Abbas, l’homme qui dessina la Ligne verte

par Akiva Eldar

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Illustration : Eran Wolkowski

Ha’aretz, le 28 septembre 2012

http://www.haaretz.co.il/news/polit... : HaQav haAdom shel Netanyahu, haQav haYaroq shel Abu Mazen

http://www.haaretz.com/news/diploma...

« Tandis que Netanyahu s’affairait à tracer une ligne rouge, le président palestinien redessinait la Ligne verte – ligne rouge de son peuple au fondement de toute négociation avec Israël », note Akiva Eldar en ouverture de son article. Un chapô qui, en version hébraïque, se fait plus précis : « Le Premier ministre israélien demanda aux dirigeants des nations du monde d’empêcher l’Iran de s’armer du nucléaire, alors que Mah’moud Abbas réclamait qu’un frein fut mis à l’usage par Israël de ses armes “conventionnelles” : vol de terres et d’eau, destruction de maisons, et harcèlement de villageois. »

Une heure avant que le Premier ministre Benyamin Netanyahu ne marquât d’un trait de feutre, devant le forum des Nations unies, une ligne rouge à l’Iran, le président de l’Autorité palestinienne, Mah’moud Abbas, redessinait la Ligne verte à son intention. La Ligne verte, déclara-t-il à l’Assemblée générale, représente la ligne rouge du peuple palestinien au fondement de toute négociation de paix avec Israël.

Il donna une fois de plus son accord pour qu’Israël conserve 78 % du territoire de la Palestine mandataire. Ni plus, ni moins. (Ehud Barak devrait y prêter attention, lui qui a ressorti des combles l’idée d’un retrait unilatéral sur une frontière provisoire – un plan remarquablement conçu dans le seul intérêt d’Israël.)

Abbas vanta les mérites de l’initiative de paix arabe, disant qu’elle venait d’obtenir la bénédiction des pays non-alignés et de l’organisation des Nations islamiques. Cette fois encore, l’initiative historique offrant à Israël la paix et des relations diplomatiques avec le monde arabe et musulman (sans objection de la part de l’Iran), n’a fait que siffler aux oreilles de Netanyahu.

En septembre 1993, j’observais Abbas signant les yeux fermés la Déclaration de principe [1] sur les pelouses de la Maison-Blanche. Au cours des dix-neuf années qui se sont écoulées depuis, il a appris que pour les Israéliens “provisoire” peut tout simplement se traduire par “permanent”. Benyamin Netanyahu a complètement (ou presque) ignoré le conflit, l’occupation et le coma prolongé des négociations. Quelle importance... Lui s’occupe de l’héritier d’Hitler, qui a décidé de rayer Israël de la carte.

Le chef d’un État considéré (uniquement de source étrangère, bien entendu) comme une puissance nucléaire et qui refuse de signer le traité de non-prolifération a fait de la tribune des Nations unies la scène d’une guignolade sur les enfants battus. Il a demandé à la communauté internationale de mettre un coup d’arrêt à la menace iranienne ; autrement, c’est bien connu, Israël saura se défendre seul.

Théâtral, Netanyahu a fourni aux journalistes leurs gros titres du lendemain : “mise en garde de Bibi – l’Iran atteindra la ligne rouge d’ici l’été prochain”. Abbas s’est lui contenté de cet avertissement : la solution à deux États s’éloigne tandis que l’Autorité palestinienne va s’affaiblissant. Bout à bout, ces signaux d’alerte pourraient bien signifier qu’au moment où l’Iran touchera au terme de son programme nucléaire, il faudra qu’Israël mette à exécution son plan de reconquête de la Cisjordanie.

Des dizaines d’années durant, Netanyahu a enfourché le cheval du terrorisme arabe, cravachant avec maestria tout le long du chemin jusqu’au poste de Premier ministre. Maintenant que les actes de terrorisme visant des Israéliens sont sur le déclin – grâce, en particulier, à une excellente coordination avec les forces palestiniennes de sécurité – les cartes du terrorisme et de l’incitation à la violence ont changé de mains. C’est sans effets de manche que le chef d’une nation sans État a présenté des données brutes : 535 agressions d’Israéliens à l’encontre de Palestiniens depuis son précédent discours à cette même tribune ; 510 constructions palestiniennes détruites, laissant 770 personnes sans toit sur leur tête.

Tandis que Bibi exigeait des dirigeants des nations du monde qu’ils empêchent l’Iran de s’équiper d’armes de destruction massive, Abbas a demandé qu’un frein fut mis à l’usage par Israël de ses armes fort “conventionnelles” : vol de terres et d’eau, destruction de maisons et harcèlement de villageois, incendies de mosquées, déracinement d’arbres et restrictions de déplacements.

Netanyahu s’est attaché à re-fonder le dossier israélien sur l’histoire d’un peuple ancien et victime de la Shoah. Abbas a parlé d’aujourd’hui et maintenant. Il a traduit « plus jamais ça » en arabe, proclamant « plus jamais de Nakba [2] » Corrigeant l’erreur de son discours de l’année précédente, il a réuni Abraham à la patrie de Jésus et du prophète Mohamed [3]. Il a fondé son propre dossier sur le droit international et les rapports des Nations unies.

Sa stratégie fait fond sur la politique américaine ; il a laissé en suspens jusqu’au 6 novembre, date des élections aux États-Unis, la demande palestinienne d’admission aux Nations unies en tant qu’État non-membre. Certains disent (sans confirmation américaine) qu’Obama lui a promis monts et merveilles en échange de cette forte concession. La contrepartie la plus importante que les Palestiniens en attendent est un vote favorable [à leur requête] de la part des États-Unis devant l’Assemblée générale, ou tout au moins leur abstention. Mais ils ne retiennent pas leur souffle.


NOTES

[1] Mah’moud Abbas est l’un des pionniers du dialogue avec une partie de la gauche israélienne (dès les années 70) et l’un des architectes des accords d’Oslo. C’est qui, le 13 septembre 1993, signe au nom de l’OLP – avec Shimon Pérès au nom du gouvernement israélien – la “Déclaration de principes sur les aménagements de l’autonomie provisoire”. On peut en lire le texte en français sur le site du Monde diplomatique :

http://www.monde-diplomatique.fr/ca...

[2] La Nakba, littéralement “catastrophe”, “tragédie”, est le nom donné à l’exode palestinien consécutif à la guerre de 1948. À la mi-mai, tandis qu’Israël célèbre son indépendance (Yom haAtzmaouth), les Palestiniens commémorent la Nakba – ce que le gouvernement Netayahu a voulu interdire aux “Arabes israéliens”.

Pour en savoir plus, on peut relire sur notre site l’article de Jack Khoury et Jonathan Lys, le 24 mars 2011, “Deux lois jugées discriminatoires adoptées par la Knesseth” :

http://www.lapaixmaintenant.org/Deu...

et celui de Ze’ev Sternhell, le 1er avril 2011, “L’anachronisme d’Israël” :

http://www.lapaixmaintenant.org/L-a...

[3] Cette précision, absente de l’édition en langue anglaise, vient ici s’intercaler dans la version hébraïque de l’article.