Interview avec Avirama Golan, journaliste à Haaretz

Thème : Colonisation, yesha Politique intérieure israélienne Israël : quel sionisme ? quelle identité ?

sur l’état d’esprit dans les colonies face au plan de désengagement et sur les perspectives politiques. Diffusé le 28/01/05 sur Judaïques-FM 94.8.

 

Interview 1ère partie
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Interview 2ème partie
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Transcription de l’interview

Interview réalisée par Charles Szlakmann

LPM : nous avons avec nous en direct de Tel-Aviv une journaliste du quotidien Ha’aretz. Avirama Golan, bonjour.

AG : Bonjour Charles.

LPM : Quel est le climat aujourd’hui dans les colonies et dans les milieux nationalistes religieux ? Est-ce plutôt une évolution vers une radicalisation ou plutôt vers une recherche de modération ?

AG : Cela dépend. Il y a le courant des colons radicaux, mené par des gens comme Daniela Weiss et ses amis, ainsi que les groupes de jeunes - "la jeunesse des collines" -, qui sont des gens terrifiants, et il faut prendre très au sérieux ce qu’ils évoquent, ce qu’ils disent. Mais d’un autre côté, la plupart des colons sont simplement inquiets, ils ne savent pas ce qui va se passer. Je connais beaucoup de gens dans les territoires occupés qui se disent : s’il existe un risque de guerre civile, il vaut mieux que nous quittions nos maisons, et que nous rejoignions Israël. Ce ne sont pas des démocrates comme moi, mais ils ont peur de ce qui se passe, là-bas, au sein de la société des colons. Il faut dire que c’est un bon signe. La vraie déchirure, ce n’est pas celle que veulent les rabbins, ...

LPM : c’est-à-dire, ce n’est pas une déchirure entre les colons et Israël, mais à l’intérieur des colons ?

AG : oui, à l’intérieur. A mon avis, c’est vraiment difficile pour eux, mais pour l’Israël sioniste et démocratique, c’est une bonne nouvelle. Il faut bien entendre cette déchirure. Je vois, j’écoute les gens, je lis leurs journaux, et la déchirure est très profonde. C’est une vraie déchirure, entre les valeurs israéliennes et des valeurs qui sont qualifiées de "juives", c’est drôle d’utiliser ce mot de "juif", c’est le nouveau judaïsme des colons... Et cette déchirure est très intéressante.

LPM : donc, une évolution pour le moment plutôt encourageante malgré la persistance des groupes radicaux. On a entendu parler récemment d’une décision d’un officier supérieur de l’armée, Eleazar Stern, un religieux, qui évoque l’idée de supprimer les "yeshivot hesder", ces écoles talmudiques où les jeunes faisaient en même temps leur service militaire. Pourriez-vous nous en dire un peu plus ?

AG : je connais bien Eleazar Stern, c’est quelqu’un qui a toujours montré un courage qui n’a pas beaucoup d’équivalents, ni au sein de l’armée, ni au sein de la société israélienne. Il y a une dizaine d’années, je crois, le rabbin Shapira, le rabbin des colons, a dit aux jeunes soldats religieux orthodoxes qu’ils ne devaient pas obéir à leurs supérieurs. Eleazar Stern, alors jeune officier, a dit pour la première fois qu’il n’y avait qu’une seule autorité à l’armée, l’officier, et [au-delà] le gouvernement d’Israël, et qu’ils n’avaient pas à obéir à un quelconque rabbin. Concernant ce qu’il fait aujourd’hui : c’est vraiment une bonne nouvelle pour l’Israël démocratique parce qu’Eleazar Stern, qui connaît très bien la société religieuse, dit aujourd’hui que cette séparation entre religieux colons et les autres, au sein de l’armée, n’a plus lieu d’être. Pour lui, les valeurs de l’armée israélienne, d’un Israël démocratique, l’armée qui n’a pour seule autorité que le gouvernement élu démocratiquement, sont les plus importantes. Cela veut dire qu’il a dit quelque chose de très important pour la société israélienne, parce que l’armée israélienne joue un rôle central dans la société, ce qui est très important, pour la paix.

LPM : justement, on note des deux côtés de l’échiquier politique une volonté claire d’aller vers le compromis, par exemple il y a eu récemment une rencontre entre des dirigeants de gauche, Ami Ayalon et Amnon Lipkin-Shahak, et les colons, pour essayer de maintenir la apix civile, donc il y a un effort des deux côtés. Pensez-vous que ce genre de rencontre soit efficace ?

AG : je ne suis pas sûre que ce soit vraiment efficace, parce que, ce qui m’étonne toujours, c’est la force qu’ont les leaders des colons. Le problème, ce n’est pas les leaders des colons. Le problème est toujours, aujourd’hui, au gouvernement. Les plus extrémistes au sein du gouvernement, Binyamin Netanyahou, Limor Livnat, ont des relations vraiment exceptionnelles avec les colons. C’est toujours le gouvernement qui fait la différence. Les leaders des colons ont une force extraordinaire au sein du Likoud. Ce que fait aujourd’hui Ariel Sharon, il voulait le faire depuis longtemps : construire, ou reconstruire, une force politique avec Shimon Peres.

LPM : et va-t-on dans ce sens ? Une force politique centriste, en quelque sorte ?

AG : il peut le faire, mais très lentement, et si le Parti travailliste comprend vraiment ce qu’il veut faire. Pour des gens de gauche comme moi, il n’a pas été facile d’accepter que c’est Ariel Sharon qui va faire...

LPM : c’est pourtant la réalité, et le paradoxe...

AG : le paradoxe, oui. Sharon, avec qui j’ai eu de longues conversations, m’a dit que ce qu’il voulait, c’était reconstruire l’ancien Mapaï [1]. Or, dans Israël d’aujourd’hui, si l’ancien Mapaï se reconstruit, avec Sharon, Peres et d’autres, alors les forces radicales du Likoud et des colons seront vaincues.