Se désengager des désengageurs

Thème : Colonisation, yesha

Ha’aretz
mis en ligne le 15 mars 2004
par Akiva Eldar

"Le comportement du lobby des colons rappelle celui d’un enfant qui fait l’imbécile en classe et qui recommence malgre les punitions. En moins de dix ans, ils ont provoqué la chute de quatre premiers ministres qui avaient osé envisager des solutions autres que brutales. Durant cette periode, la situation politique intérieure leur a permis d’ajouter de nouvelles colonies dans les territoires, mais la réalité, intérieure et extérieure, leur a infligé gifle sur gifle."

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Haaretz, 8 mars 2004

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

S’il n’y a pas de surprise extraordinaire, l’assentiment du président Bush au plan de désengagement va très vite devenir le baiser de la mort au gouvernement d’Ariel Sharon. Car cette fois, Sharon n’aura pas à sa disposition de prétextes comme les "sept jours de calme" qui lui a servi de formule magique pour conjurer feu le plan Tenet, ou comme les 14 réserves qui ont entravé une feuille de route aujourd’hui mourante. Une fois obtenue la confiance des Américains, il sera impossible d’agir comme avec le plan Mitchell, ostensiblement adopté, mais sans réelle conviction de la part du gouvernement israélien. Les ministres de l’Union nationale (extrême droite nationaliste, ndt) ne pourront plus représenter un gouvernement qui aura voté pour l’évacuation des colonies du Goush Katif dans la bande de Gaza. Les rabbins du Parti National Religieux (PNR) ne permettront pas aux affairistes du parti de servir dans un gouvernement qui aura décidé de céder à des Gentils "des portionss de la terre d’Israël".

Le comportement du lobby des colons rappelle celui d’un enfant qui fait l’imbécile en classe et qui recommence malgré les punitions. En moins de dix ans, ils ont provoqué la chute de quatre premiers ministres qui avaient osé envisager des solutions autres que brutales. Durant cette période, la situation politique intérieure leur a permis d’ajouter de nouvelles colonies dans les territoires, mais la réalité, intérieure et extérieure, leur a infligé gifle sur gifle. Il y a à peine trois ans, une petite partie de ce qu’a dit Sharon dans son discours d’Herzliya aurait suffi pour que lui-même et Benjamin Netanyahou (alors dans l’opposition à Ehud Barak, ndt) descendent la rue et incendient l’orateur. (...)

Yitzhak Rabin était dénoncé comme "traître", alors qu’en 1994, après le massacre du caveau des Patriarches (Baroukh Goldstein, un extrémiste religieux, y tua à la mitraillette des dizaines de fidèles musulmans, ndt), n’osa pas évacuer les disciples du rabbin Kahana qui s’étaient introduits sur le site archéologique de Tel Rumeida. De plus, afin de protéger les fanatiques du quartier juif de Hebron, il imposa un couvre-feu à des dizaines de milliers d’habitants de la ville arabe. Rabin refusa d’évacuer ne serait-ce qu’un seul colon juif des territoires sans qu’intervienne un accord permanent avec les Palestiniens. Meme Shimon Peres, qui le remplaçait (après son assassinat, ndt), évita de favoriser à l’avance la création d’un Etat palestinien. A cette epoque, l’OLP était boycotté et haï par les masses des partisans du Likoud, et Yasser Arafat se trouvait très loin en dehors du consensus israélien.

Peres fut battu, à la grande joie des colons d’Ofra, colonie qu’il avait pourtant largement contribué à créer. Ceux-ci accueillirent avec ferveur l’arrivée de Benjamin Netanyahou et d’un gouvernement de coalition droite/religieux. Et c’est le même Netanyahou qui se rendit à Washington pour serrer la main d’Arafat et donner une légitimité aux accords d’Oslo tant décriés. Le conseil des colons de Yesha (acronyme pour Judée, Samarie et Gaza, et qui signifie egalement "salut" en hébreu) encaissa l’accord sur Hebron, mais non celui de Wye. Netanyahou laissa sa place à Ehud Barak, qui entama des négociations avec Arafat, avec derrière lui un soutien politique exceptionnel, du Meretz à gauche au PNR à droite.

Barak posa les principes qui permettaient d’envisager une paix entre Israël et un Etat palestinien qui comprendrait toute la bande de Gaza, plus de 90% de la Cisjordanie, et une grande partie de Jérusalem Est. Son arrogance, et l’intifada, éloignèrent les Israéliens de Barak et ne laissèrent aucune chance à un quelconque accord avec Arafat qui mettrait fin au conflit. A la place de Barak, les gens du Yesha reçurent l’homme politique qui fut leur compagnon de route de la première heure. Et aujourd’hui, trois ans après, Sharon ressuscite le plan de partition "B" (référence aux accords d’Oslo, ndt), étape sur le chemin des frontières de 1967. Il cashérise ainsi l’Etat palestinien et l’évacuation de colonies, sans rien recevoir en retour, pas même un engagement de la part des Palestiniens de déposer les armes.

Que va-t-il se passer une fois que le lobby du tout-ou-rien aura fait tomber Sharon ? Lui, comme Rabin, Peres, Netanyahou et Barak, ne sont pas des patriotes soudain devenus des traîtres. Comme ses prédecesseurs, une fois installé dans le bureau de Premier ministre, il semble avoir commencé à se rendre compte qu’en insistant pour avoir tout, il pourrait bien finir par n’avoir plus rien. Et ce sera au tour d’Effie Eitam, leader du Parti National Religieux et ministre de la construction et du logement, de recevoir sa punition.

Petit supplément :

Selon l’Institut israélien de statistiques, le nombre de chantiers de construction dans les colonies a augmenté de 35% l’annee dernière. Les territoires occupés sont le seul endroit, avec Haifa, où le nombre de chantiers israéliens ait augmenté en 2003 : 1850 en 2003, contre 1369 en 2002. En Israël proprement dit, 29.670 appartements ont été mis en chantier, soit le nombre le plus bas depuis 1989, et une baisse de 8% par rapport à 2002. (Haaretz, Jerusalem Post, 2 mars 2004)