1948 : la mère de toutes les guerres

Thème : Perspectives historiques Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Réfugiés, droit au retour

Foreign Affairs
mis en ligne le 8 septembre 2008
par Shlomo Ben-Ami

Cet article est d’abord la recension d’un nouveau livre de l’historien Benny Morris sur la guerre de 1948. Or, tout nouveau travail de Morris représente un événement, compte tenu du sérieux de son travail et des sujets sensibles qu’il traite, même si l’on peut avoir des désaccords avec lui sur ses prises de position récentes en tant que citoyen. Il y est d’ailleurs fait allusion ici. Il est évident que le conflit israélo-palestinien et plus généralement israélo-arabe est toujours marqué par cette guerre et par ses conséquences, dont l’exode palestinien. Morris analyse en détail stratégies, diplomatie, faits militaires, massacres, expulsions, et tout ce qui fait encore débat aujourd’hui, avec souvent un œil nouveau. Mais Ben-Ami, auteur de l’article, ne se contente pas d’une recension. Il critique certaines analyses, tire des conclusions politiques et offre des perspectives, parfois en contradiction avec celles de l’historien, y compris sur la nature du sionisme, dont la pensée s’est "fossilisée", selon Ben-Ami. A lire absolument, qu’on connaisse bien l’histoire de cette guerre fondatrice de tant d’événements qui ont suivi ou pas, car "le passé étend encore son ombre sur le présent de manière troublante"

Foreign Affairs, septembre-octobre 2008

http://www.foreignaffairs.org/20080...

Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Depuis 60 ans, Israéliens et Palestiniens se servent du passé pour éclairer le présent et conférer une légitimité aux mythes fondateurs de leurs nations respectives. Bien sûr, les sionistes et les nationalistes palestiniens n’ont pas été les premiers à embellir l’histoire de la naissance de leur nation ou trouver des excuses à leur tragédie. Au fil de l’Histoire, des nations sont nées dans le sang, voire dans le péché. C’est la raison pour laquelle, comme l’a écrit Ernest Renan, elles ont tendance à mentir sur leur passé.

La naissance de l’Etat d’Israël en 1948 a longtemps fait l’objet d’une historiographie auto-congratulatrice de la part du vainqueur et d’histoires remplies de plaintes de la part de Palestiniens déshérités. Pour les Israéliens, la guerre de 1948 fut une lutte désespérée pour la survie dont l’issue a été une victoire quasi miraculeuse. Dans le monde arabe, on tend, pour expliquer cette même guerre, à avoir recours à des théories du complot et à éviter toute responsabilité dans la défaite arabe. Des deux côtés, l’écriture de l’Histoire a fait partie d’une quête nationaliste et non-critique de légitimité.

Refusant d’admettre que le noble rêve juif d’un Etat ait été entaché par les méfaits commis lors de la naissance d’Israël, et voulant à tout prix nier la centralité du problème palestinien dans le conflit élargi du Moyen-Orient, les Israéliens ont préféré s’en tenir à leur lutte pour l’indépendance contre des armées arabes d’invasion censées être supérieures. Or, c’est sans doute la guerre entre la population palestinienne « indigène » et le Yishouv (communauté juive organisée de Palestine) qui a constitué la phase la plus virulente de ce conflit. Ce fut pendant cette période, entre le 30 novembre 1947 et le 15 mai 1948, que le sort de l’Etat juif encore à naître a semblé ne tenir qu’à un fil. Et pourtant, la pensée, répandue et cultivée depuis, a refoulé le souvenir de cette bataille pour se focaliser sur la résistance héroïque d’un Yishouv minuscule face aux armées arabes d’invasion, lors de la deuxième phase du conflit, soit entre le 15 mai 1948 et le printemps 1949. Une fois la guerre terminée, le problème palestinien a pratiquement disparu du débat public en Israël, ou alors, il était qualifié de termes commodes comme un problème de "réfugiés" ou d’"infiltrés". C’était comme s’il n’y avait jamais eu de conflit israélo-palestinien ou de peuple palestinien. Comme l’avait dit Golda Meir dans sa fameuse phrase, "ils n’existaient pas".

Une longue révision

Au cours des années 80, un groupe connu sous le terme de nouveaux historiens a commencé à remettre en cause la mythologie sioniste qui avait entouré la naissance d’Israël. Ces chercheurs israéliens (Simha Flapan, Ilan Pappé et Avi Shlaim entre autres) ont déterré des documents qui contredisaient l’opinion communément acceptée d’une guerre qui opposait un David juif à un Goliath arabe. Ils avançaient également que la véritable histoire de cette guerre était celle d’une trahison de la cause palestinienne par les Etats arabes, et ont montré qu’il y avait eu collusion entre certains Arabes et les Juifs - comme lorsque la Transjordanie et le Yishouv ont conspiré pour empêcher la création d’un Etat palestinien. Dans d’autres cas, ont dit les nouveaux historiens, les Etats arabes se sont précipités pour s’emparer de terres aux dépens des Palestiniens ou de leurs rivaux de la coalition arabe.

Mais ce fut Benny Morris qui s’attaqua à la question la plus délicate de toutes : celle des réfugiés. Son livre [1], publié en 1987, demeure l’œuvre majeure sur la question la plus épineuse, politiquement et moralement, qui sous-tend l’embrouillamini israélo-palestinien. Ce livre rend compte de l’expulsion, souvent violente, de 700 000 Arabes, alors que des combattants juifs conquéraient des villes et des villages en Palestine. Pour avoir proposé ce nouveau récit de la naissance d’Israël, avec courage et maîtrise, Morris paya un prix très élevé sur le plan personnel. Dénoncé comme "antisioniste" après la publication de ce livre, il se vit refuser un poste dans pratiquement tous les départements d’histoire du pays. Ce ne fut qu’en 1996, après qu’Ezer Weizman, alors président, l’eut convoqué à son bureau et lui eut demandé d’affirmer sa croyance au droit d’Israël à exister que Morris obtint un poste à l’université Ben Gourion du Néguev.

Plus que n’importe quel autre nouvel historien, Benny Morris s’est singularisé en séparant clairement les opinions de Morris l’historien de celles de Morris le citoyen, entre son interprétation audacieuse du passé et ses opinions controversées et politiquement incorrectes sur le présent. De peacenik au CV impeccable (il fit de la prison durant la première Intifada en 1987 pour avoir refusé d’accomplir sa période de réserve militaire dans les territoires occupés), Morris a peu à peu dérivé, comme la plupart des Israéliens, vers une position de critique véhémente à l’égard des Palestiniens. Il a rendu responsables les dirigeants palestiniens de l’échec d’Oslo et de l’Intifada al-Aqsa, déclenchée en septembre 2000.

En janvier 2004, lors d’une interview restée célèbre accordée au journaliste Ari Shavit d’Ha’aretz, Morris se lamentait du fait que les stratèges israéliens de la guerre de 1948 n’avaient pas complètement purgé l’Etat juif de sa population arabe : "Si Ben Gourion avait opéré une grande expulsion et nettoyé tout le pays - toute la Terre d’Israël, jusqu’au Jourdain ... nous aurions stabilisé l’Etat d’Israël pour plusieurs générations. ... Si la fin de l’histoire se révèle sombre pour les Juifs, ce sera de la faute de Ben Gourion qui n’a pas terminé le transfert de 1948." Ces déclarations choquèrent nombre de ses anciens admirateurs et de ses collègues nouveaux historiens. Mais même si ceux qui le critiquent sur la gauche le considèrent comme un citoyen controversé du présent, Morris demeure quelqu’un qui étudie le passé de manière intègre et remarquablement professionnelle.

L’aptitude à se poser lucidement des questions sur le passé constitue un test essentiel pour des sociétés libres et pour des institutions universitaires réellement démocratiques. Les défis lancés par les nouveaux historiens aux mythes qui ont entouré la naissance d’Israël constituent une contribution majeure, à la fois à l’historiographie et à l’identité du pays. Le travail des nouveaux historiens a également eu des conséquences politiques : le processus politique israélo-palestinien des années 90 a été nourri de leur reformatage du récit national en Israël. L’apport de nouveaux et puissants arguments concernant 1948 a influencé l’opinion d’hommes politiques et de négociateurs, qu’ils le reconnaissent ou non (le discours que j’ai prononcé à Ottawa, en tant que chef de la délégation israélienne au cours des négociations multilatérales de 1992 sur les réfugiés palestiniens, était profondément influencé par le travail de Morris).

Aucune histoire nouvelle de ce type n’a pour l’instant émergé dans le monde arabe, et aucune archive arabe n’a été ouverte, susceptible d’offrir ce genre de perspectives nouvelles. La plupart des historiens arabes continuent d’absoudre les militaires de leurs pays de toute responsabilité de la défaite. En exonérant les armées arabes et en attribuant leur échec à la traîtrise et à l’incompétence d’élites civiles conservatrices, ces chercheurs ont fourni une légitimité aux régimes militaires révolutionnaires qui ont pris le pouvoir dans le monde arabe après 1948.

Réécrire la création

Le dernier livre de Benny Morris, 1948 [2], va probablement devenir l’étude qui fera le plus autorité sur la première guerre israélo-arabe. Sur chacune des facettes du conflit (stratégie militaire, violations des droits de l’homme, réfugiés, diplomatie et propagande), il s’agit d’un tour de force. Exhaustif au point de provoquer parfois l’ennui, le récit est méticuleux et parfaitement documenté.

L’érudition de Morris n’épargne aucun des mythes fondateurs d’Israël, et surtout pas l’idée de « pureté des armes » (élément du code d’éthique de l’armée qui précise que la force ne peut être employée qu’au service de la mission des soldats), idée qui demeure centrale pour l’image que la nation a d’elle-même, moralement supérieure à ses ennemis. Morris étaye ses arguments par de très nombreuses sources de première main, et replace toujours le résultat de ses recherches dans le contexte approprié. Les atrocités et évictions subies par les communautés arabes avaient parfois lieu en pleine bataille, parfois alors que les forces du Yishouv cherchaient à sécuriser des axes routiers reliant des villages juifs, et fréquemment sur l’ordre de généraux sur le terrain. Morris montre que les sionistes ont commis davantage de massacres que les Arabes, qu’ils ont tué délibérément bien plus de civils et de prisonniers de guerre et perpétré davantage de viols. Les Arabes, selon lui, ne sont responsables que de deux vrais massacres : à la raffinerie de pétrole de Haïfa en décembre 1947 (39 ouvriers juifs tués) et le massacre de Kfar Etzion en mai 1948 (150 juifs tués). Avec une foison de détails, Morris exonère le côté arabe de ce que d’autres ont qualifié de massacre : la destruction d’un convoi de médecins et d’infirmières sur le Mont Scopus, en avril 1948. Pour Morris, il ne s’agissait que d’une bataille.

Dans 1948, Morris va au-delà de l’approche arithmétique (et de l’importance accordée au nombre de combattants sur le terrain) qui caractérise tant d’autres récits de la guerre de 1948 par les nouveaux historiens. Il est certain que la capacité d’organisation du Yishouv était exceptionnelle : il a pu mobiliser 13% de la population juive au nom de la protection de l’existence précaire de la nation, niveau de mobilisation pratiquement inconnu dans les annales de l’histoire militaire. Mais Morris fait remarquer à juste raison que la force de combat n’a jamais été le seul souci des sionistes ; plus inquiétant encore était le fait que le Yishouv était encerclé par de grands Etats arabes hostiles dont les armées pouvaient aisément battre en retraite, recouvrer des forces, puis être prêtes pour un nouveau round. De plus, les études qui se focalisent sur le nombre de combattants ne tiennent pas compte du souvenir traumatique de la destruction des juifs d’Europe, du profond sentiment d’insécurité du Yishouv et de sa tendance à appréhender chaque bataille en termes apocalyptiques. Aujourd’hui encore, Israël n’a toujours pas surmonté l’héritage de la Shoah. Son statut de puissance régionale n’a pas diminué ses craintes pour son existence.

La guerre des Arabes palestiniens contre le Yishouv en 1947-48 a pu être désorganisée et spontanée, mais les Palestiniens ont failli réussir à faire revenir les Etats-Unis sur leur soutien à un Etat juif. La Maison-Blanche soutenait la partition, mais le Département d’Etat y était opposé, par crainte de s’ailéner les Etats arabes. Les dirigeants sionistes étaient convaincus que si le Yishouv apparaissait comme en train de perdre, la position du Département d’Etat gagnerait de la force à Washington. Morris avance ici un argument semble-t-il irréfutable : le changement du Yishouv, d’une stratégie défensive à une stratégie offensive début avril, n’a pas été causé uniquement par les signes d’une invasion arabe qui se profilait, mais aussi par sa crainte que les superpuissances n’abandonnent leur engagement envers la partition. La doctrine militaire du Yishouv (telle qu’elle a été conçue dans les années 30 par les milices juives, puis mise en œuvre magistralement au printemps 1948) consistait essentiellement en une défense offensive. Pour les dirigeants du Yishouv, il était vital d’écraser les milices palestiniennes et de sécuriser le contrôle des principaux axes routiers, pour repousser l’invasion arabe imminente, mais aussi pour convaincre la communauté internationale de ne pas renoncer à son engagement envers un Etat juif indépendant. Et les victoires obtenues en conséquence ont contribué à délimiter les frontières du nouvel Etat.

Le fameux Plan D (Daleth en hébreu, car il apparaît parfois sous cette forme dans la littérature, ndt), mesure controversée prise par Ben Gourion en mars 1948, faisait partie de cette stratégie offensive. Le traitement impressionnant par Morris de cette phase de la guerre démontre que le plan D n’était pas, comme on le croit souvent, un plan-maître dont l’objectif était l’occupation totale de la Palestine et le massacre ou l’expulsion par la force de sa population arabe, mais plutôt une tentative de repousser les frontières du futur Etat juif au-delà des lignes de la partition en reliant la population juive du centre aux agglomérations de la périphérie. Les lignes d’armistice ont été fixées plus tard, après l’effondrement du front arabe et les victoires inattendues remportées par les Juifs, le Yishouv ayant saisi l’occasion d’occuper de plus en plus de terres. Alors que les villes et les villages arabes, puis des régions entières, tombaient entre ses mains, le Yishouv a cherché à renforcer sa revendication d’un Etat par des faits accomplis sur le terrain.

L’exode palestinien

Par bien des aspects, les Arabes de Palestine avaient déjà perdu la guerre de 1948 dix ans plus tôt, au cours des années de la révolte arabe de 1936-39. Cette révolte, dont le but était de limiter l’immigration juive en Palestine et de stopper les achats de terres arabes par les sionistes, reflétait de la rage et un désespoir aveugle bien plus qu’une organisation ou une stratégie soigneusement élaborée. Comme Morris, l’historien américano-palestinien Rashid Khalidi et d’autres l’ont montré, les Arabes subirent une défaite écrasante qui les laissa dans un état de désarroi fataliste. Durant les années qui suivirent, la communauté palestinienne était dans un tel état de démembrement que quand elle eut à faire face au défi de la partition et à la guerre en 1947 et 1948, elle n’était déjà plus maître de son destin. Des voisins des pays arabes avaient commencé à jouer un rôle central dans la détermination de ce destin.

En intervenant en mai 1948, les pays arabes voulaient tuer le plan de partition, conquérir de nouveaux territoires et calmer leur opinion publique. Les dirigeants arabes ont fait bourde sur bourde, à cause de leur propension à la rhétorique belliqueuse et leur opinion profondément ancrée selon laquelle la présence juive en Palestine n’était que transitoire, une répétition de la tentative infructueuse des Croisés de prendre racine en Terre Sainte. Leur défaite en 1948 a mis en lumière ce qui allait constituer les paradoxes centraux de la politique arabe pour les années à venir : comment les dirigeants arabes allaient-ils concilier leur intention proclamée de se débarrasser de l’Etat juif avec leur crainte de sa puissance militaire ? Comment allaient-ils calmer et contrôler la « rue arabe » qu’ils avaient eux-mêmes contribué à soulever avec leur langage belliqueux ? Et comment allaient-ils montrer leur soutien à la libération de la Palestine tout en faisant avancer leurs propres intérêts aux dépens des Palestiniens ?

Les dirigeants israéliens n’ont pas été aveugles face à la tragédie palestinienne qui se déroulait. C’est la conviction profonde qu’avait Ben Gourion qu’un désastre monumental s’était abbatu sur les Palestiniens qui a fait du premier ministre un incorrigible pessimiste quant aux perspectives d’une paix israélo-arabe. Les centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui submergeaient les pays arabes voisins pendant la guerre de 1948 n’ont pas été expulsés sur instruction du gouvernement israélien. Cela dit, le manque de directives gouvernementales explicites n’absout pas les Israéliens de leur responsabilité. En actualisant son étude précédente sur le sujet, Morris a découvert que les Palestiniens qui ont été expulsés sur ordres explicites d’officiers sur le terrain ont été bien plus nombreux que ceux qui ont fui par peur d’attaques militaires. Dans certains cas, Ben Gourion a personnellement autorisé ces ordres, sans en informer son gouvernement.

Cela n’est pas surprenant si l’on garde à l’esprit que l’idée de transferts de populations a un historique long et solide dans la pensée sioniste. Les expulsions de 1948 ont découlé d’une prédisposition idéologique de la communauté juive ainsi que d’un environnement culturel et politique, facteurs qui ont rendu plus facile aux officiers militaires l’initiative ou l’encouragement l’expulsion en masse d’Arabes. Les dirigeants sionistes étaient en désaccord sur de nombreux points, mais globalement, comme le note Morris, ils partageaient l’idée des bénéfices du "transfert", euphémisme pour "expulsion". L’idée d’un transfert forcé avait été explicitement adoptée en 1937 par la Commission (britannique) Peel sur la Palestine, et les forces juives ont commencé à la mettre en œuvre au plus fort des combats de 1948. En octobre de cette année-là, à la veille de l’opération Hiram qui devait conduire à l’expulsion de nombreux Arabes de la région du Nord de la Galilée, Ben Gourion déclarait : "Il ne reste qu’un rôle aux Arabes de la Terre d’Israël : fuir." Et ils ont fui : pris de panique, ils ont fui devant les massacres perpétrés à Ein Zeitun et Eilabun, comme ils avaient fui plus tôt après le massacre de Deir Yassin. Les ordres comme celui de Moshe Carmel, commandant israélien du front Nord, "d’attaquer, tuer chez les hommes, détruire et brûler les villages" furent gravés dans la mémoire collective des Palestiniens, semant haine et ressentiment pour plusieurs générations.

Il y a deux failles dans l’analyse admirable de Morris. D’abord, il est peu convaincant dans sa tentative de tirer une symétrie maladroite entre la question des réfugiés palestiniens et l’émigration forcée de 600 000 juifs des pays arabes et de l’Iran, appelée par des dirigeants israéliens que cite Morris "échange de populations imprévu". Les régimes hostiles à Israël n’ont pas été seuls à faire partir les juifs : des émissaires de l’Agence juive travaillaient clandestinement dans plusieurs pays du Moyen-Orient à encourager les juifs à partir pour Israël. Plus important : pour de nombreux juifs de la région, la possibilité même d’immigrer en Israël représentait le couronnement de rêves millénaires, l’apogée d’une quête pour prendre part à la renaissance d’Israël en tant que nation. Quelque douloureux qu’ait été le souvenir de leur expulsion, ou quelque humiliant qu’ait été leur statut de seconde zone en Israël, ces nouveaux Israéliens n’ont jamais cherché à retourner dans leurs pays d’origine. En revanche, les réfugiés palestiniens ont été forcés à l’exil sans garantie d’un nouveau foyer national et sans perspective de retour à leur terre natale. Ainsi, l’aspiration au retour est devenue constitutive de l’ethos national palestinien.

Quand Morris caractérise le conflit de 1948 comme un jihad musulman contre les infidèles juifs - occidentaux en Palestine, il n’est pas non plus convaincant. Il est vrai que la figure de proue du nationalisme palestinien à cette époque était le mufti de Jérusalem Hadj Amin al-Husseini, religieux fanatique et antisémite. Le discours arabe en 1948 était à l’occasion saupoudré de rhétorique parlant de guerre sainte : le livre de l’auteur syrien Vadi’a Talhuq, Une Nouvelle Croisade en Palestine, publié à la veille de l’invasion arabe, comparait la guerre à la libération de la Palestine des Croisés. Mais en 1948, Israël n’était pas l’instrument de l’Occident. Au contraire, il n’aurait jamais pu gagner la guerre sans les livraisons d’armes en provenance du bloc soviétique. La nature socialiste de la société israélienne de l’époque avait conduit le premier ministre égyptien Mahmoud al-Nuqrashi à présenter Israël comme un "agent de l’athéisme et du communisme nihiliste." D’autre part, les ennemis arabes des sionistes n’étaient pas vraiment sous l’influence de mouvements islamiques. Tous étaient gouvernés par des élites décadentes et conservatrices qui ne manifestaient qu’un intérêt de pure forme pour les valeurs musulmanes et l’hystérie religieuse de la rue arabe. Des propagandistes et des agitateurs ralliaient les masses sous l’étendard de la guerre sainte contre l’Etat juif naissant. Mais la confrérie des Frères musulmans n’envoya qu’un seul bataillon combattre en Palestine. Les armées qui ont mené l’assaut arabe en 1948 étaient conventionnelles et mal entraînées, à la différence des unités de guérilla du Hezbollah. Après la défaite, plutôt que de continuer le jihad contre Israël, les régimes arabes conservateurs signèrent un accord d’armistice qui conférait une légitimité aux frontières d’Israël de 1948. Et entre 1949 et 1952, tous tentèrent de parvenir à des accords de paix définitifs avec l’Etat juif.

Le sionisme et la distorsion du temps

Le passé étend toujours son ombre sur le présent de manière troublante. Le travail scrupuleux de recherche effectué par Morris montre comment l’expulsion de 1948 des Arabes palestiniens a été dans une large mesure poussée par un désir de terre chez des colons juifs, qui s’en sont emparés puis ont fait activement pression sur le gouvernement israélien pour empêcher les réfugiés arabes de revenir dans leurs villages. En 1967, un puissant groupe de Galilée a fait pression sur le gouvernement pour conquérir le plateau du Golan. L’appétit de terre persiste jusqu’à aujourd’hui, alors que les colons font le siège des politiciens pour permettre l’expansion de colonies sauvages en Cisjordanie. La rédemption de la terre d’Israël en s’y installant a toujours occupé une place centrale dans l’entreprise sioniste, et a été encouragée avec enthousiasme aussi bien par les sionistes travaillistes que par les sionistes de droite. Ainsi, également, en était-il de la création d’agglomérations stratégiques le long des frontières du pays, qui pouvaient servir de bouclier en cas d’invasion. Ces kibboutzim frontaliers ont joué leur rôle pendant la guerre de 1948, repoussant les assauts palestiniens et empêchant le passage des armées arabes d’invasion.

Or, malheureusement, c’est sur ce point que la pensée sioniste s’est fossilisée. Ce qui avait fonctionné en 1948 n’a plus servi à rien pendant la guerre de 1973, quand les colonies du Golan ont dû être évacuées pour donner à l’armée israélienne un espace convenable pour manœuvrer. Aujourd’hui, à l’ère des missiles à longue portée, les ceintures de colonies juives en Cisjordanie le long du Jourdain et de l’ancienne ligne Verte n’offrent plus aucun avantage militaire. La tradition sioniste de soutien à la colonisation doit être aussi remise en cause sur le plan politique : après tout, un pays normal n’est pas censé occuper des territoires au-delà de ses frontières légitimes. Le mouvement sioniste a créé un Etat admis aux Nations unies et qui aspire à des relations normales avec la communauté internationale. Pourtant, cet Etat continue à se comporter comme s’il était le vieux Yishouv qui devait ruser à la fois avec un occupant colonial et avec la population arabe locale. Et le tissu complexe de colonies qui s’est étendu en Cisjordanie fait de la négociation d’une solution à deux Etats un cauchemar logistique.

Ce puzzle géographique a convaincu certains observateurs d’appeler à un Etat binational. Certains, comme l’historien britannique Tony Judt, sont d’anciens sionistes qui ont perdu leurs illusions. D’autres, comme Pappé, pensent que les mensonges du passé exigent de renverser le cours de l’histoire : défaire l’Etat juif et retourner aux soi-disant jours heureux de la coexistence judéo-arabe dans une communauté binationale. L’idée d’un retour au paradis perdu n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été mise en pratique. Elle a été gravement mise à mal pendant la révolte arabe de 1936-39, puis a volé en éclats lors de la guerre de 1948, quand Juifs et Arabes se sont affrontés pour le même morceau de terre et pour la supériorité démographique. Les nobles rêves de coexistence ont dégonflé. Comme le décrit Morris, à la fois dans son récent ouvrage Victimes et dans 1948, la séparation est devenue un objectif légitime pour les sionistes après la révolte arabe, mais cette idée n’a jamais été naturelle pour le mouvement national palestinien. De nombreux nationalistes palestiniens souhaitaient un Etat arabe à minorité juive. Ce fut Yasser Arafat qui finit par leur imposer la solution de deux Etats. Maintenant qu’il est mort, il ne reste personne pour lui donner une légitimité.

Le chapitre de conclusion de Benny Morris est sombre et fataliste sur les perspectives de paix, car la catastrophe de 1948 hante toujours le monde arabe. Mais les années 90 donnent quelques lueurs d’espoir. La politique irrationnelle du tout ou rien qui dominait des deux côtés après 1948 a disparu alors que le conflit israélo-arabe connaissait un net processus de sécularisation. Le même Arafat qui avait rejoint le bataillon des Frères musulmans en 1948 dans sa guerre sainte contre les Juifs de Palestine a accepté en 1988 l’idée de deux Etats distincts et mené son peuple au processus d’Oslo en 1993. Les accords de paix pragmatiques qu’Israël a conclus avec l’Egypte et la Jordanie, les négociations avec le régime syrien laïque du parti Ba’as, la signature des accords d’Oslo avec l’OLP, tout cela a reflété un désir lucide de transformer le conflit d’un choc apocalyptique en une dispute politique soluble.

Cela dit, l’échec du processus d’Oslo a mis à mal la popularité de la solution à deux Etats. L’échec des négociations de Camp David de l’été 2000 a produit l’Intifada al-Aqsa, et la poursuite de la politique israélienne d’expansion des colonies a gravement atteint la confiance des Palestiniens dans l’idée de deux Etats. La direction de l’OLP en exil [à Tunis, ndt] (ceux « de l’extérieur ») avait imposé son pouvoir face à de jeunes dirigeants locaux (ceux « de l’intérieur »). Tant qu’Arafat était en vie, il est parvenu à contrôler ses opposants. Mais après sa mort en 2004, ceux de l’intérieur, au Fatah comme au Hamas, sont revenus défier avec force la clique décrépite de l’après-Oslo conduite par le successeur nominal d’Arafat, Mahmoud Abbas. Le nationalisme laïque dans les territoires palestiniens et plus généralement dans le monde arabe est aujourd’hui en déclin. Il est en train d’être balayé par le fondamentalisme musulman. Partout, la loyauté à l’Etat et à la nation est en train d’être supplantée par la loyauté à l’islam. Les Palestiniens sont en train de s’éloigner du nationalisme pragmatique d’Arafat pour adopter des positions révolutionnaires et maximalistes sur des questions comme le retour des réfugiés et la libération de la Palestine d’avant la partition.

Il est bon de se rappeler que les armées arabes n’ont pas envahi la Palestine en 1948 pour le bien des Palestiniens : ce fut leur guerre contre les Juifs qui a mis la question palestinienne à l’ordre du jour des gouvernements arabes. Pourtant, toute future solution du conflit israélo-arabe global dépendra d’un règlement définitif de la question palestinienne. Israël a déjà réussi à forcer tout le monde arabe à accepter la légitimité de ses frontières de 1967, comme le montre clairement le plan de paix de la Ligue arabe proposé en 2002. Même s’il est déjà tard, Israël doit saisir cette chance unique et négocier des accords de paix avec la Syrie, le Liban et les Palestiniens pour un retour aux frontières du 4 juin 1967, essentiellement ces mêmes frontières établies au lendemain de la victoire israélienne écrasante de 1948.

Ne pas le faire, si l’on ajoute les tendances démographiques, reviendrait à détruire pour longtemps la crédibilité de la solution à deux Etats, en laissant l’idée binationale gagner du terrain chez les Palestiniens alors qu’ils seraient en train de constituer une majorité sur le plan démographique. Et un Etat binational mènerait à une situation comparable à l’ancienne Afrique du Sud, avec deux classes de citoyens bénéficiant de droits politiques et civiques extrêmement différents. Pire, pareil développement ne se prêterait pas à une solution pacifique comme en Afrique du Sud, car Israël, avec sa puissance supérieure, n’accepterait jamais de concéder le pouvoir à une majorité palestinienne, comme les Blancs d’Afrique du Sud l’ont fait en 1994 à une majorité noire. Le seul autre scénario possible serait un désengagement unilatéral d’Israël sur les lignes déterminées par la barrière de séparation, ce qui annexerait environ 8% de la Cisjordanie. Et cela laisserait, selon toute probabilité, un Etat du Hamas sur les frontières d’Israël.

Pour éviter ces scénarios-catastrophe, Israël doit admettre une fois pour toutes que la phase territoriale du sionisme est achevée, démanteler la plupart des colonies de Cisjordanie et contribuer à la création d’un Etat palestinien viable le plus tôt possible. Pour Israël, c’est la seule chance de sceller sa victoire de 1948, victoire constamment remise en question depuis lors, avant que la marée montante du fondamentalisme musulman ne submerge les régimes arabes existants et ne condamne toute perspective d’une paix israélo-arabe durable.