Vengeance et compassion

Thème : Témoignages, "histoires humaines"

Jerusalem Post
mis en ligne le 28 novembre 2006
par Gershon Baskin

Dans le climat du Proche-Orient, fait de violences, de vengeances ou de représailles, quand des deux côtés, des citoyens ordinaires font preuve de compassion pour l’autre, cela paraît inhabituel. Ode à la compassion et aux "belles âmes", avec l’histoire personnelle de Gershon Baskin en sus

sur le site du JerusalemPost

Jerusalem Post, 22 novembre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Les familles et les survivants de la tuerie tragique de Beit Hanoun ont déclaré ne pas rechercher la vengeance. Noam Shalit, le père du soldat kidnappé Gilad Shalit, a rendu visite aux familles de Beit Hanoun hospitalisées à Tel-Aviv pour leur faire part de sa sympathie dans leurs souffrances et leurs deuils.

Que cette preuve de compassion est inhabituelle ! Que cette émotion est puissante, dans nos sociétés qui en manquent tant ! Quand sommes-nous devenus si insensibles à la souffrance de l’autre ? Notre propre souffrance a-t-elle tant submergé notre coeur que nous ne puissions faire de preuve de compassion pour les autres ?

Dans la société israélienne, lorsqu’on évoque la compassion, on parle de "yefeh nefesh" (mot à mot : une belle âme). Cette expression, devenue péjorative, est jetée à la figure de gens divers et variés, de gauche ou pas, pour mettre en doute leurs capacités à raisonner, par ceux qui pensent avoir un meilleure compréhension de la nature humaine et du monde.

Le comportement de Noam Shalit et des habitants de Beit Hanoun est si inhabituel dans le paysage politique que nous connaissons, et si inattendu, qu’ils ont été accusés de mollesse ou d’avoir capitulé devant l’ennemi.

Cette semaine, je voudrais leur dédier ces mots, pour célébrer la compassion.

Hassan al-Qassem a perdu son frère à Beit Hanoun. Sa mère est toujours hospitalisée, dans un état très grave. Je connais Hassan depuis plus de 10 ans. Il dirige toujours la coopérative agricole de Beit Hanoun, l’un des plus gros producteurs de fraises et de fleurs de la bande de Gaza. C’est un agriculteur, un homme d’action, et non de mots. Il a la poignée de main ferme, et sa chaleur se dégage par son regard, car il n’évite pas le votre.

Partout où il va, il prend des amis dans sa voiture : il a une bonne nature, il sourit et il travaille dur. Hassan est un homme d’affaires qui travaille pour sa famille et pour sa communauté. Il y a longtemps, il a compris que cela impliquait de travailler avec les Israéliens qui partagent les mêmes intérêts que lui, par la coopération.

Ces six dernières années, il a vu ces intérêts piétinés par les tanks israéliens et par les lanceurs islamistes de Qassam. L’année dernière, après le désengagement de Gaza, le passage frontalier de Karni a été fermé pendant plusieurs mois, et les agriculteurs de Beit Hanoun ont perdu une saison entière de dur labeur.

Des amis de Hassan, dont moi-même, ont demandé aux autorités israéliennes de réouvrir Karni pour permettre l’exportation de fleurs, en vain. Les Qassam pleuvaient sur Israël depuis Beit Hanoun. Les habitants de Sderot souffraient, et il n’y avait pas de compassion pour ceux de Beit Hanoun. Les paysans de Beit Hanoun ont déraciné leurs champs, pleuré sur leurs pertes, et se sont mis à replanter pour la saison à venir. A leur place, je pense que j’aurais été rempli de haine. Mais les habitants de Beit Hanoun n’ont pas demandé de vengeance (pas plus qu’aujourd’hui), ils ont voulu simplement continuer à vivre, en espérant que leur prochaine récolte parviendrait au bout.

J’ai rencontré Noam Shalit peu de temps après l’enlèvement de son fils Gilad.

Je ne le connaissais pas alors, et je me suis profondément impliqué dans les tentatives de libération de Gilad, après qu’un Palestinien de Gaza, du Hamas, m’a demandé mon aide, convaincu qu’il était que les habitants de Gaza allaient souffrir après l’enlèvement. Bien qu’ayant parlé depuis plus de 100 fois avec Noam, je ne lui ai jamais dit pourquoi je m’étais si profondément impliqué.

Sasson Nouriel, kidnappé et tué par le Hamas dans la région de Ramallah en septembre de l’année dernière, était le cousin de ma femme. Ils avaient le même âge, et ils ont grandi ensemble. Je connaissais même le ravisseur, ou plus exactement, je connaissais son père. Muhammad Salah, le père du jeune homme qui a assassiné le cousin de ma femme, commandait la police de Ramallah.

En 1996, j’avais emmené en voyage d’étude en Allemagne un groupe de policiers israéliens et palestiniens. Muhammad Salah faisait partie de l’équipe palestinienne. J’ai passé là-bas 10 jours avec lui. Et son fils a tué le cousin de ma femme. Quand Sasson a été enlevé, je me trouvais à l’étranger. Sa soeur m’a appelé pour voir si, avec mes contacts palestiniens, je ne pouvais pas aider à le retrouver. J’ai demandé à mon collègue Hanna Siniora d’aller à Ramallah et de demander aux gens s’ils avaient entendu parler de quoi que ce soit concernant Sasson. Il est même allé parler à Muhammad Salah. Bien sûr, celui-ci ne savait pas que son propre fils avait enlevé et déjà tué Sasson. Quand on m’a demandé d’aider à la libération de Gilad Shalit, je me suis fait le serment de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour que Gilad retourne dans sa famille sain et sauf.

Noam Shalit et Hassan al-Qassem sont mes héros. Et ils doivent devenir les héros de nous tous.

Malgré leur souffrance personnelle, ils ont su faire preuve de compassion. Ils ont montré la véritable force de l’esprit humain. Ce ne sont pas des naïfs. Ce sont des "yefei nefesh". Ils représentent l’espoir d’un avenir meilleur pour nous tous.