Concours de souffrances

Thème : Humour, humeur, ironie

Yedioth A’haronoth
mis en ligne le 12 juillet 2007
par Yoram Kaniuk

Se faire aimer en tentant de convaincre le monde qu’on est celui qui souffre le plus. Comme le dit Kaniuk dans cet article à la fois amer et humain (comme le poète Mahmoud Darwish, qu’il évoque), "peut-être la valeur amour devrait-elle être un peu revue à la baisse."

Yediot Aharonot, 10 juillet 2007

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Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Dans l’un des derniers films de Jean-Luc Godard, le poète palestinien Mahmoud Darwish parle avec beaucoup de profondeur et de sagesse. Cette semaine, il doit arriver dans son pays pour la première fois depuis de nombreuses années. Dans son interview (je ne le cite pas mot à mot), il dit que si les Palestiniens intéressent le monde, c’est à cause des Juifs : en fait, vous, les Juifs, êtes les agents en relations publiques du peuple palestinien, dit-il à peu près.

Darwish est un extraordinaire poète. Il est amer, souvent empli de haine, il a le sens de l’humour et beaucoup de sagesse. Et il propose l’idée que le monde ne s’intéresse pas vraiment aux Palestiniens. Ceux qui l’intéressent, ce sont les "méchants" Juifs qui traitent si mal les Palestiniens. Car qui s’intéresse aux Arabes de Bahreïn, ou à l’oppression des femmes et au fanatisme religieux en Arabie saoudite ? Qui s’intéresse aux Soudanais, qui tuent plus de gens en un jour que le nombre de Palestiniens tués en un an ?

Sans Israël, même les Syriens n’auraient jamais su que chez eux, on jetait des gens vivants depuis des avions. Et quand les Jordaniens ont massacré des milliers de Palestiniens pendant le Septembre Noir, cette affaire n’a pas non plus beaucoup mobilisé l’intérêt du monde.

Si l’on suit Darwish, le pacte israélo-palestinien est un pacte de sang, et les massacres font des deux peuples un seul morceau, insécable. Peut-être, un jour, joindrons-nous nos forces contre le monde, qui alors ne nous aimera ni les uns ni les autres. Je ne parle pas ici de qui a raison et qui a tort.

Le regretté Emile Habibi, écrivain israélo-palestinien, disait en son temps que ce qui nous préoccupe vraiment, c’est de savoir qui souffre le plus. Un jour, j’assistais à un colloque israélo-germano-palestinien en Allemagne. Un poète palestinien (ou était-ce un romancier ?) avait dit avec passion : "Vous les Juifs ne savez pas ce qu’est la souffrance." Ce à quoi la grande écrivaine juive polonaise Ida Fink avait répondu qu’en fait, nous en avions quand même une petite idée.

Ceci n’est pas un article politique. Les aspects politiques du conflits ont été discutés en long et en large. Personnellement, s’il existe une chance de faire la paix, je ne la vois pas. Mais quand je vois Darwish (nous nous sommes disputés autrefois sur un sujet insignifiant à propos d’un film), je ressens le poids de son humanité.

Bien que je ne me considère pas comme un homme de morale et que je ne croie pas réellement qu’il y ait une justice en politique ou en Histoire, je ressens et respecte l’âpre sens de la justice qui anime Darwish. Peut-être qu’aujourd’hui, tant d’années ayant passé, il aura compris que les Juifs n’ont pas été particulièrement aimés ces 2.000 dernières années, mais qu’à cause d’eux, on aime un tout petit peu plus les Palestiniens.

Peut-être les Palestiniens ont-ils de la chance. Si on les aime tant aujourd’hui de par le monde, il faudrait peut-être qu’ils nous laissent continuer d’agir comme des brutes insensibles et cruels dans notre guerre de cent ans. Peut-être, alors, auront-ils la chance de gagner : nous les jetterions à la mer.

Il y a chez nous tant de haine de nous-mêmes qu’il est difficile de croire que le sionisme réussira sur le long terme. Et quand nous aurons perdu la foi dans la justesse de notre cause, et que nous aurons disparu, peut-être qu’eux, devenus vainqueurs, seront un peu moins aimés, et nous un peu plus. Et nous redeviendrions ceux qui auront le plus souffert, malgré le fait qu’alors que nous étions en train d’être massacrés, personne ne s’est intéressé à nous.

Les Juifs, les Palestiniens et les Allemands sont trois peuples qui ont vraiment envie qu’on les aime. Peut-être la valeur amour devrait-elle être un peu revue à la baisse.

A peu près sur le même thème, mais en moins amer, voir l’article de David Grossman : "Le prix de la victimisation" : http://www.lapaixmaintenant.org/art...