Kadima : la politique sans les principes

Thème : Politique intérieure israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 24 février 2006
par Ze’ev Sternhell

Sternhell se livre à une critique en règle du parti Kadima, créé par Ariel Sharon, sous ses aspects diplomatiques comme sous ses aspects sociaux.

http://www.haaretz.com/hasen/spages...

Ha’aretz, 24 février 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Quel était le secret de la magie d’Ariel Sharon ? Pour la gauche, il a établi un précédent d’une extrême importance : il n’y a pas de situation irréversible. Pour la grande majorité de ceux qui aiment s’appeler centristes, Sharon est devenu un héros parce que, tout en se retirant de Gaza, il a bien fait comprendre aux Palestiniens qu’en ce qui le concernait, ils ne constituaient pas un facteur qu’une puissance comme Israël avait à prendre en considération. Tout comme Menahem Begin a évacué des colonies du Sinaï et fait la paix avec l’Egypte en pensant au Grand Israël et à la paix avec les Etats-Unis, Sharon a liquidé les colonies de la bande de Gaza pour s’assurer sa liberté de mouvement en Cisjordanie et calmer les Etats-Unis, dont il avait besoin pour s’occuper de l’Iran.

De fait l’évacuation du Goush Katif lui a valu un soutien populaire considérable en Israël et dans le monde, fondé sur l’espérance de suites immédiates et d’une reprise des pourparlers avec l’Autorité palestinienne. Au lieu de quoi, à partir du moment où il avait décidé d’attendre que les Palestiniens deviennent des "Finlandais", selon la formule de [son conseiller] Dov Weissglas (métaphore peu sage d’ailleurs, les Finlandais n’étant pas spécialement connus pour se rendre facilement), Sharon a préféré créer à la hâte un parti attrape-tout sans caractère ni principes, mais qui offrirait à l’Israélien moyen la possibilité d’éviter d’avoir à décider comment il voyait son avenir et celui de ses enfants. Entre temps, l’opinion publique israélienne connut une sorte de paralysie partielle, mais les Palestiniens, dont rien dans leur vie n’avait changé depuis le désengagement, et pour lesquels aucune perspective d’avenir ne s’était ouverte, portèrent le Hamas au pouvoir.

Ainsi, nous nous retrouvons aujourd’hui avec le Hamas face à un gouvernement israélien qui ne diffère d’un gouvernement du Likoud que par son apparence, non par sa nature ni par ses valeurs fondamentales. Ce gouvernement est dirigé avec le même aveuglement dont a su faire preuve la droite, tous avatars confondus. En conséquence, il faut que les électeurs israéliens de la vraie gauche et du vrai centre, qui lorgnent à droite, ne se racontent pas d’histoires : le programme diplomatique de Kadima, précisé par Ehoud Olmert, ne revient à rien d’autre qu’à une domination directe par Israël d’environ la moitié de la Cisjordanie, et à la division du reste en cantons. Quiconque croit que, sur cette base, il est possible de parvenir à un quelconque règlement raisonnable doit donner son vote à Shaul Mofaz, un likoudnik extrémiste qui, sur le terrain, est en train de jeter de l’huile sur le feu, à Avi Dichter, le spécialiste des assassinats ciblés qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez, et à la bande de gâchettes faciles qui les entoure. Ce sont ces gens-là qui contrôleront le parti Kadima de demain. Comment les 30 millions de personnes qui habiteront en 2050 entre le Jourdain et la Méditerranée vivront-ils si nous ne parvenons pas à un règlement pacifique et à une coopération avec les Palestiniens ? Ce n’est pas une question à laquelle ils ont envie de répondre, encore moins à la veille d’élections.

Et pourtant : si le champ diplomatique est saturé des immenses difficultés qui nous attendent, le champ social est déjà le théâtre de destructions. Quelque 1,2 million de personnes ont besoin d’aide immédiate pour subsister et pour nourrir leurs enfants. Sans doute Olmert a-t-il essuyé la larme qu’il garde pour de pareilles occasions à l’énoncé de leurs malheurs, mais, comme nous avons appris à le savoir de la part du Premier ministre par intérim, il sait offrir la panacée à tous les maux : sa politique économique, a-t-il proclamé lors de sa première interview télévisée, sera "une économie de la compassion".

Ce n’est pas un hasard si Israël et les Etats-Unis sont les deux seuls pays du monde occidental où un homme politique ose employer ce mot sans comprendre ses connotations humiliantes et méprisantes. Car il n’y a pas d’autre pays occidental où l’insensibilité vis-à-vis de la pauvreté et de la perte de la dignité humaine qui résulte de l’angoisse économique ait atteint de telles proportions. Il n’y a pas un seul autre pays occidental où un individu qui vit en-dessous du seuil de pauvreté soit considéré comme quelqu’un qui a besoin de compassion, et non comme quelqu’un qui a été dépouillé de ses droits.

Encore cette insulte aurait-elle pu être avalée si seulement ce ton cru et condescendant donnait des résultats. Mais ceux qui aujourd’hui sont à la tête du gouvernement sont les mêmes qui ont conçu la politique économique qui a causé la faillite de la société israélienne. Ils peuvent donc déjà être jugés sur leurs actes, ou plutôt de leurs échecs, et non sur des programmes de toute façon très généraux et sans substance. Il est quand même honteux que ces gens se dissocient complètement de l’examen du réel, et fassent comme s’ils venaient d’arriver au pouvoir depuis les bancs de l’opposition.

Quiconque pense qu’il est possible d’être à la fois à gauche, à droite et au centre, va bientôt devoir souffrir d’une douloureuse gueule de bois. Cela est vrai, en particulier, des électeurs du Shinoui qui ont suivi Uriel Reishman pour rejoindre Kadima. Cela leur semblait une étape naturelle dans leur quête d’un parti du centre, laïque et propre. Ils vont bientôt découvrir qu’ils ont atterri dans le même vieux Likoud, seulement un peu plus civilisé et un peu moins corrompu que l’original. Qui plus est, si Olmert juge qu’il lui est utile de forger une alliance à leurs dépens avec Netanyahou, ou avec les ultra-orthodoxes, il n’hésitera pas beaucoup. Tout le monde va bientôt découvrir que la politique sans les principes, qu’un parti dont la seule idéologie est de ne pas en avoir, qu’un parti qui se construit sur l’idée de donner à chacun toutes sortes de bonnes choses, et immédiatement, est voué à se fracasser à terre et à se consumer