La vie des autres

Thème : Occupation-Colonisation 1967 : 40 ans après

Ha’aretz
mis en ligne le 5 juin 2007
par Akiva Eldar

Il y a 40 ans, Israël était un tout petit pays. Mais depuis, en s’étendant, il s’est mêlé de la "vie des autres". Et, comme dans le film sur la Stasi, il en paye le prix, en termes de valeurs, de démocratie et peut-être de survie

Ha’aretz, 4 juin 2007

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Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Il y a 40 ans, les citoyens d’Israël vécurent leur dernier jour en tant que peuple libre sur sa terre. Ce fut le dernier jour que vécûmes sans vivre la vie des autres. Après quoi, nous commençâmes à payer le prix pour vivre la vie des autres.

Le réalisateur allemand Florian Henckel von Donnersmarck a récemment traité de ce prix qu’il y a à payer dans son film "La Vie des Autres", sur le mode opératoire de la Stasi.

La menace qui planait sur Israël le 4 juin 1967 avait à voir avec sa survie. Alors, notre vie était différente, et nous l’avons oublié. 40 ans d’annexion rampante et 20 ans de confrontation violente ont contribué à cette amnésie.

Ainsi, notre victoire sur le champ de bataille, censée améliorer et sécuriser notre vie, rend notre vie et celle d’autres insupportable. L’année 1966 fut celle d’un chapitre important dans la courte vie d’Israël. Elle constitua aussi un point important dans la guérison des Juifs du sentiment d’être assiégés. Début décembre, en effet, le gouvernement de Levi Eshkol annulait le régime militaire pratiqué en Israël, qui se fondait sur les règles en vigueur sous le Mandat britannique.

En agissant ainsi, le gouvernement se débarrassait du principal obstacle qui empêchait la population arabe d’Israël de mener une vie normale. Mais six petits mois plus tard, le gouvernement, en faisant de la ligne Verte une ligne indistincte, brouillait la distinction entre Israël proprement dit et les territoires récemment conquis.

Par la suite, de nombreux Juifs se mirent à considérer les Arabes de villes comme Baka al-Garbiyeh, du côté israélien de la ligne Verte, à peu près comme ceux de Baka al-Sharkiyeh, qui se trouvait du côté jordanien. Récemment, des plaies soignées ont été rouvertes, et le sentiment d’identité qui naissait a commencé à se fragmenter.

La nécessité d’exercer son autorité sur la population des territoires, nombreuse et étrangère, a forcé le gouvernement à remettre en vigueur le régime militaire qu’il venait d’abolir, cette fois pour l’employer dans les territoires, mêmes tactiques et mêmes méthodes.

Le professeur Yeshayahou Leibowitz n’a pas eu besoin de 40 ans pour se rendre compte que cela transformerait Israël en un Etat de police secrète, et Tsahal en une "armée d’occupation". Dès le printemps 1968, il prévenait des effets de l’occupation sur l’éducation, la liberté d’expression et de pensée, et sur la nature démocratique du gouvernement.

Leibowitz prédit que la corruption qui caractérise tout régime colonialiste n’épargnerait pas Israël. Il prévint aussi d’un effondrement possible des structures sociales et de la corruption de l’homme, arabe comme juif.

Mais même le prophète d’apocalypse qu’il était ne pouvait prévoir l’ampleur de la corruption des valeurs que l’entreprise de colonisation allait générer, ni l’étendue des règles d’apartheid qui allaient permettre et encourager le vol de la terre.

Personne n’aurait pu prédire que cette entreprise allait tant nuire à la cohésion d’Israël, ni combien la position d’Israël allait être compromise aux yeux du monde libre.

En juin 1967, une minuscule Jérusalem abritait 13 ambassades étrangères. En 1980, après le vote de la loi fondamentale sur Jérusalem capitale réunifiée d’Israël, toutes les ambassades étaient parties.

Il a été dit que les territoires palestiniens agrandissaient la marge de sécurité dont disposait le "petit" Israël. Mais qui se souvient qu’au milieu des années 60, plusieurs mois avant la guerre, le gouvernement avait jugé bon de raccourcir le service militaire obligatoire pour les hommes de deux mois ? Très peu de soldats ont bénéficié de cette mesure, car les problèmes de sécurité liés à l’occupation forcèrent le gouvernement à le rallonger de 14 mois, ce qui le mit à 3 ans.

Mais ce n’est pas tout. Pendant la deuxième guerre du Liban, les citoyens d’Israël proprement dit, à l’intérieur de la ligne Verte, ont payé le prix de la détérioration des capacités de Tsahal : résultat de son emploi en tant que force de police dans les territoires conquis en 1967. Emploi qui a consisté aussi à protéger les biens des voleurs de terres juifs.

A mesure que les années passèrent, des politiciens israéliens à courte vue et des leaders religieux ont transformé le "combat pour notre maison" en un "combat pour la maison des autres".

Il est vrai qu’il fut un temps où l’autre côté ne voulait discuter de rien, pas même des frontières de 1967. Mais aujourd’hui, les 22 Etats membres de la Ligue arabe déclarent qu’ils considèrent cette frontière comme une base pour faire la paix : chose dont personne n’aurait rêvé il y a 40 ans.

Et ainsi, Israël est en train de manquer cette occasion de faire d’une victoire militaire la plus grande réussite de son histoire. Il est en train de perdre la guerre pour son indépendance, et ce pour avoir voulu contrôler la vie des autres.