Lettre aux critiques juifs d’Israël

Thème : Les Juifs de la diaspora dans le débat

Jerusalem Post
mis en ligne le 25 juin 2003
par Debra DeLee

Les Israeéliens ne prennent pas leurs ordres de la diaspora ; pourquoi les Juifs de la diaspora devraient-ils être silencieux quand ils sont en désaccord avec tel ou tel aspect de la politique d’Israel ?

Trad. : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

"Seuls les Juifs israéliens... et non les Juifs américains, ont le droit de décider si le bien d’Israël exige une initiative de paix... si cette initiative de paix exige des concessions territoriales, et dans quelle mesure. Nous seuls avons le droit d’en décider." Des héros à distance, editorial d’Haaretz, 1993

En 1993, Norman Podhoretz écrivait un essai dans la revue "Commentaires" où il exprimait son inquiétude que le processus de paix "conduise non à la paix, mais à une autre agression militaire contre un Israël diminué et affaibli". Venant après des années au cours desquelles Podhoretz avait affirmé que les Juifs américains n’avaient "aucun droit moral à critiquer la politique de securité d’Israël", l’essai provoqua une vague d’ironie jubilatoire de la part de pontifes comme Richard Cohen, qui accusa Podhoretz du plus grand des culots pour avoir franchi "la ligne qu’il avait lui-même tracée".

Les mouvements juifs américains de gauche, engagés d’une manière ou d’une autre dans la défense d’Israël, n’ont jamais, à notre connaissance, tracé de ligne concernant la critique de la politique de sécurité d’Israël. On peut dire ce que l’on veut d’APN (Americans for Peace Now), mais on ne peut pas les taxer d’hypocrisie.

(...)

Peut-être cela doit-il être porté à leur crédit. Les Israéliens ne prennent pas leurs ordres de la diaspora ; pourquoi les Juifs de la diaspora devraient-ils être silencieux quand ils sont en désaccord avec tel ou tel aspect de la politique d’Israël ? Au mieux, nos cousins de l’étranger apportent aux Israéliens un point de vue plus large sur certains sujets. Que fréquemment, ils fournissent aussi de l’aide et du réconfort aux ennemis d’Israël n’est pas, à strictement parler, de leur faute.

Néanmoins, il appartient à nos critiques de la diaspora de bien réfléchir à ce qu’ils disent et à la manière dont ils le disent. Il n’est nul besoin d’insister sur le fait que les Israéliens sont les meilleurs juges de leur propre politique, et que les Juifs en diaspora ne doivent avoir aucun rôle dans le débat sur la manière dont le pays doit être dirigé. Mais il est utile d’affirmer que les Israéliens sont en général plus aptes que les Juifs de la diaspora à évaluer les menaces auxquelles ils sont confrontés, et les risques qu’ils pourraient prendre.

Au minimum, donc, la diaspora doit laisser aux Israéliens le bénéfice du doute. Des organisations juives américaines consensuelles comme l’AIPAC se sont toujours comportées honorablement à cet égard, en soutenant les accords d’Oslo dans les années 90 et le gouvernement Sharon aujourd’hui. Non parce qu’ils sont serviles, mais parce qu’ils ont jugé avec prudence que les intérêts d’Israël sont mieux servis quand les dirigeants d’Israël, de quelque parti qu’ils soient, peuvent compter sur le soutien de l’AIPAC.

APN et ses compagnons de route n’ont pas fait preuve de la même prudence. Encore une fois, il ne s’agit pas de leur dénier le droit de critiquer la ligne dure d’Israël. Mais, pour paraphraser l’éditorial d’Haaretz, les Juifs d’Israël sont les mieux placés pour décider si le bien d’Israël requiert ou non une action militaire musclée dans les territoires.

Ajoutons également que les camps de la paix à l’étranger seraient considérablement renforcés s’ils montraient quelque signe de conscience du rôle qu’ils ont joué, qui a failli nous mener à la ruine. Il ne s’agit pas de dire que la solution impliquant deux Etats, depuis longtemps défendue par la gauche et aujourd’hui par le gouvernement Sharon, n’est pas en théorie dans l’intérêt d’Israel. Mais de dire que la politique consistant à négocier avec l’OLP et, ce faisant, à la renforcer, s’est revélée être une des plus grandes erreurs diplomatiques dans l’histoire d’Israël. Tant qu’APN et ses compagnons de route ne le reconnaîtront pas publiquement, leurs idées auront autant de poids aux yeux de l’opinion israélienne que celles de leurs anciens patrons du Parti travailliste.

Il est important de dire ici que les Juifs de diaspora de droite doivent eux aussi être très prudents. Comme beaucoup d’entre eux, nous avons de sérieux doutes au sujet de la feuille de route, du plan saoudien, et de la volonté de l’Autorité palestinienne d’assumer ses responsabilités. Mais nous croyons aussi qu’il faut donner à ce gouvernement la plus grande latitude possible, non seulement pour faire la guerre, mais aussi pour négocier des accords, et si nécessaire, pour effectuer des retraits.

Pour cela, les dirigeants d’Israël ont besoin, non seulement des conseils de la diaspora, mais aussi de sa confiance. Il est certain qu’aucun Juif de bonne volonté, où qu’il vive, n’y rechignera.

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25 juin 2003

Lettre au rédacteur en chef The Jerusalem Post P.O. Box 81 Romema Israël

Monsieur le rédacteur en chef,

Votre récente attaque contre APN ("A nos critiques juifs", 25/6/03) est un curieux mélange de désinformation et d’analyse illogique.

APN a toujours défendu le droit des Juifs en diaspora, quelles que soient leur orientation politique, de débattre publiquement de leurs opinions sur la politique d’Israël. Nous ne pouvons parler au nom d’autres mouvements juifs americains, mais en ce qui concerne APN, nous ressentons le devoir d’exercer ce droit pour deux raisons. Premièrement, en tant que mouvement autonome, mais mouvement frère de Shalom Akhshav (La Paix Maintenant) en Israël, nous sommes en rapport étroit avec nos camarades israéliens et les consultons pour ce qui a trait à nos positions politiques et aux actions que nous entreprenons aux Etats-Unis. Les déclarations d’APN reflètent donc une pensée israélienne sur le processus de paix. Deuxièmement, en tant que Juifs de la diaspora, nous avons des liens historiques, religieux, caritatifs, émotionnels, et souvent familiaux avec Israël, liens qui nous donnent le droit d’avoir une place a table. Et, en tant que citoyens américains, nous avons le devoir de dire aux décisionnaires politiques americains la manière dont nous aimerions voir dépensés nos impôts et exercée notre influence à l’étranger.

De plus, les opinions en faveur de la paix que défend APN au Capitole et devant l’administration Bush reflètent davantage l’opinion des Israéliens sur ces sujets que les éditoriaux du Jerusalem Post. Sondage après sondage, les Israéliens expriment leur soutien à un retour aux négociations, une solution à deux Etats, et l’évacuation des colonies dans le cadre d’un accord avec les Palestiniens. En meme temps, APN soutient avec force le droit d’Israël de se defendre contre les attentats terroristes, ce qui n’est pas vraiment une opinion minoritaire en Israël.

Enfin, vos remarques concernant le soutien constant d’autres groupes juifs américains aux gouvernements israéliens relèvent du revisionnisme. Yitzhak Rabin n’a certainement pas ressenti qu’il jouissait du soutien de tous les groupes juifs américains consensuels pendant les années d’Oslo, et il l’a dit publiquement. Ces mêmes groupes ne se sont pas exprimés en faveur de la feuille de route que le gouvernement israélien a adoptée, dans une certaine mesure.

En revanche, Shalom Akhshav et APN ont soutenu publiquement les gouvernements israéliens, quel que soit le parti au pouvoir, quand ils ont mené une politique qu’ils approuvaient : Menahem Begin avec le traité de paix avec l’Egypte, Yitzhak Shamir quand il s’est rendu a Madrid, Yitzhak Rabin et Shimon Peres quand ils ont cherché la paix avec les Palestiniens et la Jordanie, Benjamin Netanyahou et les accords sur Hebron et à Wye, et les efforts d’Ehoud Barak à Shepherdstown et à Camp David. Nous soutenons même l’adoption mi-figue mi-raison par Ariel Sharon de la feuille de route, et voulons qu’il en fasse davantage pour l’appliquer, comme nous soutenons Abou Mazen pour qu’il en fasse davantage pour stopper le terrorisme.

La décision prise par Israël de négocier avec les Palestiniens n’a pas été "l’erreur diplomatique la plus grave" de son histoire ; c’etait une nécessité qui découlait des réalites sécuritaires, économiques et politiques qu’impliquait l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza.

Aujourd’hui, si Israël ne trouve pas un moyen de se séparer de ces territoires, les Juifs israéliens se retouveront bientôt en minorité entre la Méditerranée et le Jourdain. Cette éventualité constitue une menace pour Israël, en tant qu’Etat juif et démocratique. Americans for Peace Now travaille chaque jour à défendre le rêve sioniste : celui d’un Etat juif et démocratique.

Sincèrement,

Debra DeLee Présidente d’Americans for Peace Now