Notre "OPA sur Genève" ou le délire d’initié

Thème : Accords de Genève Le conflit vu de France, "importation du conflit"

par David Chemla, Gérard Eizenberg

La Paix Maintenant (France) monopoliserait le débat en France autour de Genève, et choisirait ses interlocuteurs palestiniens. Notre réponse.

9 juillet 2004

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Depuis quelques semaines circulent sur le web, notamment sur le site de l’AFPS (Association France Palestine Solidarité), deux textes concernant l’Initiative de Genève. Le premier est signé par Michel Warschawski [3]. L’auteur, apres y avoir annoncé l’échec de cette tentative qui aurait, selon lui, disparu de l’ordre du jour politique en Israël et en Palestine du fait de son rejet par la majorité des deux opinions publiques, met en cause nommement notre association. Il nous accuse de "monopoliser la campagne publique, rendant impossible avec (notre) ligne politique, l’intégration d’une quelconque organisation arabe ou palestinienne dans cette campagne et de la maintenir dans le cadre étroit d’une connexion israélo internationale, parfois avec un représentant palestinien de Genève choisi par (nous) , selon (nos) propres critères de qui mérite de représenter le côté palestinien." Bernard Ravenel, president de l’AFPS, auteur du second texte diffusé sur le meme site [4], tout en ne se prononçant pas sur cette Initiative, met en cause également notre association. Ainsi va-t-il jusqu’a prétendre que : "par un hasard remarquable, ce comité très branché se trouve informé de l’initiative de Genève et va participer à une OPA sur cette initiative avec des personnalités qui lui sont proches comme (S) et Marc Lefèvre des Amis de La Paix Maintenant". Cette allégation douteuse nous permet cependant de nous réjouir puisqu’elle laisse présager, contrairement aux propos de Michel Warschawski, un avenir prometteur a l’Initiative de Genève, les OPA n’étant souvent lancées que sur des valeurs porteuses du marché. Plus sérieusement, nous ne pouvons pas laisser diffuser de telles allégations sans réagir.

A propos de l’échec annoncé de l’Initiative de Genève

Depuis plus de 50 ans, des milliers de déclarations ont été publiées, par chacune des parties impliquées dans le conflit du Moyen Orient ou par leurs mouvements de soutien à l’étranger, pour condamner telle ou telle politique menée par les uns et les autres. L’objectif des négociateurs de Genève n’était pas de produire une énième déclaration. Il était d’aboutir à unaccord qui puisse servir de modèle à un futur traité de paix, en apportant des réponses précises meme aux questions les plus litigieuses du conflit, comme celles des réfugiés, du partage de Jérusalem ou des futures frontières. C’est ce qui fait la force de cet accord : énoncer sans ambiguité, aux deux parties, ce à quoi elles doivent renoncer pour mettre un terme définitif a ce conflit, en abandonnant chacune une part de leurs rêves respectifs.

Cet accord a été l’aboutissement de négociations menées pendant deux ans par des personnalités dont la légitimité est incontestable. Une fois cet accord conclu, l’etape suivante consistait à le populariser auprès des deux opinions publiques. Pour le promouvoir, des équipes se sont mises en place à Ramallah comme à Tel Aviv et, depuis 6 mois, la campagne de sensibilisation ne s’est jamais arrêtée : Plus de 300 manifestations ou réunions publiques ont eu lieu en Israël et des dizaines en Palestine, mettant à contribution pour les animer, chaque fois, certains des signataires. Car là se trouve le veritable enjeu de cette initiative : convaincre chacune des opinions publiques en faisant sauter les obstacles psychologiques qui les empêchent de prendre en considération la problématique de l’autre. Montrer que, contrairement aux discours ambiants, il y a bien dans chaque camp des partenaires et des solutions acceptables. Le résultat de cette campagne se traduit par le soutien que, selon les sondages, cette Initiative recueille aujourd’hui auprès des opinions publiques israélienne et palestinienne (40 % de part et d’autre). Un autre sondage récent, que nous avons publié, realisé par une ONG sur un échantillon de 23.000 Palestiniens et 17.000 Israéliens, indique que 76 % de ces populations se declare en faveur d’une solution fondée sur deux Etats. Cette initiative, comme celle de la Voix des Peuples initiée par Sari Nusseibeh et Ami Ayalon, ont deja produit leur effet en Israël. Le debat ne porte plus sur le principe du retrait des territoires mais sur la profondeur de ce retrait. Les déclarations de Sharon, "le père de la colonisation", sur la nocivité pour la sécurité et l’économie israélienne du maintien de l’occupation qui étaient impensables il y a quelques mois, en sont une preuve éclatante. L’objectif des artisans de l’Initiative de Genève est de poursuivre aujourd’hui leur action sur le terrain pour que le retrait à venir de Gaza ne soit que le début d’un processus qui mènera progressivement à un accord négocié qui sera probablement assez proche de celui de Genève.

A propos de notre action ici et de notre supposée OPA sur l’Initiative de Genève

Il est vrai que nous étions au courant des négociations en cours, par notre positionnement politique et nos contacts avec la gauche israélienne et avec Shalom Akhshav dont des représentants ont été évidemment associés à cette Initiative. Nous en avions d’ailleurs informé dès le mois de décembre 2002 les abonnés à notre liste de diffusion [5]. L’intérêt que nous avons porté dès le début à ce projet témoigne, non seulement de notre proximité avec les négociateurs de Genève, mais aussi de notre écoute attentive de la socété israélienne qui, nous en sommes convaincus, a la capacité à trouver en son sein les forces vives qui lui permettront un jour de se libérer de l’occupation.

Parallèlement au débat public en Israël et en Palestine, l’autre objectif des negociateurs de Genève est de donner à cet accord une reconnaissance internationale, tout en y associant des personnalités notamment "juives" et "arabes" à l’étranger, engagées dans la défense de chacun des deux mouvements nationaux. Dans cette perspective, nous avons créé, avec des dizaines d’autres associations francaises juives, musulmanes, chretiennes ou laïques, le Collectif 2 Peuples 2 Etats auquel chacun est libre de s’associer en signant l’Appel constitutif que nous avons lancé [6]. Nous ne cherchons pas à éviter le débat sur l’Initiative de Genève, comme nous le reproche Michel Warschawski, mais au contraire à porter celui-ci au sein des différentes communautés ou forums concernés ou interéssés par le conflit et par son impact en France. Cependant, si nous sommes prêts à débattre avec quiconque pour défendre cet accord, y compris évidemment avec ses opposants, nous pensons qu’il ne nous appartient pas, ici, ni de remettre en question son contenu ou son esprit, ni de proposer de l’amender.

L’accueil que nous recevons chaque fois, au cours des dizaines de réunions auxquelles nous participons, est le meilleur témoignage que notre action répond à une attente profonde, ici. Réunir ensemble dans des réunions publiques à Paris et en province, comme nous l’avons fait plusieurs fois depuis 6 mois, des négociateurs de Genève que nous ne choisissons pas, contrairement aux fantasmes de Michel Warschawski, mais qui sont délégués par les équipes en charge de la promotion de cet accord à Tel Aviv comme à Ramallah, est le meilleur message que nous pouvons adresser à la communauté nationale française. Si, là-bas, des Palestiniens et des Israéliens, et non des moindres, sont capables de s’entendre sur une solution, nous pouvons ici lutter contre les replis communautaires et nous rassembler pour soutenir ces hommes et ces femmes dans leur courageuse démarche vers une paix réaliste et pragmatique.

Laisser croire que nous pourrions, nous, choisir "nos bons Palestiniens" manifeste, par ailleurs, de la part de Michel Warschawski un comportement méprisant à l’égard de ces Palestiniens artisans des accords de Genève, en laissant sous entendre qu’ils sont manipulables. Faut-il rappeler que l’on trouve parmi ces derniers des ministres en exercice de l’Autorité palestinienne, des représentants de la jeune garde du Fatah ou du Fida, des proches de Marwan Barghouti, qui ont tous prouvé leur engagement à leur cause, en le payant souvent par de nombreuses années passées dans les prisons israeliennes ?

Comment décrypter le sens de ces deux articles qui nous mettent en cause ? En affirmant que notre ligne politique empêche l’intégration d’une quelconque organisation arabe locale, Michel Warschawski refuse de prendre en compte toutes les associations membres de notre Collectif qui se revendiquent comme musulmanes ou qui intègrent en leur sein un certain nombre de personnes de culture ou d’origine arabo-musulmane. Ce qui le gêne, en réalité, c’est que ses amis opposés à cet accord n’y soient pas associés. Rappelons que notre Collectif est une plate-forme de soutien sans réserve et sans ambiguité aux initiatives de paix comme celle de Genève ou la Voix des Peuples, qui toutes deux ont été élaborées à partir de la reconnaissance mutuelle des deux droits nationaux . Michel Warschawski rejette le projet de Genève parce qu’il prône la solution d’un Etat binational. C’est son droit le plus strict, mais il ne reflète pas les voeux de la majorité des deux populations et ses idées restent marginales en Israël, comme en Palestine. De fait, un des résultats de l’Initiative de Genève, et non des moindres, est qu’il permet de faire un clivage au sein de chaque camp entre ceux qui sont prêts à un compromis réaliste et ceux qui s’opposent à cet objectif.

Mais il y a aussi une intention plus sournoise dans ces allégations. Quand Michel Warschawski prétend que les personnalités juives nommées ambassadrices de l’Initiative de Genève ont toujours refusé de critiquer la politique de Sharon, ce qui est faux, quand Bernard Ravenel nous accuse "de présenter une lecture israélienne la plus restrictive des accords de Genève nous préparant une fois encore à accuser les Palestiniens, s’ils en contestent la version, d’être des menteurs ou des fauteurs de guerre" (sic), ils participent tous deux au discours ambiant en vogue au sein de certains milieux pro-palestiniens en France : un discours qui considère a priori comme suspect tout engagement de juifs sionistes pour la paix.

Les négociateurs palestiniens de Geneve, anciens dirigeants de la première Intifada pour certains et tous issus des diffèrentes composantes de l’OLP, ont, eux, dèpassè ces blocages. Ils ont compris que pour trouver une solution au conflit, ils devaient dialoguer avec des reprèsentants israéliens appartenant au camp sioniste. De la même façon, les négociateurs israéliens, anciens généraux pour certains, tous issus des unités d’élite de l’armée, ont compris qu’ils devaient négocier avec des partenaires représentatifs du mouvement de libération nationale palestinien. Il est temps qu’ici aussi tous ceux qui souhaitent réellement la fin de ce conflit, dépassent ces blocages et cessent de conforter leurs camps respectifs en les maintenant dans leurs rêves, tout en accusant l’ennemi de tous les maux. Il est urgent d’arrêter ces surenchères, confortables à distance, qui dispensent de prendre des positions claires pour s’engager dans un soutien au processus de Genève et à celui de la Voix des Peuples. C’est tout le sens de notre Collectif.