Quelques considérations nées de la guerre...

par Nomika Zion

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Ci-contre : Nomika Zion à la tribune, samedi 16 août 2014, Tel-Aviv.

Ci-dessous : Écrivains yiddish lors de la conférence sur la langue yiddish de Czernowitz, 1908 : A. Reyzen, Y.-L. Peretz, Sh. Asch, K. Zhitlovski, H.-D. Nomberg. (Carte postale, éd. Jehudia Varsovie), conservée au Yivo (New York).

Allocution de Nomika Zion, habitante de Sdéroth et membre de l’association Une Autre Voix, lors de la manifestation pour la paix et la démocratie, samedi 16 août 2014, place Rabin à Tel-Aviv, à l’appel du Meretz, de Hadash, de Shalom Akhshav... [1]

Se remettre de cette guerre, c’est comme se remettre d’une maladie grave. Une violence aigüe vous saute abruptement à la gorge, et vous vous trouvez tout à coup projeté dans un espace d’émotions complètement autre. Le corps se remet à fonctionner en mode automatique. Le stress engloutit votre âme. Le matin vous vous précipitez, déprimé, vers l’espace sécurisé [2]. La nuit, Tsahal passe Gaza à la moulinette comme s’il ne devait pas y avoir de lendemain.

Vient le moment où vos yeux sont témoins de la terreur de ceux que vous aimez, et vos oreilles de l’anéantissement de vos voisins. La musique de la guerre résonne dans votre vie vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept, avec ses décibels en folie. Et là, d’un coup, le silence s’étend. Difficile de dépeindre le pouvoir réparateur du silence. (Au moment où j’écris ces lignes, ce silence béni est de nouveau violé ; David Grossman avait raison : il est si bref, ici, le printemps).

Il est difficile d’expliquer à qui vit ailleurs qu’à Sdéroth ou alentour ce qu’une trêve de plus signifie pour les habitants de la région, quelles que soient leurs positions politiques ; ce que signifie de vivre dans un espace de violence, par le fait notre présent permanent. Il est plus facile de survivre à un mois de guerre qu’à un conflit sans fin et sans espoir. À nouveau, à nouveau, à nouveau... encore, encore, encore et toujours la même chose... une opération militaire, une escarmouche, une guerre, toujours enveloppées d’un tissu de mensonges lénifiant la force du désastre ; une promesse de violence le plus souvent dissimulée – jusqu’à la prochaine fois.

Il y a six ans et demi que nous avons fondé l’association Une Autre Voix, pendant l’une des périodes les plus dures qu’aient connues Sdéroth et sa région. Nous en avions assez de ces rituels recyclés ; assez de ces traumatismes jamais post-traumatiques ; assez de la guerre comme mode de vie ; assez de l’horizon barré devant nous. Nous avons décidé d’ouvrir un canal citoyen de dialogue avec les habitants de Gaza et de percer une brèche dans les murs de haine érigés. Nous avons décidé d’appeler le gouvernement d’Israël à lever le blocus de Gaza, à mener des négociations avec le Hamas, et à essayer d’aboutir à des accords à long terme salutaires aux deux parties. Trop d’occasions de compromis ont été gâchées, alors que régnait ici un calme relatif ou quasi absolu. Depuis, la situation ne fait qu’aller se compliquant, et les murs de haine escaladent les cieux.

Lors de l’opération Plomb durci (2009), un habitant de la région a déclaré sur la 2e chaîne de télévision publique : « Je n’ai assisté à aucun concert, mais la musique qui monte de Gaza bombardée est la plus merveilleuse que j’ai entendue de ma vie. » La colline en lisière de Sdéroth a attiré un public enthousiaste, venu des quatre coins du pays avec ses pliants, dans l’attente de la plus belle représentation jamais donnée à Gaza. Les bombes et les colonnes de fumée eurent droit à des applaudissements, tandis que les spectateurs scandaient : « Encore ! Encore ! » Pendant [l’opération] Bordure protectrice (2014), on en est venu à danser à Tel-Aviv et Haïfa sur les fleuves de sang qui coulent à Gaza en proportions terrifiantes, hurlant sans la moindre gêne : « Des milliers de morts, des milliers de morts ! » La colline est depuis rebaptisée “Cinéma de Sdéroth”.

Les instances juives de commandement aux aspirations élevées – « Ne te réjouis pas de la chute de ton ennemi » – sont mortes et enterrées sur la place de la ville, sur les réseaux sociaux et dans le chœur des médias. Validité expirée. Un autobus de la paix est arrivé à Sdéroth pendant la guerre, afin d’exprimer sa solidarité avec les souffrances des habitants et de proposer de privilégier les pourparlers plutôt que la violence. En un instant, l’assaut fut donné contre nos hôtes et nous-mêmes, membres d’Une Autre Voix, par des habitants en colère, malveillants et méprisants. Sous la protection de la police, nous fûmes chassés de la place de notre propre ville : « Pourquoi n’allez-vous pas à Gaza, bande de chiens ! » [3]

Que nous est-il arrivé ? Pourquoi des mots comme “pourparlers” et “paix” sont-ils pour le public israélien plus menaçants que des missiles ? Pourquoi est-ce presque un appel au meurtre, dans la société israélienne de 2014, que de nourrir un autre récit et de reconnaître, sans pour autant abolir notre propre souffrance, le désastre subi par l’autre ?

Deux faces contraires et opposées se démènent en notre sein – une sorte de Dr Jekill et Mr Hyde – et j’ai conscience de ne pas réussir à tenir cette contradiction en équilibre. D’une part, coulent en nous des flots de compassion, d’empathie et de profonde solidarité ; ceux-ci se sont exprimés le cœur battant lors de l’enlèvement des trois adolescents et à l’époque de Gilad Shalit, et atteignent toujours en temps de guerre leur apogée. Et en parallèle, tellement de haine, de cruauté et d’aveuglement face aux souffrances du peuple voisin.

Ce n’est peut-être pas le lieu de nous demander comment nous avons fait du paradigme de la force et de l’oppression d’un autre peuple un mode de vie ; comment nous avons fait de l’occupation une seconde nature et rendu ses sujets invisibles. Ce n’est pas le lieu de nous demander si nous avons choisi de nous aveugler, ou s’il s’agit d’un aveuglement inné qui s’origine dans les pratiques non-dites de négation ou d’omission, dans nos vies, du narratif palestinien et de sa splendeur ; des pratiques qu’une société oublieuse de la paix, comme celle dans laquelle j’ai grandi, a adoptées sans ciller.

Mais c’est le lieu de nous demander ce qu’il advient des êtres qui perdent leur pouvoir d’empathie envers autrui ? Qu’advient-il d’un peuple dont les facultés d’empathie se sont à tel point épuisées qu’il n’est plus capable de changer de regard et de voir les souffrances de l’autre – alors que nous-mêmes sommes en grande part responsables de la tristesse de son sort ? Notre perte d’aptitude à l’empathie n’est-elle pas une forme d’atrophie de l’humanité en nous ?

Comment pourrait-on, autrement, araser des quartiers entiers par-dessus leurs habitants, bombarder des écoles, des hôpitaux, des bâtiments refuge, des ambulances, des infrastructures d’eau et d’électricité – et rabâcher que cette pourriture de Hamas est coupable de tout, mais vraiment de tout ? Comment pourrait-on parsemer des rues entières de centaines de corps déchiquetés d’enfants et de femmes, et parler de sanctification de la vie ? Une sorte de caution morale est en effet indispensable pour soutenir cette rhétorique à la Orwell et nous ôter en douceur, avec une insaisissable bonne conscience, toute responsabilité quant à l’ampleur des dévastations que nous avons engendrées et de celles encore à venir ; et, tout simplement, quant à la question de savoir comment nous en sommes venus à cette guerre.

Comme l’écrit Shalom Ash [4] : « Si tu cesses de voir les gens qui t’entourent comme des êtres humains – tu finiras toi-même par cesser d’en être un. » Cette phrase devrait nous hanter.

À l’issue de la guerre et après des semaines de bla-bla médiatique, masculin pour l’essentiel, et d’un discours monolithique impossible à percer, je souhaite tourner mon regard vers mes voisins de Gaza, à portée de main de chez moi, et leur demander par la bouche de Nathan Zakh [5] : « Un instant de calme, s’il vous plaît. Je vous en prie. »

Je souhaite tourner mon regard vers les centaines de milliers de Palestiniens, redevenus des réfugiés, qui retournent maintenant vers leurs quartiers en ruine, faisant la queue de longues heures pour une miche de pain ou une bouteille d’eau ; ainsi que vers nos amis à Gaza qui nous ont laissés muets à l’heure où nous attendions qu’ils s’éteignent peu à peu, désespérés, où nous attendions en silence que vienne leur tour de mourir – tandis que leurs textos stupéfaits nous perçaient le cœur : « Comment vous, Israéliens, avez-vous pu permettre qu’advienne une telle horreur ? »

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Je refuse de vivre dans une société qui envoie ses fils, encore et encore, combattre dans une guerre inutile de plus, qui les confronte à des situations impossibles et leur inflige des traumatismes et des blessures morales et physiques qui assombriront d’une façon ou d’une autre le reste de leur vie.

Je refuse de vivre dans une société qui enterre, encore et encore, la splendeur secrète [d’une jeunesse] ainsi gâchée et afflige des parents en état de choc d’une tristesse sans fin, à l’heure où ils rejoignent le cercle des endeuillés – ce même cercle dont les membres proclamaient, encore et encore : « Nous ne voulons pas vous voir ici. »

Je ne veux pas vivre dans une société où une fillette gazaouie de quatorze ans doit me rappeler qu’eux aussi sont des êtres humains, et où une femme de quarante ans nous crie, après le passage d’Attila à Rafiah : « I lost faith in humanity / Je n’ai plus foi en l’humanité. »

Je ne suis pas prête à vivre dans une société où il me faut la protection de la police pour faire entendre une autre voix et où je me vois bannie de la place de la ville – où les appels à la vengeance comptent pour légitimes tandis que les appels à la paix sont perçus comme un crachat à la face des habitants de Sdéroth. Mais le crachat véritable à la face des habitants, c’est la tentative de nous comprimer dans une seule et même identité collective stéréotypée.

Je suis lasse de vivre dans une société où chaque interview de représentants du camp de la paix se conclut inévitablement par cette question : « Et vous ne croyez pas que vous êtes naïfs et prévisibles ? » Pour votre gouverne, ceux qui mettent depuis quatorze ans en action tout l’arsenal de destruction de la plus puissante armée du Moyen-Orient, et en arrivent toujours aux mêmes résultats – simplement un peu plus cruels chaque fois – sont-ils, eux, réfléchis et rationnels ?

Et, par-dessus tout, j’ai peur de vivre dans une société dont les dirigeants successifs, et leurs fidèles hérauts dans les médias, ont réussi au prix d’années d’efforts systématiques à radier toute conscience, et toute sensibilité aux avantages d’une alternative, n’inscrivant qu’une chose au programme : la guerre d’après. Des dirigeants responsables, véritablement soucieux de leurs concitoyens, devraient se demander nuit et jour : « Avons-nous tout fait, vraiment tout, pour éviter cette guerre ? Et la précédente ? Et celle qui a précédé la précédente ? » Question purement rhétorique.

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Reconnaissons la vérité : Tsahal n’a jamais quitté la bande de Gaza. L’armée ne fait que la contrôler par d’autres moyens – depuis la mer, l’air et la terre.

Mettons à l’épreuve l’allégation semi-démagogique voulant que l’État d’Israël ait abandonné les habitants du sud à leur sort. Israël a investi des milliards dans la défense d’agglomérations, dans la limitation des lignes de front et dans des guerres apparemment destinées à protéger notre sécurité – même s’il s’avère, encore et encore, qu’au plan stratégique ces investissements furent décevants.

Démontons l’allégation mensongère selon laquelle « le calme répondra au calme ». Gaza n’a pas connu le calme depuis des dizaines d’années déjà. Quatorze ans de blocus et huit ans de siège sont un crime contre les citoyens [de Gaza], tout comme les tirs de roquettes contre des citoyens innocents sont un crime abominable. Quand règne à Sdéroth un calme relatif, nous oublions l’existence de Gaza. Mais le désespoir de Gaza nous revient toujours en boomerang, il frappe à la porte, et nous rappelle son existence. Pour notre malheur, par les seules voies de la violence.

Il faut ouvrir sur le monde la plus grande prison du monde !! Il faut réhabiliter, construire un port et des infrastructures, réunir des garanties internationales et forger des accords qui assureront sans faille notre sécurité. C’est extrêmement complexe et cela ne dépend évidemment pas que de nous – mais il est de notre devoir d’essayer.

Et n’oublions pas qu’une ligne droite relie l’occupation en Cisjordanie à Gaza assiégée ! Le status quo s’est installé des deux côtés, et c’est un status quo que nous devons rompre. L’une et l’autre doivent être partie intégrante de toute solution, laquelle ne saurait être que globale.

En tant qu’habitante de Sdéroth, mentalement affectée par le conflit qui perdure, comme tous les autres ressortissants de ma ville, j’en appelle depuis ce lieu au gouvernement d’Israël : « Ne nous défendez pas à coup d’avions et de bombes. Défendez-nous au moyen de pourparlers et d’accords. Le Dôme de fer nous a sauvé la vie, et nous lui en rendons grâce. Un dôme de fer diplomatique pourra peut-être préserver notre avenir. Ce choix repose en grande part entre nos mains. La question est de savoir où va vraiment notre préférence.

NOTES

[1] Pour plus d’information, lire sur ce site le compte-rendu de David Chemla, “Plus de 10 000 manifestants pour la paix place Rabin” : http://www.lapaixmaintenant.org/Plu...

[2] Espace sécurisé : abri collectif ou pièce hermétique, devenue obligatoire en cas de nouvelle construction.

[3] יא כלבים / ya klavim : Si les seconds sont indubitablement des chiens, “ya” est un pronom personnel emprunté à l’arabe – et utilisé en hébreu en guise d’interjection injurieuse... “Vous chiens !” serait proche du sens littéral, mais assez éloigné de la grossièreté voulue de l’insulte.

[4] Sholem ou Shalom Asch (1880-1957) : écrivain, dramaturge et journaliste né en Pologne, sa rencontre en 1906 avec Peretz et son cercle le convainc, peu après ses débuts en écriture, de se consacrer à la littérature yiddish, qu’il mènera à la confluence avec les cultures contemporaines européenne et américaine – tout en restant attaché lui-même à l’héritage de la tradition. Ce qui n’empêchera sa pièce Dieu de vengeance (1907), située dans un bordel dont le père-maquereau tente de passer un marché avec le Tout-Puissant pour préserver la pureté de sa fille, de faire les frais d’une redoutable polémique dans le monde juif (publiée en traduction française dans Sholem Asch, Itsik Manger et Isaac-Leib Peretz, Théâtre yiddish, L’Arche éd., 1989).

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Écrit dans les années trente et également disponible en traduction française, son roman le plus célèbre dépeint la montée du Hassidisme dans la Pologne du XIXe, à travers l’épopée du “juste” Yéhiel ( Schalom Asch, Le Juif aux psaumes, Flammarion éd., 1960).

Après plusieurs tranches de vie aux États-Unis, où il écrit notamment pour le quotidien yiddish Forverts (1909-10, puis durant la Première Guerre mondiale et nouveau à partir de 1938), un retour dans la Pologne indépendante de l’entre-deux guerres, un séjour dans le sud de la France (au début des années trente), et deux voyages dans la Palestine mandataire (1908, 1938), l’écrivain passe en Israël, dans une maison de Bat-Yam maintenant devenue musée à sa mémoire, les dernières années de sa vie.

Pour en savoir plus : http://www.yivoencyclopedia.org/art...

[5] Poète israélien et critique littéraire, né en 1930 à Berlin et lauréat, entre autres, du prix Bialik et du prestigieux Prix d’Israël, Nathan Zakh n’échappa pas, lui non plus, à la controverse, suite de la parution dans Yédioth Ah’aronoth d’un article où il déclarait notamment : « Si j’avais su que le sionisme se concrétiserait dans un pays qui vit par l’épée, je serais resté en Europe. J’ai fui un État nazi pour me retrouver dans un État fasciste. »