Monsieur Netanyahu, vous n’êtes pas aux côtés de Rabin sur la voie de la paix

Ha’aretz
mis en ligne le 6 novembre 2010
par Carlo Strenger

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Ha’aretz, le 23 octobre 2010

http://www.haaretz.com/blogs/streng...

Lettre ouverte à Benjamin Netanyahu suite aux propos tenus par lui lors des cérémonies commémorant le 15e anniversaire de l’assassinat d’Itzh’ak Rabin, à l’heure où son courage politique est justement célébré sur la scène internationale comme israélienne.

Professeur de psychologie à l’université de Tel-Aviv et chroniqueur régulier dans Ha’aretz, où il tient un blog intitulé “Strenger than fiction”, Carlo Strenger démonte ici une tentative de récupération de la figure de l’homme d’État alors honni par l’actuel Premier ministre, et dont on voulut enterrer les idées avec la personne.

Dans votre discours, lors des cérémonies commémorant l’assassinat d’Itz’hak Rabin, vous vous êtes associé à sa vision de paix. Avec tout le respect qui vous est dû, Monsieur le Premier ministre, c’est là un mensonge.

Rabin a pris des risques pour la paix. Il savait qu’il allait se faire de nombreux ennemis en signant un accord avec les Palestiniens et en renonçant au Grand Israël. Il ne jouait pas au plus fin, il avait annoncé ce qu’il voulait faire et il l’a fait. En réalité, il a pris tellement de risques qu’il l’a payé de sa vie.

Vous, Monsieur Netanyahu, soutenez une chose et en faites une autre. Nul ne sait ce que voulez vraiment et nombreux sont les commentateurs qui pensent que vous ne le savez pas vous-même. Certes, nous connaissons tous vos prétextes : en dépit de l’opportunité pour Israël, la meilleure qui soit, de parvenir à un accord définitif avec les Palestiniens, vous dites ne pouvoir avancer de peur de voir votre coalition gouvernementale se disloquer. Ce faisant, vous posez l’existence de cette coalition comme une loi de la nature, oubliant commodément que c’est vous qui l’avez délibérément créée [1].

Rabin a pris des risques. Vous n’avez pas même couru celui de former une coalition avec Tzippi Livni et Kadimah [2], de crainte que ce soutien ne vous fasse défaut si vous manquiez de sérieux dans le processus de paix. Ce n’est pas là s’associer à la vision de paix de Rabin.

Votre discours était parsemé d’autres mensonges.

Vous proclamez qu’Israël est en meilleure forme que jamais : “Nous sommes maintenant moins divisés.” “Nous entendons moins de vociférations, les gens sont plus à l’écoute les uns des autres, et les fossés sociaux se comblent.”

Je me demande si vous croyez vraiment à ce que vous dites. La haine entre religieux et laïques, gauche et droite, Juifs et Arabes n’a jamais tant divisé Israël qu’aujourd’hui. Bien sûr, on entend s’élever moins de cris. Le camp de la paix n’a guère tendance à hurler ; pas plus qu’il n’appelle à l’action violente. Mais ne confondez pas l’absence de manifestations de haine véhémentes, comme celles auxquelles vous vous joigniez contre Rabin, avec l’harmonie et l’unité politiques.

Rabin a également beaucoup fait pour combler les fossés sociaux. Mais que voulez-vous dire lorsque vous soutenez que “les fossés sociaux se comblent” ? Entendez-vous par là que le pouvoir économique a atteint en Israël un degré de concentration sans aucune comparaison dans le monde libre ? Ou que les différences de revenus entre riches et pauvres ont atteint des sommets jamais connus ?

Vous avez aussi affirmé que “durant ces quinze dernières années l’islam fondamentaliste s’est renforcé. Il a gagné les élections à Gaza, conquis le Sud Liban et menacé les États-Unis.“ L’islam radical est sans aucun doute un facteur sérieux, non seulement au Moyen-Orient mais sur la scène politique internationale. Mais pourriez-vous nous expliquer ce qu’il a à voir avec votre obstination à reprendre la construction dans les implantations ? De quelle façon au juste les colonies nous protègent-elles des roquettes du Hezbollah ?

En mettant l’accent sur la peur, vous glissez opportunément sur tous les faits qui pourraient nous donner matière à optimisme. C’est pourquoi vous avez omis de mentionner que Salam Fayyad [3] a constitué en Cisjordanie des forces de sécurité auxquelles tant l’armée israélienne que la population palestinienne font confiance.

Il y a évidemment une explication à cela : Monsieur Netanyahu, vous avez construit votre carrière sur les dividendes de la peur et de la haine. Lors de votre première candidature au poste de Premier ministre, vous vous êtes acharné à attiser la haine de ce que vous appeliez “les élites” - et cela incluait quiconque n’était pas d’accord avec vous. Dans le cadre de votre présent mandat, vous n’alimentez plus la haine des élites : vous vous contentez de laisser vos partenaires au sein de la coalition gouvernementale disqualifier tous ceux qui ne sont pas de droite en les taxant de déloyauté envers l’État d’Israël.

Et, par-dessus tout, vous fondez maintenant votre carrière sur une haine aveugle à l’encontre des citoyens arabes d’Israël. Certes, vous n’êtes jamais à l’initiative d’une législation anti-arabe ; vous adoptez simplement chacune des propositions d’Avigdor Lieberman [4] et Eli Yishaï [5], y compris leur idée phénoménalement dommageable de serment de fidélité [6]. Depuis votre arrivée au pouvoir, il ne s’est pratiquement pas passé de semaine sans qu’une loi allant contre les libertés ne soit proposée, et je ne me souviens pas que vous vous soyez opposé à l’une quelconque d’entre elles. Vous portez la responsabilité des dégâts subis par la démocratie israélienne.

Monsieur Netanyahu, je pense que vous croyez vraiment en la démocratie libérale. Mais, du fait que vous êtes incapable de prendre des risques, vous restez lié à vos partenaires “naturels” et dirigez une coalition qui entraîne Israël vers une ethnocratie anti-libérale [7].

Alors, je vous en prie, ne vous prétendez pas l’associé de Rabin aussi longtemps que vous vous refuserez à prendre le moindre risque politique au nom de la paix et d’une démocratie véritable.


NOTES