Le ministre arabe et la Hatikvah, et plus généralement

Thème : Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Arabes israéliens

Ha’aretz
mis en ligne le 19 mars 2007
par Bradley Burston

Toucher à la Hatikvah ? Voilà qui va déclencher des passions. Au-delà des symboles (toujours importants, a fortiori au Proche-Orient), c’est l’une des contradictions qu’aura à affronter Israël un jour ou l’autre : comment être un Etat juif sioniste avec 20% ou plus de citoyens arabes ? Et comment impliquer davantage ceux-ci en tant que citoyens ? Il nous a semblé important de mettre, en regard de cette prise de position de l’éditorialiste d’Ha’aretz (dans son article, certains confondent, comme beaucoup, religion et sentiment d’appartenance nationale, mais peu importe, la problématique est là), un récent sondage qui montre la méfiance, la colère et la peur qui séparent citoyens israéliens juifs et arabes. Certains résultats sont alarmants. Où est la poule et où est l’oeuf ? Et les citoyens arabes israéliens eux-mêmes ne sont pas exempts de contradictions. L’occasion de réfléchir à l’un des défis majeurs qui attendent Israël, en tant que société et en tant que démocratie.

Ha’aretz, 18 mars 2007

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Personne n’aime l’hymne national d’Israël plus que moi.

Je sais que c’est kitsch, je sais que l’air a été "emprunté" au compositeur tchèque Bedrich Smetana, je connais les histoires sur son auteur, Naftali Herz Imber, éjecté du Congrès sioniste pour ivresse et provocations répétées

Quand même, j’adore la Hatikvah. Ses paroles et sa mélodie m’émeuvent profondément. Elle me fait fondre quand je l’entends jouée par un orchestre, chantée par un enfant israélien, un survivant de la Shoah ou par des Juifs à l’étranger.

J’adore la Hatikvah. Mais il est temps de la modifier. De modifier les paroles. Il est temps de la remplacer par un hymne que tous les Israéliens puissent chanter en toute conscience, non-juifs comme juifs. Un hymne que plus d’un million de citoyens arabes puissent reprendre en choeur.

Dimanche dernier, le premier ministre arabe de l’histoire d’Israël, Raleb Majadeleh, a été soumis à de nombreuses attaques après qu’on eut appris qu’il avait refusé de chanter la Hatikvah, dont les paroles sont :

Aussi longtemps qu’au fond du cœur
l’âme juive vibre,
vers les confins de l’Orient
un oeil sur Sion observe.

Nous n’avons pas encore perdu notre espoir
vieux de deux mille ans,
de vivre en peuple libre sur notre terre,
terre de Sion et de Jérusalem.
Vivre en peuple libre sur notre terre,
terre de Sion et de Jérusalem.

"Hatikvah parle aux Juifs : ’une âme juive vibre’," dit-il à la présentatrice Liat Reguev quand elle lui demande s’il chanterait l’hymne. "Vous voulez qu’un Arabe chante une chose pareille ?"

Reguev : "Vous savez, on attend peut-être de quelqu’un qui occupe une fonction de ministre en Israël qu’il s’identifie à tous les symboles de l’Etat, y compris à l’hymne national."

Majadeleh :"Où est-il écrit qu’un ministre en Israël doit cesser d’être arabe et se tourner vers une autre religion ou ethnie ? Est-ce là l’Etat éclairé, libre et démocratique que nous voulons voir en Israël ? Dites-moi, s’il vous plaît, les juifs qui ont été ministres dans des gouvernements arabes, au Maroc et ailleurs, leur a-t-on dit, au moment où il étaient nommés, qu’ils étaient devenus musulmans ?"

Majadeleh affirme qu’il est un citoyen israélien qui respecte la loi, mais l’hymne "ne lui parle pas".

Reguev : "Pourquoi pas ? Pourquoi pas ? Donnez-moi quelques phrases, pour que je puisse comprendre pourquoi vous ne pouvez pas vous sentir concerné par ça. Qu’y a-t-il là qui ne vous concerne pas ? Examinons ensemble les paroles, voulez-vous ?"

Je suppose que nous pouvons prendre un plaisir pervers à l’idée qu’Israël est devenu une nation comme toutes les nations, où la majorité est aveugle et insensible aux sentiments de ses minorités.

/...

Récemment, certains politiques et militaires israéliens abreuvent l’opinion sur la déloyauté des Arabes, en les accusant d’être une cinquième colonne pour les radicaux palestiniens, d’être négationnistes, de ne pas être sionistes.

Peut-être est-il temps que les accusateurs regardent une deuxième fois les accusés. En fait, qu’ils les regardent peut-être une première fois.

Au-delà des stéréotypes et de la rhétorique, il y a des gens qui, quand les sondeurs leur demandent s’ils choisiraient de vivre dans un futur Etat palestinien ou de rester en Israël, optent pour Israël à 90%.

En public, Majadeleh se lève lorsqu’on joue la Hatikvah, mais ne la chante pas, dit-il. Il concède qu’il appartient à un parti sioniste, le Parti travailliste, "mais je ne suis pas devenu sioniste." Il se décrit comme"un Arabe fier de l’être dans un parti sioniste", où il a trouvé bien plus de sujets qui rassemblent Arabes et Juifs que de sujets qui séparent.

Il reconnaît le drapeau d’Israël, avec l’étoile de David. Dans son bureau, ce drapeau côtoie sur le mu des versets du Coran. "Je suis resté un Arabe musulman fier de l’être. Si le gouvernement d’Israël ne peut pas m’accepter en tant que tel, je ne peux pas servir en tant que ministre."

Le député d’extrême droite Tsvi Hendel, qui au début avait accueilli favorablement la nomination de Majadeleh, a déclaré : "Aucun ministre juif au monde, aux Etats-Unis ou en Europe, ne refuserait de chanter l’hymne national. Il n’y a rien à faire, Israël est un Etat juif." Pour lui, chanter la Hatikvah est un acte juif sioniste, du seul Etat juif au monde. "Lui est dans la minorité. S’il ne nous reconnaît pas en tant qu’Etat sioniste, il ne peut certainement pas être ministre."

"Je ne propose pas encore de l’évincer", poursuit Hendel. "Mais s’il persiste, il ne peut pas être ministre. Il l’a choisi lui-même. Je lui conseille d’y réfléchir à deux fois."

Peut-être est-ce nous qui devrions y réfléchir à deux fois. Peut-être est-il temps de repenser l’idée de démocratie, et de nous rappeler que les mauvais traitements infligés aux juifs en tant que minorités à l’étranger ont été la raison pour laquelle ce pays est devenu réalité.


Sondage : méfiance, colère et peur entre Israéliens juifs et arabes

(source : Ha’aretz, 18 mars 2007)

Plus d’un quart des citoyens israéliens arabes pensent que la Shoah n’a jamais eu lieu, et près des deux tiers des Israéliens juifs évitent d’entrer dans les villes arabes, révèle dimanche une étude menée par un sociologue de l’université de Haïfa.

Cette étude, effectuée par Sami Smouha, célèbre sociologue de l’université de Haïfa, montre un fossé de méfiance, de colère et de peur entre la majorité juive d’Israël et ses citoyens arabes, qui représentent environ 20% des Israéliens.

Chiffre le plus spectaculaire : 28% des Arabes israéliens pensent que la Shoah n’a jamais eu lieu. Chez les élèves du secondaire et les diplômés, le chiffre est encore plus haut : 31%. Analyse de Smouha : dans le monde arabe, les radicaux pensent que la Shoah est un sujet politique, et beaucoup pensent qu’en la niant, ils expriment ainsi leur opposition à Israël.

Chez les Israéliens juifs, 63% affirment éviter d’entrer dans les villes arabes, et 68% craignent l’éventualité d’émeutes de la part des Arabes israéliens.

L’étude a interrogé 721 Arabes et 702 Juifs. La marge d’erreur est de 3,7%. Interrogés sur la guerre avec le Hezbollah de l’été dernier, 48% des Arabes israéliens pensent que les attaques de roquettes sur les villes du nord d’Israël étaient justifiées, même si de nombreux Arabes ont été tués et blessés par ces roquettes.

Alors que 89% considèrent les bombardements du Liban comme un crime de guerre, seuls 44% disent la même chose des bombardements du Hezbollah. Près de 4.000 roquettes ont été tirées sur le nord d’Israël.

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Dans un communiqué de presse qui accompagnait la publication de cette étude, Smouha se dit surpris par ces résultats : "On se serait attendu à davantage de résultats pro-israéliens chez les Arabes israéliens, à cause du caractère particulier de cette guerre : une guerre sans participation des Palestiniens, une guerre où la vie et les biens des Israéliens ont été mis en danger, une guerre contre un groupe islamiste fondamentaliste pour qui la plupart des Arabes israéliens n’ont aucune sympathie."

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L’étude montre également que les Arabes israéliens craignent pour leur avenir en Israël : 62% s’inquiètent du fait qu’Israël transfère leur village sous l’autorité d’un futur Etat palestinien, position défendue par l’un des partis de l’actuelle coalition (Israel Beitenou d’Avigdor Lieberman, ndt), et 60% disent craindre une expulsion en masse.

Pour les personnes arabes interrogées, 76% le sionisme est une forme de racisme. Mais plus des deux tiers disent qu’ils seraient heureux de vivre en Israël défini en tant qu’Etat juif, s’il existait à ses côtés un Etat palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.