L’attaque de la mosquée al-Rawdah pourrait marquer un tournant stratégique de Daesh

L’Égypte devient un Afghanistan, où des combats permanents font désormais partie intégrante de la vie. Son président, Abdel-Fattah al-Sissi, n’a pas de recette miracle pour mettre fin à la terreur du djihad, dans les déserts ou les villes – malgré l’aide des États-Unis en termes de technologie avancée ; et celle d’Israël, directement concerné, en termes de renseignement.

Certes, Sissi a mis fin au traffic entre le Sinaï et Gaza, qui permettait le passage sûr dans un sens et l’autre des terroristes du désert. La réconciliation entre le ´Hamas et le Fata’h joue aussi dans la lutte contre les groupes radicaux – qui s’appuient d’autant sur les Bédouins que les tensions entre eux et le gouvernement ne vont pas faiblissant.. 

Le nombre et l’envergure des attentats pourraient s’aggraver du fait d’une rivalité meurtrière avec Al-Qaïda, Daesh a soif de victoires après ses lourdes pertes en Irak et en Syrie. Reste que l’imam de la mosquée al-Rawdah, un soufi, a prononcé un sermon particulièrement dur contre l’organisation la semaine passée – et que selon la doctrine de Daesh toute part de l’islam déviant de la stricte orthodoxie se mue de ce fait en cible hérétique.


Traduction Tal Aronzon pour LPM

Photo : Une fillette et un garçonnet sur un amas de chaussures de victimes restées après l’attentat à la mosquée Al-Rawdah près de Bid al-Abd, dans le nord du Sinaí, le 25 novembre 2017, Credit STR/AFP [DR].

Ha’Aretz, dimanche 26 novembre 2017

https://www.haaretz.com/misc/article-print-page/1.824932


L’Article de Zvi Bar’el

Le président égyptien Abdel-Fattah al-Sissi n’a pas de recette miracle pour mettre fin à la terreur du djihad dans son pays. Depuis son accession au pouvoir en 2013, il s’est trouvé confronté tel Sysiphe à un combat sans fin contre les groupes terroristes qui sévissent dans le Sinaï et le désert occidental [1], et perpètrent des attaques de vaste envergure dans les grandes villes.

Sissi dispose d’une technologie avancée fournie par les États-Unis ; et, de  source étrangère [2], Israël a également fait preuve envers lui de générosité en termes de renseignement afin de l’aider dans son combat, qui le concerne directement.

Sissi a en bonne part mis fin au traffic clandestin entre Gaza et le Sinaï qui, depuis des années, permettait le passage sûr des terroristes du désert. Il a inondé le Sinaí de troupes d’élite et passé un accord avec Israël concernant l’intervention aérienne de l’Égypte dans ce qui était, jusque là. une zone démilitarisée sur la base des accords de Camp David ; La réconciliation entre le ´Hamas et le Fata’h est également un élément important dans la lutte contre les groupes radicaux.

Mais les forces militaires à elles seules ne suffisent pas à déraciner les groupes terroristes, en particulier dans le nord du Sinaï. Certains d’entre eux s’appuient sur la collaboration des Bédouins, qui leur apportent une aide logistique contre espèces sonnantes et trébuchantes. Cet arrangement sert de substitut aux emplois dans la fonction publique, qui malgré les promesses officielles ne sont jamais venus. Les tensions entre les Bédouins et le gouvernement ne sont pas nouvelles, cela a commencé avec le retrait israélien du Sinaï, l’Égypte voyant ceux-ci comme une 5e colonne restée fidèle à l’État juif.

Ces deux dernières années, le gouvernement [égyptien] a tenté d’améliorer ses relations avec les Bédouins, les ponctuant d’impressionnants programmes de développement et même de subsides saoudiens pour construire des maisons et de petites industries. Mais, sur le terrain, les choses ont comme de coutume bougé lentement. Les fortes concentrations de Bédouins, surtout à El-Arish ou Sheikh Zuweid et leurs alentours, sont cernées par des barrages militaires et les principales routes qui y conduisent sont fermées aux civils – ce qui est nécessaire en termes de sécurité mais empêche ces régions de revenir à une vie normale.

Une soif de victoire ?

Quoi qu’il en soit, cette présence militaire dense s’est révélée insuffisante vendredi lorsque les assaillants ont réussi à atteindre Bir al-Abed et à perpétrer un massacre à la mosquée al-Rawdah. Le gouverneur de la région nord du Sinaï va probablement mener les investigations nécessaires pour découvrir comment les terroristes sont  parvenus au cœur de la ville, mais il semble qu’une faille majeure des services de renseignement y ait contribué.

Aucune organisation n’a endossé la responsabilité du massacre, dans lequel 305 personnes au moins ont péri – pour la plupart des civils, conjointement à des soldats et des policiers venus prier à la mosquée. Mais le style de l’attaque pointe vers la Wilayat Sinaï et les affiliés de l’État islamique dans le Sinaï. On estime que celui-ci compte de 800 à 1 500 combattants, des Égyptiens en bonne part et divers étrangers venus de Libye par le désert.

Ce n’est pas le premier attentat perpétré en Égypte pat Daesh, mais son envergure pourrait marquer une soif de victoire du groupe après les pertes enregistrées en Irak et en Syrie. Il pourrait s’agir d’une nouvelle stratégie résultant de sa situation actuelle, les attentats massifs remplaçant la conquête de territoires.

Mais dans le Sinaï Daesh a une raison particulière d’impressionner ses fidèles ; cela comprend son combat contre Al-Qaida, connu dans le Sinai comme le “Jund al-Islam” (l’armée de l’islam). Al-Qaida en Égypte ne s’en prend généralement pas aux civils, mais à des officiels, aux forces de sécurité  et autres cibles militaires.

Guerre politique ou religieuse ?

Depuis la conquête par Daesh de régions en Irak et en Syrie sa popularité n’avait fait que monter parmi les groupes de la région. Beaucoup d’entre eux, y compris dans le Sinaï, avaient abandonné Al-Qaïda et prêté allégeance à Daesh, qui se servit de groupes locaux pour créer les “provinces de l’État islamique” dans ces pays. Aujourd’hui l’organisation risque l’écoulement de ses fidèles en sens contraire, en partie à cause de son incapacité présente à distribuer les subsides qui lui assuraient alors le soutien des groupes locaux dans les pays musulmans.

Cette lutte à mort entre mouvements terroristes est susceptible d’accroître le nombre et l’envergure des attentats ; mais elle pourrait également faire l’objet de manipulations par les services de sécurité égyptiens, comme ce fut le cas ailleurs. Les attentats contre les mosquées étaient typiques de Daesh en Syrie et en Irak, non en Égypte. L’ampleur de celui-ci et qu’il ait été commis contre des fidèles pourraient induire un changement dans le regard porté par les Bédouins du Sinaï sur le groupe.

Les médias égyptiens ont attribué l’attentat au fait que la tribu des Bédouins Sawarka, sur le territoire de laquelle Bir Al-Abed est situé, a accru sa coopération avec le gouvernement ; ainsi l’imam de la mosquée, un soufi [3], a-t-il prononcé un sermon particulièrement dur contre l’État islamique la semaine passée. Une autre interprétation veut que l’attentat provienne de la doctrine de Daesh selon laquelle toute part de l’islam qui dévie de la plus stricte orthodoxie est hérétique et se mue donc en cible.

Le soufisme est reconnu en Égypte comme pratique religieuse légitime et de nombreux ordres soufis ont reçu des autorisations gouvernementales – dont celui dans le Sinaï qui a subi l’attentat de vendredi. Mais aligner de telles raisons, même fondées idéologiquement, ne peut suffire à faire aboutir la lutte contre le terrorisme dans le désert. Sissi a déclaré qu’il allait intensifier l’action contre les groupes [auteurs d’attentats] et il s’avère qu’il a immédiatement lancé un raid aérien dans le Sinaï – à la suite duquel il se vante d’avoir tué 30 combattants de Daesh.

Il semble cependant que s’impose en Égypte une “situation à l’afghane”, dans laquelle la guerre perpétuelle fait partie de la vie.


Notes

[1]  Couvrant quelque 700 000 km du territoire égyptien et comptant parmi les plus belles oasis du pays, le “désert occidental” s’étend dans le sud du Sahara depuis la Méditerranée et le Nil jusqu’au Soudan.

http://www.fao.org/ag/locusts/fr/activ/survey/1331/index.html

[2] “De source étrangère” : La formule est rituelle dès qu’il s’agit d’une information sensible, soumise à l’autorisation préalable des services de censure. Après parution dans les médias étrangers, toute reprise devient en revanche possible. Glisser discrètement l’info à un correspondant étranger pour pouvoir ensuite la réutiliser était un jeu dont nul n’était dupe il y a trente ou quarante ans. Je présume qu’à l’ère de la et des réseaux sociaux les choses sont devenues plus faciles encore … Reste à ne pas omettre la mention salvatrice !

[3]  Cœur spirituel de la tradition, la mystique soufi rassemble des voies et voix hétérodoxes de l’islam ; évoque l’amour plus que le dogme ;  comprend des sectes et des ermites : se grise ici de danses tournoyantes comme là de poésie, etc.

http://www.soufisme.org/2.0/


L’Auteur

Éditorialiste et membre de la rédaction du Ha’Aretz, Zvi Bar’el y est en charge des affaires proche-orientales.

Orientaliste, il est également chercheur à l’institut Truman de l’université hébraïque de Jérusalem ainsi qu’au Centre d’études iraniennes ; et enseigne au Sapir Academic College.

Zvi Barel

Éditorialiste et membre de la rédaction du {Ha'aretz}, où il est en charge des affaires proche-orientales. L'orientaliste Zvi Bar'el est également chercheur à l'institut Truman de l'université hébraïque de Jérusalem et au Centre d'études iraniennes, et enseigne au Sapir Academic College.