Le message est là, manque le messager

Thème : Sondages Une autre politique est possible

Daily Star (Beyrouth)
mis en ligne le 31 octobre 2005
par Naomi ’Hazan

Au lieu de disséquer constamment ce que l’autre côté devrait ou ne devrait pas faire, les dirigeants israéliens et leurs homologues palestiniens doivent arrêter de se fabriquer des excuses et suivre les instincts extraordinairement sains de leurs électeurs. Ceux-ci ont montré qu’ils veulent et qu’ils soutiendront tout progrès à venir vers une paix juste et durable"

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Daily Star, 27 octobre 2005 (publié en collaboration avec Common Ground News Service)

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Le conflit israélo-palestinien est devenu prisonnier des sondages et de ceux qui les manipulent. Les résultats des sondages sont montés en épingle, alternativement, pour soutenir l’inaction, pour justifier une politique critiquable, ou pour défendre la paralysie. Cette fonction changeante des sondages d’opinion en dit plus long sur ceux qui en usent et en abusent que sur le véritable état d’esprit des gens concernés.

Peu de monde discutera le fait que l’opinion israélienne, à cette croisée des chemins post-désengagement, est bien plus ouverte au changement que ses dirigeants. Depuis un an, une majorité importante et en constante augmentation indique sa préférence pour une solution négociée du conflit. Une moyenne de 60% se prononce en faveur de négociations pour parvenir à un accord définitif (85% d’après un sondage de mars 2005 de l’institut Truman, 66% le 28 août 2005 pour Marketwatch, 70% ce mois-ci pour Panorama - Shalom Akhshav, et entre 51,7% et 61,5% d’après l’index de la paix du centre Tami Steinmetz).

Bien que, depuis l’effondrement du processus d’Oslo il y a cinq ans, les Israéliens aient été sans discontinuer exposés au slogan " il n’y a personne à qui parler, ni rien à discuter ", près de la moitié d’entre eux (46%) pensent qu’il existe un partenaire crédible de l’autre côté. Les sondages de l’institut Truman montrent que 70% des Israéliens pensent qu’il est possible de parvenir à un accord avec l’actuelle direction palestinienne. De même, deux tiers des Israéliens reconnaissent qu’il y aura un Etat palestinien et une majorité approuve les principes d’un accord définitif définis par l’Initiative de Genève, s’il débouche sur la cessation du conflit. 59% des Israéliens (et 60% des Palestiniens), sondés il y a quelques mois, soutiennent la " Feuille de route " et son objectif d’une solution de deux Etats viables. 73% des Israéliens sont convaincus que le retrait de Gaza n’est que le premier pas d’une série de retraits menant à la création d’une Palestine indépendante aux côtés d’Israël.

Ainsi, il y a en Israël un large et ferme consensus - qui se retrouve en miroir du côté palestinien, dans une large mesure - sur l’objectif de deux Etats, la reprise des négociations, avec au bout la réconciliation entre Israéliens et Palestiniens (consensus qui atteint quelque 80% des deux côtés). Si le problème ne réside pas dans une opinion réticente, qu’est-ce donc qui explique l’hésitation, pour ne pas dire l’immobilisme, qui caractérise la politique israélienne ?

L’explication la plus évidente appartient au domaine volatil des émotions. Les Israéliens et les Palestiniens ont élaboré des narrations contradictoires faites de méfiance, d’acrimonie, de scepticisme et de soupçons mutuels. Alors qu’ils sont eux-mêmes ouverts au changement, ils mettent sérieusement en doute cette qualité chez l’autre côté. Résultat : ils sont usés, sans énergie et fatalistes. Seuls 27% des Israéliens croient que le conflit sera résolu dans les prochaines années. Et 36% pensent qu’ils ne verront pas cela arriver de leur vivant.

Derrière cette usure, il y a un leadership national guidé davantage par la gesticulation que par la volonté politique. Bien qu’Ariel Sharon ait manœuvré de main de maître dans le retrait de Gaza comme dans ses suites, ni lui ni aucun de ses concurrents principaux n’a manifesté le moindre désir de bâtir sur des sentiments existants pour initier un quelconque geste significatif en direction d’une résolution globale du conflit. Ces leaders, qui peuvent se targuer d’un large soutien électoral, n’ont pas le courage nécessaire pour aller de l’avant. Et ceux qui ont cette vision d’une paix possible n’ont pas la popularité nécessaire. Résultat : personne, dans le paysage politique d’aujourd’hui, n’est soit capable soit désireux de s’emparer de la dynamique créée par désengagement et de la transformer en une stratégie de paix.

Ce vide au niveau du leadership se retrouve structurellement dans le fossé qui sépare les courants populaires des cadres des partis existants. Le parti au pouvoir, le Likoud, est toujours affecté par son traumatisme post-désengagement. Sharon continue à dépendre d’une opposition incapable de mobiliser un nombre suffisant d’électeurs pour pouvoir mener sa propre politique. Et spéculations mises à part, il est très peu probable que la carte politique se reconfigure radicalement.

Les Israéliens sont unis autour d’un message de lucidité et d’espoir qui appelle à grands cris un messager dévoué et crédible capable de lui donner une traduction politique. Chacun des candidats au poste de premier ministre en cette année électorale pourrait se servir de cette dynamique, tout en appelant ouvertement à davantage d’intervention de la part des Etats-Unis pour promouvoir un accord (avec le soutien de 55% des Israéliens).

Pour pouvoir tirer une leçon de ces derniers mois, il faut attendre que les choses se consolident. Au lieu de disséquer constamment ce que l’autre côté devrait ou ne devrait pas faire, les dirigeants israéliens, et, en l’occurrence, leurs homologues palestiniens, doivent arrêter de se fabriquer des excuses et suivre les instincts extraordinairement sains de leurs électeurs. Ceux-ci ont montré qu’ils veulent et qu’ils soutiendront tout progrès à venir vers une paix juste et durable.