La bataille pour Jérusalem capitale

Thème : Occupation-Colonisation "Mur", "Clôture", "Barrière" Jérusalem

Ha’aretz
mis en ligne le 6 avril 2005
par Danny Rubinstein

l’affaire des 3.500 logements prévus entre Maale Adoumim et Jérusalem Est a récemment attiré l’attention sur les projets israéliens concernant Jérusalem Est. Mais au-delà de cette affaire, Danny Rubinstein décrit une situation générale potentiellement explosive qui, si elle perdure, laissera bien peu de chances à un règlement pacifique. Les Palestiniens tiennent à Jérusalem Est capitale du futur Etat de Palestine, il semble que ce ne soit pas dans les plans du gouvernement Sharon, en train d’y créer des faits accomplis qui rendront impossible tout accord avec eux

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Ha’aretz, 2 avril 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Jérusalem Est isolée de son arrière-pays

Il ne fait aucun doute, dans l’esprit de l’opinion palestinienne comme dans celui de ses dirigeants, qu’Israël et l’Autorité palestinienne sont aujourd’hui engagés dans une bataille décisive pour Jérusalem. Dans quatre mois, quand le désengagement [de Gaza] aura été effectué, la construction des murs et des clôtures autour de Jérusalem sera terminée, et quelque 250.000 Arabes seront coupés de l’Autorité palestinienne.

Même un passant peu curieux remarquera que l’élimination de Jérusalem Est en tant que métropole pour son arrière-pays arabe s’effectue aujourd’hui à une vitesse grand V. En plusieurs endroits, des faits seront accomplis sur le terrain, dans la partie Est de la ville et dans ses alentours, qui, dans une certaine mesure, feront que Jérusalem, capitale palestinienne, ne sera plus une option. Pourtant, l’exigence de voir Jérusalem Est devenir la capitale de leur Etat reste une priorité absolue pour les Palestiniens, peut-être même davantage qu’une solution au problème des réfugiés. Il est clair que, sans accord final sur Jérusalem, il n’y aura pas d’accord final du tout.

La première phase de l’isolation de Jérusalem Est de la Cisjordanie a été le blocage de l’entrée en ville pour les résidents de Cisjordanie. Les services de sécurité israéliens ont effectué des efforts considérables pour mettre en oeuvre ce changement, et croient aujourd’hui qu’il ne reste à Jérusalem que très peu d’Arabes sans les permis idoines. La police et la police des frontières patrouillent dans les rues et les résidents cisjordaniens surpris sans permis sont arrêtés et punis.

Les conducteurs de minibus, principal mode de transport dans les quartiers arabes, sont tenus de vérifier les papiers de leurs passagers. Ils le font, sachant que s’ils se trouvent surpris à convoyer des passagers sans permis, leur véhicule sera confisqué. Cela vaut également pour les conducteurs de voitures individuelles. Les résidents cisjordaniens ont besoin de permis pour travailler, étudier ou se faire soigner à Jérusalem Est. Les permis sont valables trois mois et reconductibles, mais ne sont pas faciles à obtenir. Des bouclages sont mis en place plusieurs fois par semaine, et, parfois, le voyage prend soudainement plusieurs heures. Ces dernières années, la plupart des institutions arabes de Jérusalem Est qui employaient des résidents cisjordaniens les ont remplacés par des résidents de Jérusalem Est. C’est le cas, par exemple, des écoles privées de la ville.

Il est encore possible de pénétrer dans la ville par l’une des nombreuses brèches qui existent dans le tracé tortueux de murs et de clôtures. A Abou Dis, il y a quelques jours, on pouvait voir des gens escalader la clôture par l’une de ces brèches. Les policiers des frontières en poste les ignoraient et, d’après le propriétaire d’une épicerie proche, la plupart des escaladeurs étaient munis de permis en règle. Autrement, ils n’auraient pas osé passer. Dans ce cas précis, le mur n’est pas seulement un obstacle servant à séparer, il constitue un outil de contrôle israélien. Son existence permet la surveillance par Israël de la vie des Palestiniens, de l’activité des commerces et des services, et de la société en général.

De nouvelles mesures, applicables dans les mois à venir, exigeront des résidents palestiniens de Jérusalem Est d’obtenir un permis avant de se rendre en Cisjordanie. Pour l’instant, le passage des Arabes de Jérusalem vers Ramallah et Bethléem, et de là vers le nord ou le sud de la Cisjordanie, est pratiquement sans restriction. Leur carte d’identité bleue israélienne leur permet la liberté de circulation dans les territoires. Cela va changer quand les murs et les clôtures seront terminés. Les règles concernant ces permis [à venir] ne sont pas encore publiées, mais tout le monde sait qu’elles sont en préparation. Il y aura environ 10 portails dans les murs et les clôtures qui entourent la ville.

A plusieurs checkpoints, comme celui d’Erez, à la frontière nord de la bande de Gaza, il existe ce qu’on appelle un "bureau des Israéliens", qui traite les cas de ceux qui sont en possession de papiers israéliens, y compris les résidents de Jérusalem Est. A Erez, il s’agit principalement d’épouses de résidents de Gaza. Les règlements qui s’appliquent à ces épouses sont connues sous le terme de "protocole des familles divisées". Il y a plusieurs centaines de femmes qui entrent dans cette catégorie à Gaza, mais à Jérusalem Est, il y a des milliers de familles divisées, et il est difficile d’imaginer comment le même protocole pourrait y être appliqué. D’après les données démographiques, environ deux tiers des Arabes de Jérusalem Est sont originaires de clans de Hebron, et même une séparation partielle de ces Hiérosolymitains d’avec leurs familles, leurs lieux de travail et leurs biens à Hebron paraît impossible.

La colonisation continue à Jérusalem Est

Cela fait des années que des Juifs emménagent dans les quartiers [arabes] de Jérusalem Est. Ce phénomène se manifeste par le nombre de maisons achetées ou, semble-t-il, saisies par des étudiants de yeshivot ((séminaires talmudiques) dans les allées qui jouxtent le Quartier juif : rue Haggaï, Shah’ar haPrah’im, le quartier Saadia et à l’Hospice de St Jean, près du Saint Sépulcre.

Dans le quartier de Silwan (Shiloah’ en hébreu), des institutions juives continuent à acheter et à construire des maisons, et un petit quartier juif, Maale haZeitim, a été construit en surplomb de Silwan, à Ras al-Amoud. Et il est question de déplacer le QG de la police de Judée-Samarie et de transformer les lieux un en complexe spacieux pour colons.

Des Juifs, principalement des étudiants de yeshivot, se sont également installés dans le quartier de Sheikh Jarrah, dans des immeubles proches de la tombe de Shimon haTsadik et du marché de Musrara, près du Consulat américain [1].

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Le point de non-retour

Au coeur du quartier arabe de Jabal Mukaber, la construction d’un nouveau quartier juif est en préparation, et des plans de construction importants existent pour la zone de Walja, au sud de Jérusalem, ainsi que pour la grande zone qui relie Jérusalem à Maale Adoumim. Des récentes déclarations de la part du ministre de la Défense Shaul Mofaz (et d’Ariel Sharon lui-même, ndt) à propos d’un plan consistant à construire des milliers de logements dans cette zone ont déclenché une tempête diplomatique. Les Palestiniens sont parfaitement conscients du fait que construire dans cette zone rendrait impossible l’utilisation de ces terres [pour l’instant] vides d’habitants pour le développement de Jérusalem Est et de localités palestiniennes comme al-Azaria (Béthanie), Abou Dis, Anata et al-Zaïm.

Construire dans cette zone faciliterait également l’achèvement de la clôture de sécurité autour de Jérusalem et de Maale Adoumim, et rendrait ainsi plus difficile une continuité territoriale entre les parties nord et sud de l’Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Yehezkel Lein, de l’ONG B’Tselem pour les droits de l’homme, dit que les "faits accomplis" sur le terrain (clôture de sécurité, constructions) constituent une recette sûre pour atteindre un point de non-retour. En d’autres termes, les clôtures et les murs actuellement en construction peuvent être démantelés demain, mais s’ils s’accompagnent de faits comme des logements juifs construits sur les lieux de ces murs, une situation irréversible sera alors créée.

Les "feux de signalisation de l’apartheid"

On ne connaît que trop les plaintes pour injustices et pour discrimination concernant les budgets et les services alloués aux Arabes de Jérusalem Est. Karim Joubran, un chercheur de B’tselem originaire du camp de réfugiés de Shouafat, parle d’une nouvelle expression dans le lexique de la discrimination dans la partie orientale de la capitale : les "feux de signalisation de l’apartheid".

Il n’y a quasiment pas de feux de signalisation dans les quartiers arabes de Jérusalem. Ils n’existent qu’aux rares endroits où il y a du trafic automobile juif. Dans ce cas, par exemple au carrefour situé au nord de la "Colline française", le temps imparti au trafic arabe venant de Shouafat est bien inférieur à celui imparti aux véhicules venant du quartier juif. Résultat : pendant plusieurs heures par jour, il y a de longues files de véhicules en attente, à l’intersection des routes "arabes". La municipalité de Jérusalem affirme que ces allégations de discrimination au carrefour ne tiennent pas, et que le temps de fonctionnement des feu est calculé en fonction du volume du trafic.

L’image que renvoie le débat palestinien interne sur ces questions est celle de la destruction des structures de la société arabe de Jérusalem, avec le projet [d’Israël] d’unifier la ville. Récemment, pas un jour n’est passé sans qu’il y ait eu une conférence, une déclaration ou un discours par un dirigeant palestinien ou par un intellectuel à Jérusalem, qui n’avertisse que, si on laisse Israël appliquer ces mesures, aucun règlement du conflit ne sera possible.