Le romancier Michael Chabon après une visite à Hébron : « Déshumaniser les autres vous déshumanise. »

par Naomi Zeveloff, The Jewish Daily Forward

Trad. : Michaël Taugis pour LPM

Chapô, notes : Tal Aronzon pour LPM

Photo Oren Ziv/ Activestills​ : Des colons estimant la visite orientée et inexacte s’acharnent sur le groupe.

The Forward, le 24 avril 2016

http://forward.com/culture/books/339119 : “Q&A — Michael Chabon Talks Occupation, Injustice and Literature After Visit to West Bank.”

Le chapô de la Paix Maintenant

En visite en Israël et dans les territoires occupés, un écrivain juif américain – connu pour son exploration des racines et des mythes de l’histoire américaine, du judaïsme et des Juifs au gré de recherches formelles sur des genres littéraires modernes chaque fois différents, de la BD au polar ou au western –, Michael Chabon, prix Pulitzer 2001, s’exprime dans le Forward sur l’injustice cruelle qu’engendre l’occupation et sur le rôle libérateur de la littérature.

Il s’agissait d’une première exploration de la situation sur le terrain en vue d’éditer en 2017 une collation d’essais sur Israël et la Palestine donnant voix à 24 romanciers américains de renom. La visite de Hébron sous la houlette de l’association Brisons-le-Silence, très menacée par le gouvernement Nétanyahou, était au programme.

Encore sous le choc de ce qu’il a vu, le romancier tient au cours de cette entrevue avec la correspondante du quotidien new-yorkais, héritier du Forverts yiddish et social-démocrate, des propos d’une force extrême : « Déshumaniser les autres vous déshumanise. C’est mauvais pour Israël. »

La mise en perspective du Forward

Lors d’une visite de la ville d’Hébron en Cisjordanie, l’écrivain Michael Chabon a fait la rencontre inattendue d’un fan au sein d’un groupe de soldats israéliens de garde à proximité dans cette cité divisée.

– « J’ai lu vos livres. Vraiment ! » lui dit un jeune soldat en reconnaissant l’auteur des Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay, roman qui obtint le prix Pulitzer en 2001 [1].

Cela mis à part, les admirateurs se faisaient plutôt rares ce jour-là. Les colons juifs ne lâchaient pas d’une semelle le groupe de personnes accompagnant Michael Chabon durant cette visite – disant que leur guide les abreuvait de mensonges tandis que celui-ci leur expliquait les restrictions imposées au quotidien des Palestiniens dans cette ville de Cisjordanie.

En fait, le militaire lecteur de ses romans faisait partie d’un groupe qui suivait les visiteurs, vraisemblablement pour essayer d’empêcher une escalade dans la confrontation avec les colons. Michael Chabon remercia les soldats lorsque l’un d’eux le reconnut.

Cette visite en Cisjordanie était menée par Shovrim Shtiqah (litt. Brisons-le-Silence), l’organisation israélienne controversée qui recueille et diffuse des témoignages de soldats israéliens concernant leur service dans les territoires occupés. Michael et son épouse Ayelet Waldman [2] sont au nombre des 24 romanciers célèbres qui vont visiter Jérusalem-Est, la Cisjordanie et Gaza au cours des mois à venir pour y faire des recherches en vue de la publication d’un recueil d’essais marquant les cinquante années d’occupation israélienne. Le couple éditera cet ouvrage, dont le but est de permettre aux lecteurs de bien comprendre à quoi ressemble la vie des Palestiniens sous occupation militaire israélienne. L’essai de Michael Chabon se focalisera sur Sam Bahour, un homme d’affaires palestino-américain qui s’était installé à Ramallah pour bâtir et développer l’économie palestinienne dans le sillage des accords d’Oslo et a vu, tout autour de lui, s’intensifier l’occupation israélienne.

Michael Chabon, qui aborde des thèmes juifs dans son œuvre et n’a traité la question israélo-palestinienne que de manière indirecte dans Le Club des policiers yiddish […], va maintenant affronter les problèmes les plus tragiques d’Israël. L’attention qu’il accorde à l’occupation […] tient à la profonde inquiétude qu’il éprouve au sujet d’Israël. « J’aime sincèrement Israël. Je suis vraiment attaché à Israël », a-t-il dit avant d’ajouter : « Déshumaniser les autres vous déshumanise. C’est mauvais pour Israël, et si on mettait fin à cette déshumanisation, ce serait bon pour Israël. »

Naomi Zeveloff, notre correspondante dans la région, qui a accompagné deux jours durant les écrivains participant à la visite organisée par Brisons-le-Silence, s’est entretenue avec Michael Chabon à l’hôtel où le groupe séjournait, dans le quartier chic de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est. L’écrivain était visiblement secoué par ce qu’il avait vu la veille à Hébron lorsqu’il lui a assuré qu’il « n’avait jamais connu d’injustice plus cruelle que l’occupation. » […]

L’entretien de Naomi Zeveloff avec Michael Chabon

Naomi Zeveloff : Hier, vous êtes allé à Hébron, une des villes, dans les territoires, où les tensions entre Israéliens et Palestiniens sont les plus éprouvantes ? C’était comment ?

Michael Chabon : En tant que Juif et qu’homme qui a, depuis longtemps, un lien avec Israël et avec les récits de l’Ancien Testament, le fait d’être à Hébron, à l’endroit où Abraham, Sarah, Isaac, Jacob, Rebecca et Léa sont tous censé(e)s être enterré(e)s, a effectivement une forte signification. De mon point de vue, il est choquant de voir ce lieu déshonoré, de voir son caractère sacré et saint amoindri par la présence de ce système incroyablement cruel et injuste, des rouages d’oppression au sens propre et figuré [3]. Je regrette de n’avoir pas eu, tout simplement, la possibilité de me confronter directement à l’histoire, au passé et aux récits qui façonnent mon identité sans que cette expérience soit gâchée par le spectacle d’une couche sédimentaire plus récente, haineuse et injurieuse, de soi-disant sainteté – non seulement pour moi mais aussi, à certains égards je crois, pour le monde entier.

NZ : Quelle a été votre relation avec Israël et le sionisme durant votre enfance et votre adolescence ?

MC : J’avais le sentiment d’entretenir un lien profond avec les légendes, le folklore et les Juifs en général. Ce sont les métaphores qui sont au cœur de ma façon de penser le monde, comme la tour de Babel ou l’histoire de Jacob luttant avec l’ange. En ce qui concerne Israël, j’avais 4 ans lorsque la guerre des Six jours a éclaté. C’est le premier souvenir que j’ai d’Israël […]. Puis, en 1973, la guerre de Kippour a éveillé en moi une sorte d’effroi, comme le prolongement de quelque chose que j’avais déjà éprouvé : de l’effroi et de l’angoisse suivis par un soulagement final, beaucoup moins de joie que la première fois. Il y avait le sentiment qu’on « l’avait échappé belle ».

NZ : Parvenu à l’âge adulte, vous vous êtes rendu en Israël en 1992, lorsque vous avez commencé à sortir avec Ayelet Waldman. Y étiez-vous déjà allé durant votre enfance ?

MC : Non. Mais mes grands-parents étaient venus ici et je me souviens qu’à leur retour ils m’avaient rapporté un chapeau d’un kibboutz dont le nom était Ayeleth-HaShahar. C’était la première fois de ma vie que je voyais le mot « Ayeleth ». Et quand j’ai rencontré Ayelet, je lui ai fait : « Oh, le chapeau que mes grands-parents m’avaient rapporté d’Israël. Le chapeau de kibboutznik [4]. » Le concept du kibboutz était la seule idée socialiste qui n’était pas vouée à l’échec et ne s’était pas soldée par une répression, des excès totalitaires ou d’autres dérives. On en éprouvait une fierté politique. […] On se disait : « C’est stupéfiant ce qu’ils font là-bas, à bien des égards, faire fleurir le désert ! » On pouvait se sentir fier de tout ça.

On ne souciait pas du tout de la Palestine et des Palestiniens et, au début, ils ne franchissaient le seuil de notre conscience qu’au travers des attentats terroristes. Ce n’est qu’au moment de l’invasion du Liban que certaines fissures ont commencé à apparaître dans l’image que je me faisais d’Israël ; et je me suis mis à me poser des questions lorsque j’ai lu des articles sur les massacres dans les camps de réfugiés. […] Ensuite il y a eu une longue série, lente, déchirante et continue, de désillusions et d’événements consternants. Mais je me raccrochais toujours à cette idée, en fin de compte irrationnelle, que les actions d’Israël envers les Palestiniens étaient justifiées ou inévitables, ou n’étaient pas pires que ce que n’importe qui d’autre aurait fait en pareilles circonstances. […]

NZ : Quel rôle doivent jouer les romanciers dans le changement du statu quo en Israël et dans les territoires palestiniens ?

MC : Ce qu’un écrivain, un auteur d’ouvrages de fiction ou non-romanesques, peut apporter est un point de vue manifeste, sans tenter de se dissimuler à l’instar d’un journaliste, qui a appris à se montrer objectif, à masquer ses parti pris et à se contenter de « présenter les faits ». C’est un atout fort que d’avoir un point de vue, que de dire au lecteur implicitement ou explicitement : « Voilà d’où je parle et ce que j’ai vu, ce que j’en ai pensé, ce que j’ai compris et les sentiments que j’ai éprouvés. » Tout est là, couché sur le papier pour le lecteur qui va l’accepter ou le rejeter, être intéressé ou non, et ce peut être extrêmement puissant.

Sans le roman de Harriet Beecher Stowe, La Case de l’oncle Tom, on n’aurait peut-être jamais fait la guerre pour mettre fin à l’esclavage aux États-Unis ; mieux que tout autre chose, mieux que les prêches en chaire, les comptes rendus de voyageurs ou ce qui tenait lieu de journalisme à l’époque, mieux que les récits d’esclaves à la première personne, ce fut un roman qui joua le rôle de catalyseur. La manière dont la fiction invite le lecteur à entrer dans l’univers d’un roman ne se retrouve dans aucune autre forme d’écriture. Donc, il y a parmi nous des gens dont le métier et le talent consistent à savoir remarquer, observer, établir des liens entre les choses, forger des métaphores... et mettent toutes ces aptitudes à contribution pour rendre compte de n’importe quel aspect expérimenté durant cette semaine et à leurs yeux digne d’attention.

NZ : En tant qu’écrivain juif abordant des thèmes juifs, ce voyage a-t-il été pour vous une expérience différente de celle des autres écrivains qui ont participé à cette visite ?

MC : Le premier jour de notre séjour, ils nous ont emmenés à Silwan, à l’ombre de la Cité de David : j’entends et vois alors que [des colons juifs] s’emparent illégalement de maisons, et que ces gens [les Palestiniens] se battent pour leur quartier. Et qui, figurez-vous, est l’une des sources principales [de financement] de toute cette entreprise ? Il s’avère que ce sont les petites tirelires bleues dans lesquelles je mettais les pièces de monnaie de mon argent de poche à l’école juive chaque semaine dans mon enfance : le KKL. C’était en 1973, et les centimes que je glissais dans les tirelires étaient directement alloués au soutien de la colonisation de Silwan [5]. Tout ce que je veux dire, c’est qu’il y a dans mon histoire personnelle, pas seulement dans l’histoire de mon peuple mais dans ma propre vie, un lien avec quelque chose qui fait de moi un coupable. Pas seulement par omission, pas uniquement parce que j’ai failli à m’y opposer en prenant certaines mesures, ou en m’exprimant publiquement sur ce sujet, pas seulement parce que je n’ai rien dit, mais aussi par le soutien effectif apporté [à la colonisation] au moyen de choses dont j’ignorais qu’elles étaient utilisées à cet effet. C’est un fait qui a radicalement changé mon point de vue sur toute cette entreprise qui remonte à très loin, au moins à 1967. […]

Notes

[1] Citons en traduction française et tous édités chez Robert Laffont – outre Les Extraordinaires Aventures de Kavalier & Clay (2003 pour la traduction française) et Le Club des policiers yiddish (2009), mentionnés dans cet article – La Solution finale (2009) ; Les Princes vagabonds (2010) ; Telegraph Avenue (2014) – qui subvertissent. selon son éditeur, les codes de divers genres littéraires, de la BD au roman noir puis à énigmes, au western, etc. [NdlR]

[2] Ayeleth Waldman, israélo-américaine, a mené (puis abandonné pour la littérature) une brillante carrière de juriste, tandis que Michael Chabon mettait à profit ses disponibilités d’écrivain en chambre pour s’occuper, comme promis, des enfants – aujourd’hui au nombre de cinq. Jusqu’à ce qu’elle-même ne devienne, avec ses encouragements, auteur à son tour d’une œuvre plus intimiste, surtout centrée sur les heurs et malheurs de la maternité. [NdlR]

[3] Hébron : Note en cours de rédaction. [NdlR]

[4] Kibboutznik, membre d’un kibboutz - un vocable forgé à l’aide de la désinence russe “nik”, passée dans l’hébreu des pionniers via le yiddish. En l’occurrence Ayeleth haSharar, (litt. La Gazelle-de-l’Aube), dans les monts de Galilée à proximité de Safed. [NdlR]

[5] Cité de David : Un parc national géré par l’organisation Elad qui aide les colons à s’installer dans les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est. [NdForward]