Rentrons chez nous
Ha’aretz , mis en ligne le 4 avril 2002par
"La gauche peut maintenant inviter les Israeliens a revenir a la maison. C’est le mouvement travailliste, non les colons, qui ecrivait dans une berceuse : "Il n’est bon labour sans arme." Ce labour, comme dans la chanson, est sur de son bon droit. Il ne se contente pas de se battre. Il trace d’un meme soc la frontiere, car il aspire a mener une vie normale et durable."
Il y a quelques jours, entre deux attentats terroristes, deux militants de gauche etaient attables dans un petit cafe du Shouk ha-Carmel, le marche de Tel-Aviv, avec quelques marchands, fervents supporters du Likoud. Les premiers affirmaient qu’il etait temps de quitter les territoires et les seconds ecoutaient. "De quelle separation parlez-vous au juste ? s’enquit l’un d’eux. Expliquez-nous comment cela va fonctionner." Nulle trace de l’agressivite habituelle, nulle insulte. De part et d’autre on éprouvait, semble-t-il, plus de tristesse et moins d’arrogance.
Une chose etait claire : aucun de ceux qui discutaient, pas meme ceux qui avaient affirme "Il faudrait une separation mais nous devons d’abord donner la patee a Arafat", ne trouvait necessaire de demeurer dans les implantations juives des territoires. En fait, un sondage realise par le Dr Mina Zemach pour Yedioth Tikshoret montre que le pourcentage de gens prets a renoncer aux colonies est plus fort que jamais : 66% des sondes sont pour l’evacuation de toutes les colonies de la bande de Gaza, 70% pour l’evacuation des zones a forte densite de population arabe et 52% pensent que les colonies constituent un obstacle a la solution du conflit au Proche-Orient.
La gauche molle - en grande partie plongee dans la confusion entre de legitimes sentiments de colere et de deuil et le besoin (plus urgent que jamais) de clarifier ses positions politiques et sociales - est convaincue que le premier ministre Ariel Sharon et son gouvernement representent l’etat d’esprit de la population. Aucun premier ministre ne laisserait de tels actes de terreur sans replique, affirment des gens de gauche, voyant en cela la preuve d’un large soutien. Ils se trompent lourdement. Le sondage de Mina Zemach indique egalement que 68% des sondes estiment que Sharon n’a aucun plan, et 60% que la situation economique va rester desastreuse un bon bout de temps. C’est dire que la confiance accordee au gouvernement est mince.
La gauche se trompe aussi quand elle interprete ces donnees comme l’aspiration a un gouvernement encore plus a droite. Tant l’abandon des colonies que le souci de la situation economique avaient leur place dans le programme electoral d’Itzhak Rabin en 1992. Rabin parlait alors de nouvelles priorites pour la societe civile : donner moins aux colonies et plus aux cites defavorisees, moins aux routes de contournement dans les territoires et plus a l’education. Peut-etre qu’aujourd’hui, ou apres quelques mois encore de vain combat dans des zones densement peuplees, plus d’Israelelines exprimeront avec plus de force combien ils se sentent etrangers aux colonies et a l’occupation,
Quoiqu’il en soit la gauche, dans le cadre des partis existants ou d’une nouvelle organisation politique, ne saurait nous decevoir plus longtemps. Ni en rivalisant stupidement avec la droite dans un concours securitaire, ni en usant de ciconlocutions qui promettent la paix et la prosperite tout en ployant l’echine devant les colons, comme l’ex premier ministre Ehud Barak. Qui plus est, le message politique de longue date de la gauche rencontre plus d’audience du fait du profond bourbier dans lequel Israel s’enfonce, et ceci plus facilement que jamais. Ce n’est pas une raison pour se rejouir ; le desespoir lui aussi est complexe et merite qu’on le respecte.
La peur et la confusion semees dans les rues de Tel-Aviv, comme la l’affliction a Haifa (qui a brusquement mis en lumiere l’etonnante vie civique commune entre Arabes et Juifs, qui se poursuit en depit de la folie en marche depuis octobre 2000) ne temoignent pas d’un banal desespoir. Bien au contraire : plus les tueries sont atroces, plus s’exprime un nouvel esprit de solidarite, de liens avec les autres et, si etonnant que ce soit, plus se reaffirme un sentiment d’ancrage. Bien que nombreux soient ceux qui parlent de quitter le pays, plus encore ressentent que nul ne les fera bouger d’ici, surtout maintenant. Cependant, cette solidarite est en manque de justice, et d’un but.
Selon le sondage de Mina Zemach, 74% des sondes croient en la puissance fondamentale du pays. Rappelons ici que ces memes sondes consideraient les colonies comme un obstacle a la paix. Ainsi, alors que la droite (colons en tete) a entraine ces dernieres annees Israel dans une mentalite diasporique croyant que c’est le destin des Juifs d’etre partout en butte aux persecutions, et qu’ils n’ont a offrir que sang, force et vengeance (sans distinction entre la colonie de Kedumim et la ville de developpement de Sderot, ou entre la communaute persecutee ici et celles de Lyon ou Toulouse) - la gauche peut definir des objectifs et faire naitre un nouvel espoir : Israel reprendra son destin entre ses mains, se definira des frontieres defendables (avec ou sans accord [de paix] ; ce ne sera donc plus le president de l’Autorite Palestinienne, Yasser Arafat, qui dictera leur sort aux Israeliens, mais bien eux-memes) et determinera son propre programme economique et social .
La droite (Sharon en tete) a conduit Israel a reculer jusqu’aux lendemains de la guerre d’Independance. A vouloir gommer les frontieres elle est en effet en train de creer un malheureux Etat binational dechire qui devra vivre a jamais par l’epee et reduira a neant la souverainete sioniste.
La gauche peut maintenant inviter les Israeliens a revenir a la maison. C’est le mouvement travailliste, non les colons, qui ecrivait dans une berceuse : "Il n’est bon labour sans arme." Ce labour, comme dans la chanson, est sur de son bon droit. Il ne se contente pas de se battre. Il trace d’un meme soc la frontiere, car il aspire a mener une vie normale et durable.


