Nétanyahu, le héraut des Lumières

par Ze’ev Sternhell

Traduction Tal Aronzon pour LPM

Dessin de Kichka

Ha’aretz, le 7 octobre 2012

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http://www.haaretz.co.il/opinions/1... : Netanyahu netsig haOroth

C’est toutes proportions gardées que l’historien Ze’ev Sternhell invite ses compatriotes, à l’occasion de la très mauvaise copie de 3e rendue par leur Premier ministre, à balayer devant leur porte sans prendre prétexte pour excuser leurs propres fautes des pires exemples qui soient. Lui-même ne mentionne ici que l’Iran, vedette du show de Bibi Nétanyahu aux Nations unies. Mais chacun est libre de les énumérer à sa guise, de la Chine au Mali en passant par la Russie où le sabre et le goupillon s’allient pour réduire les têtes des Pussy Riots...

La représentation donnée à l’ONU par Nétanyahu a certes fait la “une" des media. Mais son discours n’a été qu’assez peu analysé. À l’heure où le Premier ministre – qui caracole chez lui en tête des sondages – annonce des élections qu’il s’imagine sûr de gagner faute d’un adversaire capable de fédérer l’opposition, il nous a paru opportun de traduire cette mise en perspective du Premier-candidat.

Lequel, « selon toute apparence, ignore qu’en Occident les Lumières sont synonymes de droits de l’être humain, de laïcité, de rationalisme et d’universalisme ». Et, s’agissant de lignes rouges, Sternhell de proposer d’en poser d’égales à l’occupation et aux colonies : « L’actuel processus d’annexion rampante a, lui aussi, désespérément besoin de lignes rouges. »

Les media israéliens ont rendu un fier service au Premier ministre Benjamin Nétanyahu en ne publiant rien de son long discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, sinon son illustration de la bombe atomique. Si l’on avait vraiment voulu lui nuire, il aurait suffi de publier l’intégralité de son allocution, qui semblait faite pour lever des fonds à Las Vegas.

Vouloir donner à son auditoire une leçon d’histoire, en s’appuyant sur des analogies et des descriptions primaires, n’a vraiment pas contribué à le montrer sous un jour sérieux. Il est fort possible qu’à la différence de la majorité des lycéens d’Europe Nétanyahu ait parlé des siècles obscurs du Moyen Âge sans avoir jamais rien entendu qui concerne la culture, fût-elle juive, de cette époque – la littérature, la poésie, l’art, la philosophie, les universités et les cathédrales gothiques.

Il est fort possible aussi qu’il ait raté le cours portant sur le XXe siècle : Nétanyahu croit qu’en posant des lignes rouges face à Hitler, on aurait pu éviter la Deuxième Guerre mondiale. Mais poser ces limites n’aurait pu se faire que si les classes dirigeantes, en France et en Angleterre, avaient été prêtes à nouer une étroite alliance avec le dictateur soviétique, Joseph Staline. Qui le souhaitait en Occident ? Ceux qui préféraient les dictatures de droite à la coopération avec les communistes pesaient bien plus lourd. C’est pour la même raison qu’ils laissèrent choir l’Espagne républicaine.

Le plus intéressant, cependant, fut de voir le Premier ministre se parer des atours des Lumières et de la modernité. Selon toute apparence, Nétanyahu ignore qu’en Occident les Lumières sont synonymes de droits de l’être humain, de laïcité, de rationalisme et d’universalisme. Les Lumières ont précédé la révolution industrielle et se sont traduites par une révolution qui concerne la place de l’être humain dans le monde, non la technologie.

Selon ces critères, l’Israël des colons et des rabbins qui attisent la haine envers les non-Juifs – l’Israël de divers mouvements messianiques, celui du Shas d’Eli Yishaï, du rabbin Ovadia Sofer et de leurs adeptes, ou celui des pèlerins sur les tombes des Sages – cet Israël-là est à des années-lumière de l’Europe laïque. Compte-tenu de l’importance accordée à la religion en matière de définition de la nationalité, de législation et dans la vie quotidienne, comme du pouvoir politique des partis religieux, Israël fait vraiment partie du Moyen-Orient et non de l’Europe.

En réalité, les trois grandes révolutions des Lumières – la Glorieuse Révolution d’Angleterre, la Révolution américaine et la Révolution française – furent celles des droits de l’être humain. Sur cette base, à la fin du XVIIIe siècle, les Juifs aux États-Unis et en France étaient devenus des citoyens égaux en droit. Ces trois révolutions mirent l’être humain au centre du monde, en tant qu’être autonome donnant forme à son existence à l’aide de la raison.

Mais ici, en Israël, l’expression “droits de l’être humain” est péjorative et les associations qui les défendent sont harcelées. Aux yeux de la droite israélienne, seuls les ennemis d’Israël militent pour les droits de l’être humain, car ce principe donne aux Arabes palestiniens exactement les mêmes droits à la liberté et l’autodétermination qu’aux Juifs israéliens.

Transposé dans notre univers, tel est le sens des Lumières : il se définit par la lutte pour la liberté et l’égalité, et non par des exploits technologiques. Point n’est besoin des Lumières pour qu’un régime se dote d’une technologie avancée – voir l’Iran, par exemple. Sommes-nous d’accord pour dire que les Arabes israéliens et les Arabes palestiniens devraient avoir exactement les mêmes droits que les Juifs ?

Rien de ce qui précède n’a pour but de nier que des lignes rouges puissent en principe être bénéfiques. Il se peut aussi que, dans le cas de l’Iran, il soit souhaitable de faire tomber une dictature de cette espèce. Mais il est également d’autres cas. Pourquoi ne pas tracer de lignes rouges à l’occupation et aux colonies israéliennes ? Si ces lignes avaient été posées dans les années 70 et 80, il se pourrait que la paix avec les Palestiniens soit aujourd’hui une réalité. Mais mieux vaut tard que jamais. L’actuel processus d’annexion rampante a, lui aussi, désespérément besoin de lignes rouges.