Sternhell : "Les partisans de l’occupation sont anti-sionistes"

Thème : Israël : quel sionisme ? quelle identité ?

Ha’aretz
mis en ligne le 30 septembre 2008
par Akiva Eldar, Ze’ev Sternhell

Sternhell, depuis son lit d’hôpital, n’épargne ni le gouvernement, ni la "gauche" israélienne. De plus, il reprend son thème favori : les partisans de la colonisation sont des anti-sionistes.

Ha’aretz, 29 septembre 2008

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

La maison du professeur Ze’ev Sternhell, rue Agnon à Jérusalem, est aisément reconnaissable à son portail de fer à la vitre cassée. Sternhell affirme que l’attentat aurait pu lui valoir l’amputation des deux jambes. Heureusement, jeudi soir dernier, lui et son épouse Ziva rentraient de l’étranger. Leurs valises, laissées dans l’étroit chemin qui mène à la maison, l’avaient séparé de l’engin piégé attaché à sa porte.

Le salon est rempli de fleurs et le téléphone n’arrête pas de sonner. Les journaux citent les déclarations des ministres. Sternhell, toujours hospitalisé, lie directement le renoncement de l’État face aux exactions de l’extrême-droite dans les Territoires au terroriste ou à l’organisation qui a attenté à sa vie.

- "De quoi ces ministres parlent-ils ?", demande-t-il quand le vice-premier ministre Haïm Ramon, à la télévision, condamne le gouvernement qui craint « ces voyous », comme les appelle Ramon. "Qui est chargé des colonies illégales ? Vous ? Moi ? Qui est responsable de cet État semi-autonome dans les Territoires ? Des groupes de colons y font ce qui leur chante. Des policiers et des soldats réservistes rentrent chez eux avec un bras cassé. Comment ont-ils pu laisser les choses se détériorer jusqu’à ne plus rien contrôler en Cisjordanie ? J’ai dit à mes étudiants que ne pas intervenir en faveur d’un enfant faible qui a besoin d’aide revenait à aider l’enfant fort, à intervenir pour lui. Quiconque ne fait pas respecter la loi et ne protège pas les Palestiniens des colons qui les attaquent coopère avec les voyous et les délinquants."

- Les colons répliquent que ce sont eux, l’enfant faible, en particulier depuis l’évacuation de la bande de Gaza.

- "Je sais très bien ce que c’est que d’être un réfugié, et je regrette que les colons de Goush Katif n’aient pas pu se construire une nouvelle vie à l’intérieur de la ligne Verte. Mais chaque fois que l’État fait un pas dans la bonne direction, comme le retrait de Gaza, il se dépêche de consoler les colons et de leur promettre que cela n’ira pas plus loin. Je suggère une alternative à la propriété exclusive sur la terre qui justifie l’occupation. Elle se fonderait sur une perception rationnelle des droits universels, en particulier du droit à la liberté et à la dignité, y compris pour les Palestiniens. C’est cette approche social-démocrate qui a donné forme à l’Europe du XXe siècle. Cela renforcerait le sionisme, au contraire de la prétention à l’exclusivité sur toute la Terre d’Israël, qui refuse les droits de l’autre, menace l’idéal sioniste et constitue une recette éprouvée pour aller au désastre."

- L’extrême-droite et les colons sont-ils antisionistes ?

- "Évidemment. La droite qui défend le Grand Israël est la vraie entité post-sioniste. Quiconque soutient l’occupation, c’est-à-dire l’État binational, n’est pas sioniste. Cela peut aussi être dit des politiciens qui traînent les pieds dans les négociations dont l’objectif est une solution à deux États. Ils remettent cette solution aux Calendes grecques, et mettent ainsi en danger l’avenir de l’État juif."

- Allez-vous utiliser cet attentat pour accroître votre influence ?

- "Mon rôle est de critiquer. Je n’ai aucunement l’intention de revenir en politique. Je suis heureux que ma blessure ait choqué le gouvernement et la Knesset. Mais que reste-t-il de l’assassinat de Rabin, qui avait causé un choc beaucoup plus grand ? Un jour de commémoration par an. Les politiques doivent déclarer la guerre à l’extrême-droite et à l’occupation (où ces moustiques se nourrissent). Autrement, ils ne mériteront pas une note en bas de page de l’Histoire."

- En tant que membre de la gauche sioniste et historien spécialisé dans le fascisme du XXe siècle, êtes-vous satisfait du rôle de la gauche israélienne dans son affrontement avec la droite ?

- "La gauche israélienne n’a rien fait. Il y a des gens bien, comme [le député travailliste] Ophir Pines et [la ministre travailliste de l’Éducation] Youli Tamir, mais ils n’ont aucune influence sur leur parti.

Personne ne tente d’imaginer un avenir de paix ou de progrès social. Au lieu de cela, les forts deviennent plus forts, les faibles plus faibles, au moment même où le mythe du marché roi s’écroule autour de nous et supplie les États d’intervenir pour le sauver. C’est maintenant que la gauche doit s’élever, proclamer sa différence et nous rappeler que l’idéologie de droite est un échec complet qui n’offre pour perspective que le désastre politique, social et économique. Un parti de gauche digne de ce nom devrait être en train de le crier sur les toits."

- Dans une interview à Ha’Aretz il y a 6 mois [1], vous disiez que l’avenir de vos enfants et de vos petits-enfants ne paraissait pas assuré.

- "Je crains qu’à moins d’un changement immédiat, dans 50 ans, mes petites-filles n’aient plus aucune raison de vivre en Israël. Si nous sommes condamnés à être une minorité dans un État multinational, pourquoi vivre à Tel-Aviv plutôt qu’en Californie ? Ce serait pour cela que nous aurions consenti tant de sacrifices ? Nos petits-enfants ne comprendront pas la justification de la situation coloniale que nous aurions ici. C’est cela, le plus grand danger pour notre société.

En dépit des difficultés que ma génération a connues, nous étions toujours accompagnés par l’espoir en un avenir meilleur. Mes étudiants n’ont pas le sentiment que l’année à venir sera meilleure, ils pensent que demain est incertain. Nous croyions en la justesse de notre chemin. Aujourd’hui, les jeunes ont la conviction que tout s’écroule. L’occupation pourrit notre société. Les violences terribles dans les territoires se déversent à l’intérieur de la ligne Verte. Cela est inévitable : il ne peut pas y avoir des critères différents, des lois différentes sans que cela affecte toute notre société. Je ne recherche pas la justice absolue, seulement la fin d’un apartheid de facto. Je veux seulement que soit créée une société dont les générations futures n’auront pas honte."