Une force de protection à lui tout seul

Thème : Colonisation, yesha Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne Témoignages, "histoires humaines"

Ha’aretz
mis en ligne le 9 juin 2005
par Nir Hasson

dans la région des collines au sud de Hebron, face aux exactions des colons, parmi les plus extrémistes des Territoires, contre leurs voisins palestiniens, le courage et l’entêtement de quelques-uns peut, parfois, changer les choses. "Ici, ce n’est pas le Texas", dit un colon. En effet. A certains égards, c’est bien pire. Et, peut-être pire encore, la plupart des Israéliens ne savent pas, ou ne veulent pas savoir.

Ha’aretz, 5 juin 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Un plombier de 53 ans de Jérusalem est devenu une institution à lui tout seul, dévolue à l’aide et à la protection des Palestiniens troglodytes des collines au sud de Hebron.

Même les Palestiniens affirment que, sans Ezra Nawi, ils n’auraient pas survécu dans la région, face aux pressions de l’armée et au harcèlement des colons,

Il y a deux mois environ, des bergers palestiniens de ces collines remarquaient un colon en train de répandre des graines de blé empoisonnées sur les pâturages. Ils réussirent à faire partir leurs moutons à temps (des dizaines d’animaux de fermes avaient été tuées lors d’un incident similaire), mais le lendemain matin, on retrouvait les cadavres de deux daims sauvages qui avaient mangé de ces graines empoisonnées.

Ezra Nawi, un militant de gauche arrivé comme d’habitude ce matin-là pour aider les villageois de Al-Tawani, décida de protester. Il prit l’un des cadavres et le plaça au milieu de la route en direction de Ma’on, la colonie d’où, d’après les Palestiniens, venaient les empoisonneurs.

"Je voulais qu’ils voient les conséquences de leurs actes", dit Nawi. Plus tard, il était interrogé par la police pour "obstruction à l’enquète" par sa protestation.

Mais cela fait longtemps que Nawi n’est plus impressionné par la police. Il dit qu’il ne compte pas les fois où il a été arrêté, interrogé puis libéré pour son action sur les Collines de Hebron. La dernière fois, c’était il y a quinze jours, où on l’a soupçonné de s’être fait passer pour un policier afin de pénétrer dans la Zone A, de passer par la Hebron arabe en route vers Tel Roumeida, tout cela pour manifester sa solidarité avec les habitants palestiniens.

(...)

Une zone de conflits durs

Les Collines sud de Hebron sont devenues depuis quelques années une zone de conflits durs entre les Palestiniens (pour la plupart troglodytes, paysans ou bergers) et les colons.

Ces six derniers mois, les colons, rattachés à certains groupes radicaux qui occupent les avant-postes illégaux de la région, ont considérablement intensifié leurs attaques et les harcèlements contre les Palestiniens.

Il y a trois semaines, plusieurs meules de foin étaient incendiées. Quelques heures auparavant, quatre jeunes colons avaient scié les branches de nombreux oliviers. La même semaine, des bergers juifs menaient un troupeau d’oies et de moutons sur des champs palestiniens semés de lentilles. A Beit Imra, environ 200 oliviers, vieux d’une quinzaine d’années, étaient abattus. Un champ cultivé non loin de là était passé sous la charrue et détruit par es colons. Et il y a quinze jours, 20 colons armés de bâtons et de pierres agressaient des bergers. Un enfant de 10 ans fut blessé au visage, blessures qui nécessitèrent des points de suture, et trois brebis furent tuées. Quelques jours plus tard, les colons s’emparaient de 10 jeunes agneaux non sevrés. Les nuits suivantes, les Palestiniens disent avoir entendu les agneaux bêler, sans pouvoir les approcher.

C’est aux volontaires internationaux que les colons réservent leurs attaques les plus violentes. Ces volontaires accompagnent les Palestiniens pour les protéger du harcèlement. Plusieurs fois, des hommes masqués ont attaqué des enfants palestiniens et des volontaires qui les accompagnaient à l’école. Plusieurs volontaires furent hospitalisés.

Les attaques des colons contre les Palestiniens de la région sont quotidiennes. Ces religieux fanatiques trouvent des idées de plus en plus malveillantes et destructrices : incendies, destructions de champs cultivés, empoisonnements de champs, d’animaux et de puits, et bien d’autres encore.

La plupart des cas de violences ne sot pas rapportés à la police. Ezra Nawi : "se plaindre à la police est épuisant. Les habitants perdent deux heures pour se rendre au commissariat, on les humilie à l’entrée, on les fait attendre pendant plusieurs heures, et dans le meilleur des cas, ils reçoivent une note disant que leur plainte a été classée".

La police de Hebron dit qu’elle prend toute plainte au sérieux, et qu’elle a effectué plusieurs enquêtes récentes dans la région.

"La police agit dans la région", dit Shlomi Saguy, porte-parole de la police, district Judée et Samarie (Cisjordanie. "Nous avons renforcé les patrouilles. Nous ne classons pas les affaires. Nous faisons to les efforts possibles pour que les coupables soient jugés. mais les Palestiniens ne coopèrent pas toujours, et les colons sont encore bien pires".

Ezra Nawi, qui parle arabe couramment, coordonne la plupart des actions d’aide aux Palestiniens. Il accompagne des Palestiniens dans son 4x4 pour porter plainte, ou rassemble un groupe de volontaires pour construire un dispensaire, creuser un puits, rénover une école ou rouvrir une grotte bloquée par l’armée ou par les colons. Il utilise ses compétences professionnelles pour réparer les infrastructures d’adduction dans les villages. Il a aussi organisé les groupes de volontaires étrangers qui escortent les enfants à l’école ou les bergers aux pâturages.

Il est aussi coordinateur de Taayoush, une organisation judéo-arabe pour les droits de l’homme, dans la région des Collines de Hebron. Il amène des groupes d’Israéliens pour aider des Palestiniens à récolter les olives et pour les protéger. Il aide les Palestiniens à contacter des avocats, des journalistes, tente d’alerter l’opinion internationale. Il fournit leur fournit des caméras vidéo pour témoigner du harcèlement dont ils font l’objet. Récemment, il a organisé une veille de volontaires étrangers qui ont passé la nuit auprès des meules de foin pour empêcher les colons d’y mettre le feu encore une fois.

Mais l’oeuvre dont il est le plus fier est l’école d’été qu’il a organisée pour les enfants du village. Cette école a ouvert plusieurs fois, avec même un voyage à Jéricho. "Pour la première fois, ces enfants ont vu une piscine et un prestidigitateur. Ils ont aussi vu d’autres Israéliens, qui ne sont ni des colons ni des soldats".

Loin d’être optimiste

Nawi tente d’obtenir de l’armée et de la police qu’elles arrêtent les violences, la plupart du temps en vain. "La racine du problème, ce n’est pas les colons, c’est qu’on ne s’occupe pas d’eux. La police n’est pas très inclinée à le faire".

"C’est lui qui est responsable d’un nouveau statu quo avec les colons", dit Aviasd Albert, qui milite avec lui à Taayoush. "Il comprend comment marche le système qui pourrit la vie des Palestiniens, et empêche son développement. il n’attend pas de permis, il agit, tout simplement".

Nawi rencontre souvent des colons, chez qui il n’est pas spécialement populaire. Ces derniers temps, certains agents de renseignement de la police l’ont prévenu que les colons ont l’intention de l’enlever. "Quiconque ramènerait sa tête jouirait d’une haute considération dans les colonies", dit l’avocate Yaël Barda, qui aide les Palestiniens dans la région.

Mais Nawi n’a pas peur. Toutes ces années, il s’est heurté aux colons plusieurs dizaines de fois, et ne craint pas la confrontation. Certains disent qu’il la cherche. "Les colons se sont habitués à ce que les Israéliens se cachent quand on les cogne", dit-il. "Moi, je ne me cache pas. Si on me cogne, je cogne."

Tzvi Bar-Haï, qui préside le conseil régional des Collines sud de Hebron, met la tension dans la région sur le dos d’Ezra Nawi. "Il cause des troubles, de façon inacceptable. Et j’entends cela de sources dans la police et dans l’armée". Mais Bar-Haï dénonce ceux qui veulent s’en prendre à Nawi. "Il ne faut pas le toucher. Nous ne sommes pas au Texas".

(...) Je ne suis pas moins patriote que Bar-Haï, répond Nawi. "J’aime ce pays autant que lui, mais, contrairement aux colons, je construis au lieu de détruire".

Pour expliquer son amour pour cette région et ses habitants, il dit : "C’est une région non-violente. Les habitants sont faibles à tous égards, mais courageux. Ils s’accrochent à leur région avec les ongles".

Ezra Nawi, le plombier de Jérusalem, ne correspond pas à l’image qu’on se fait d’un militant de gauche qui se bat pour les droits des Palestiniens. "J’ai perdu des clients à cause de mes activités. D’autres m’ont transmis des dons pour les habitants". Son engagement a commencé par une amitié avec un Palestinien des environs. "Grâce à lui, j’ai connu l’occupation de près, j’ai été sur les barrages, j’ai vu le mal".

Malgré son activité incessante, Nawi est loin d’être optimiste. "Depuis mon arrivée, les colonies se sont agrandies, et la pauvreté aussi. Les enfants de 14 ans ont l’air d’en avoir 10. Les attaques contre eux sont de plus en plus méchantes et cruelles".

Il y a trois semaines, Nawi a été arrêté et interrogé, soupçonné d’avoir tenté de heurter un soldat après avoir refusé d’obtempérer aux ordres d’un officier de sécurité d’une colonie qui lui demandait de s’arrêter pour inspection.

"Il a dit : ’je ne m’arrête pas, qui est-il pour m’arrêter ?’. Et il a raison. C’est nous qui nous sommes habitués à obéir à ces gens", dit Yael Barda. "Je suppose que cela demande une certaine dose de folie. C’est vrai que c’est un perturbateur, mais il semble que par ici, il n’y ait pas d’autre choix", conclut-elle.