Une autre voix de Sdéroth

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

par Nomika Zion

Traduction Gérard Eizenberg pour LPM

Photo : Affiche du Festival du cinéma du Sud.

Fin juin 2006

Cet article, envoyé à Ha’Aretz mais non publié à ce jour, circule sur le Net en Israël. Nomika Zion, cette habitante de Sdéroth, nous a donné l’autorisation de le traduire et de le publier.

Cela fait presque 20 ans que j’habite Sdéroth. Depuis cinq ans, je "respire" les Qassam. Certains sont tombés à quelques mètres de chez moi, et pour la première fois, j’ai compris émotionnellement le sens de l’expression "état de choc et d’angoisse". Moi aussi, je connais toutes ces angoisses quotidiennes que relayent généreusement les médias. Tous ces rituels construits autour de l’angoisse : sursauter au moindre bruit inhabituel, scruter le ciel en marchant dans la rue, se tirer du lit comme un automate à 3 heures du matin et courir se réfugier dans un abri, attendre le "boum", vérifier que tout le monde va bien. Et puis on recommence.

Et, en dépit de tout cela, je voudrais faire entendre une voix un tout petit peu différente. Rien de ce que je vais dire ici n’est nouveau ni original. Tout a été dit et redit. Ma seule légitimité, c’est d’habiter Sdéroth. Je ne quitterai cette ville pour aucun Qassam. Et je ne retourne pas rue Shenkin [1] à la fin de la journée.

Pour commencer, je dirai que me font peur ces appels incessants à "détruire Beit Hanoun" [2], "raser Gaza", "plonger les villes dans l’obscurité", "fermer le robinet". Ils font peur quand ils viennent d’un public en détresse. Ils font beaucoup plus peur quand ils viennent de personnalités publiques, de ministres ou de journalistes empathiques. Il y a des phrases avec lesquelles il est interdit de faire preuve de la moindre empathie ! Lorsqu’on les répète tant de fois, ces phrases, elles deviennent légitimes, insensiblement. Ce qui écorchait l’oreille il y a cinq ans devient soudain une musique supportable, puis agréable. On s’habitue. Ce mécanisme de l’installation de l’habitude me fait peur. Plus que les Qassam.

Sdéroth est une ville multiculturelle, multi-tribale. Les journalistes doivent faire preuve d’une extrême prudence quand ils prétendent rendre compte des "sentiments des habitants". Tous les habitants de Sdéroth ne recherchent pas la vengeance. Tous les habitants de Sdéroth ne veulent pas "raser Beit Hanoun". Tous ne souhaitent pas boire des fleuves de sang palestinien. De cette affaire, nous avons eu notre part. Trop d’années. Trop de sang.

Justement parce que je suis de ceux qui croient en une société juste, il est important que je le dise : l’État d’Israël s’est dégagé de ses responsabilités dans de nombreux domaines, mais pas de sa responsabilité vis-à-vis de Sdéroth. Les médias n’ont pas oublié Sdéroth. Et l’opinion en Israël n’est pas restée indifférente. L’armée ne s’est pas moins emballée parce que nous sommes en périphérie que si nous habitions Ramat Aviv 2 ("les beaux quartiers"). C’est même tout le contraire. Les médias ont serré Sdéroth dans leurs bras avec empathie, jusqu’à l’étouffement. Tous les secteurs de la société ont été impliqués et solidaires, et ont fait pleuvoir sur nous cadeaux et bonnes actions. Nuit et jour, Tsahal a déchiré la bande de Gaza. Les ministères ont envoyé des tonnes d’argent. L’État a fait son devoir comme il se doit, jusqu’à ce que cela se calme.

Mais "où est passé l’argent ?" criaient il y a 15 jours les jeunes en grande difficulté dont les lieux de soutien avaient été fermés et qui se retrouvent jetés à la rue dans ces moments de souffrance. Voilà la question essentielle, et elle résonne dans le vide, sans réponse. Où va l’argent ? Quelle est l’échelle des priorités ? Les autorités municipales ont-elles donné des réponses satisfaisantes aux besoins de cette ville à l’abandon ? Les Qassam créent une véritable angoisse et usent psychologiquement, mais elles servent aussi à cacher des problèmes socio-économiques non moins profonds que cette ville doit affronter.

Je ne suis pas tombée de ma chaise quand j’ai entendu Shimon Pérès nous demander de garder notre calme, ce qui est devenu dans les journaux, malheureusement, "Qassam, shmassam" [3]. La formulation n’était pas particulièrement habile, mais le contenu et la critique méritent qu’on s’y arrête. Ce qu’a dit Pérès, en fait, c’est que la panique n’est pas un programme de travail, ni la destruction de villes palestiniennes. Nous ferions mieux de nous concentrer sur la défense et le renforcement de Sdéroth, plutôt que de cueillir des fruits médiatiques à court terme aux dépens du travail véritable. Cette ville est épuisée, oui, mais son existence même n’est pas menacée.

Des dirigeants politiques ne doivent pas encourager l’hystérie, mais calmer les gens. Ils ne doivent pas s’emporter, mais aider tout le monde à vivre une situation complexe qui n’a pas de solution miracle, et certainement pas au moyen de la force. Des dirigeants politiques ne doivent pas plonger des villes dans l’obscurité, ni bloquer des issues, mais faire en sorte que la vie quotidienne continue et délivrer un message de stabilité. Ils ne doivent pas se hâter de mettre en vacances le système éducatif, mais au contraire le soutenir et le renforcer. Car les enfants qui errent dehors sont plus exposés et plus angoissés que des enfants qui se trouvent au sein d’un cadre stable et protecteur. Des dirigeants courageux peuvent aller plus loin encore en échangeant les appels à faire couler le sang palestinien contre des initiatives audacieuses, comme des rencontres entre des jeunes de Sdéroth et de Gaza.

Tout au long de ce mois, la couverture des médias m’a réellement écœurée. Ils ont exacerbé les émotions, attisé les instincts et mis en scène avec talent une infinité de drames, sans sourciller et sans vérifier. Toutes les localités proches de Gaza, qui se trouvent dans le même bateau, ont été oubliées. Sdéroth est devenue synonyme de Lexomil et d’évanouissements. Prenez par exemple la formulation sensationnaliste de cette initiative étrange qui a consisté à faire le noir à Sdéroth. "Sdéroth est dans le noir !", hurlaient les titres. Or, tous les enfants savent qu’on ne peut pas éteindre les habitations, mais seulement les éclairages publics ! Le "noir", donc, a été tout relatif, mais l’objectif politique, ou populiste, a été atteint.

Début juin s’est tenu à Sdéroth le "Festival du cinéma du Sud", une expérience enthousiasmante dont les médias, curieusement, n’ont pratiquement pas parlé. Dans les salles obscures, on projetait les films émouvants de David Ben-Shitrit, qui parlent de réfugiées palestiniennes et des pilotes protestataires [4]. Cela ressemblait à une hallucination. Dehors, les Qassam sifflaient et, sur l’écran, une souffrance palestinienne infinie se déclinait. Beaucoup de spectateurs ont quitté la salle. Ils n’ont pas voulu, ou pas pu, laisser ces images entamer leurs systèmes de défense. Ce modèle culturel fait d’ethos de la force et d’esprit de sacrifice qu’on nous injecte dans les veines dès la naissance est si profondément ancré en nous que, parfois, il paraît irréversible. Pour moi, cela fut un moment très fort. C’était la Sdéroth où je voulais vivre. Une Sdéroth qui n’oublie pas qu’à l’autre bout de l’équation, il y a une autre souffrance humaine.

Depuis des années, le débat médiatique s’est enivré du paradigme de la force. L’un après l’autre, défilent sur nos écrans des sécuritaires à la mine sévère, qui "ne s’excusent pas", et qui étalent sous nos yeux des plans admirables censés écraser les Qassam par des incursions en profondeur, des actions audacieuses de commandos, et autres idées créatives qui semblent tout droit tirées de Terminator 2 ou de Rambo 3. L’un après l’autre, ils se sont rués ce mois-ci sur Sdéroth, et les micros ont répercuté leurs réflexions avec complaisance et sans retenue. L’hébreu, lui aussi, est depuis longtemps mobilisé. Un lexique de termes "corrects" a été conçu, dénué de tout sentimentalisme inutile, et il a permis de rapporter de façon sélective ce qui se passe dans les territoires. Les médias ont collaboré avec zèle, et un nouvel hébreu est né, relooké et facile à prononcer : "déblayage", "opérations d’ingénierie", ou "personnes non impliquées".

Nos voisins palestiniens me révoltent quand ils répètent encore et toujours les mêmes erreurs historiques et n’ont pas l’intelligence de bâtir à Gaza une Côte d’Azur au lieu de tirer sur nous leurs Qassam. Ainsi, ils condamnent des millions de "personnes non impliquées" à un sort plus terrible encore que celui qu’ils connaissent aujourd’hui. Mais qui a semé pendant ces 40 années d’occupation récoltera. Et la fin se rapproche devant nos yeux, même après le désengagement, oui. La situation devient de plus en plus compliquée, et Israël a une lourde responsabilité, trop lourde, dans cette complexité-là.

Ces dernières années, chaque fois qu’un peu de calme s’était installé ou que des accords verbaux avaient été conclus, une élimination "ciblée" abattait un Palestinien recherché, responsable ou subalterne, et Sdéroth se préparait à subir le choc en retour. À quoi ont servi ces éliminations ? Quelle sécurité nous ont-elles apportée à part de nouveaux tirs de roquettes ? Puis est arrivé le grand "blitz". Pendant des mois, nous n’avons pas fermé l’œil. Pas seulement à cause des Qassam. Tsahal a déchiré les "espaces de lancement" 24 heures sur 24, par air, terre et mer. Nuits sans repos pour les habitants de Sdéroth et des environs. Cauchemar pour les habitants de la bande de Gaza. Tirs incessants et vains. Sur qui ? Sur quoi ? Pour quoi faire ? À qui cela profite-t-il ? En quoi notre sécurité a-t-elle été améliorée ?

Amir Peretz, que j’aime beaucoup, a pris une mesure courageuse en tant que ministre de la Défense. Il a réintroduit le débat moral dans le débat public. Morale qui avait été reléguée aux marges de ce débat public. Et si elle apparaissait, c’était en général en termes vagues, ou en un murmure apologétique qui n’intervenait qu’après avoir parlé des calculs de profits ou des problèmes d’image : on ne parlait pas de ce que l’on faisait, mais de la façon dont le monde le percevait. Mais celui qui a remis le débat moral à l’ordre du jour est en train, ces dernières semaines, de construire dans son cœur un cimetière, où s’entassent des dizaines de cadavres d’enfants et de civils palestiniens innocents. "Je marche sur ma conscience ", a dit un jour Itzhak Ben Aharon [5]. À mes yeux, Amir Peretz est presque un héros de tragédie. Ces dernières semaines, il marche sur sa conscience. Au moins, c’est ce que j’ai envie de croire. Que son cœur n’est pas devenu de pierre. Que la puissance de Tsahal n’est pas à ce point enivrante.

Amir Peretz, ces derniers temps, tu as entendu de nombreuses voix à Sdéroth. Il serait bon que tu entendes celle-ci. Je m’adresse à toi, car je n’ai pas d’autre adresse. Les oreilles d’Olmert sont fermées, semble-t-il, au message suivant : cassez le modèle fou de H’ad Gadia [6]. Arrêtez la politique des éliminations. Cessez les tirs massifs. Ne nous menez pas par le mensonge populiste de l’usage de la force et encore de la force. Cela ne tranquillise pas. Cela fait peur. Tout a déjà été tenté, jusqu’à écœurement. Le boucher a déjà tué le bœuf et le feu a brûlé le bâton qui a assommé le chien qui a mordu le chat qui a dévoré l’agneau (voir note 6). Seule l’eau n’a pas encore éteint le feu.

Proposez une initiative politique créative. Parlez-leur, à la fin ! Par des canaux officiels ou secrets. Brisez ce mythe mensonger du "il n’y a personne à qui parler" dont les médias et les politiciens cyniques nous saoulent du matin au soir. Écoutez la voix des prisonniers, des modérés, d’Abou Mazen, et l’appel du Jihad islamique qui est prêt à cesser le feu si cessent les éliminations. Ne fermez délibérément aucune fenêtre d’opportunité, et ne tuez dans l’œuf aucune initiative pour continuer dans un schéma de pensée fossilisé. Tentez au moins vraiment et sincèrement l’option politique, l’option du dialogue, sans peur et sans conditions préalables. C’est pour cela que nous t’avons élu, entre autres ! C’est ton devoir de citoyen, c’est un devoir moral !! Sinon, la version bouleversante qu’a donnée H’ava Alberstein de H’ad Gadia [7] finira par devenir réalité, comme moi, je finis cet article : "Et, de nouveau, on recommence depuis le début."

P.S. : Quelques heures après que cet article a été envoyé à la rédaction du Ha’Aretz, a débuté l’engrenage autour de l’action contre la base de Kerem Shalom, qui a rebattu d’un seul coup toutes les cartes. Le soldat enlevé. L’adolescent tué. Les soldats tués et blessés. Les “Pluies d’été” sur Gaza. Dans ce contexte, cet article paraît déconnecté de la réalité et non pertinent. Au fil du temps, il se pourrait qu’il soit au contraire très pertinent. Une chose est cruellement certaine, dans toute cette incertitude déprimante : la prédiction de H’ava Alberstein s’est réalisée, et H’ad Gadia est une histoire qui dure.

NOTES

[1] rue Shenkin : rue de Tel-Aviv devenue le symbole de la gauche bohème (un peu caviar, mais le caviar est rare en Israël).

[2] Beit Hanoun : ville de la bande de Gaza proche de la frontière israélienne, d’où sont tirées certaines des roquettes Qassam.

[3] Le préfixe " shm " indique la dérision. Voir le célèbre "Oum shmoum" de Ben Gourion ("Oum" = O.N.U.).

[4] Voir l’article de David Grossman, ["Écoutez les pilotes" http://www.lapaixmaintenant.org/art...

[5] Itzhak Ben Aharon : dirigeant travailliste (très à gauche) récemment décédé.

[6] H’ad Gadia (en araméen : "un agneau") : comptine que l’on chante à Pessah : "Mon père avait acheté un agneau qui fut dévoré par le chat qu’avait étranglé le chien qui fut assommé par le bâton qu’avait consumé le feu qui ..."

[7] Version écrite lors de la première Intifada contre l’engrenage de la violence et contre l’idée que l’important est de savoir "qui a commencé". Voir le texte de cette chanson