Chroniques pour la paix du 15 octobre


Transcription de l’entretien réalisé par Myriam Encaoua pour Judaïques FM le 15 octobre
2004, de Claudine Korall et Grégory Haïk, membres du bureau de La Paix Maintenant.


Myriam Encaoua : J’aimerais revenir avec vous sur les propos de Dov Weisglass,
conseiller d’Ariel Sharon, qui affirmait dans un entretien à Haaretz que le plan de
désengagement de Gaza signifiait le « gel du processus de Paix ». Certains
commentateurs
n’ont pas hésité à dire que le conseiller disait tout haut ce que le Premier Ministre
pensait tout bas. Est-ce aussi votre avis ?

Grégory Haïk : Pour répondre à votre question, il faut rappeler que le problème de
Sharon, c’est qu’il est assuré du soutien de la gauche pour sortir de Gaza, mais que
c’est de la droite dont il a besoin. C’est toujours le même problème pour lui, il est
soutenu par la majorité des Israéliens, selon tous les sondages d’opinion, mais il est
minoritaire au sein de son camp et de son propre parti. C’est une crise politique comme
Israël en a connu beaucoup, où le Premier Ministre n’a pas réellement de majorité à la
Knesset. C’est ce contexte qui pousse le Premier Ministre à tenter par tous les moyens
de rallier la droite – d’où les propos de son conseiller Dov Weisglass. Ce dernier
explique comment le plan de désengagement est une mesure de droite, qui écarte les
Palestiniens du jeu, que le plan est conçu comme une alternative aux Accords de Genève
et même à la Feuille de Route, si chère aux yeux des Américains. Sharon a mollement
démenti, mais il semble prêt à tout pour rallier la droite et faire taire son
opposition
au sein du Likoud. Il y a des raisons de croire que toutes ces déclarations visent à
préparer le vote décisif à la Knesset sur le Plan de désengagement qui aura lieu le 25
octobre.

Myriam Encaoua : La Knesset va voter à la fin du mois pour ou contre le plan de
désengagement, mais en même temps il se déroule une opération militaire de grande
envergure à Gaza. N’y a-t-il pas là une contradiction fondamentale entre ces deux
actions ?

Claudine Korall : Oui, cela semble contradictoire. D’ailleurs l’Etat-major s’oppose
à la
poursuite de cette opération. Les habitants de Gaza souffrent terriblement et plus de
cent d’entre eux ont trouvé la mort en quelques jours. Pour mieux comprendre il faut
savoir que :

 tout d’abord, les extrémistes palestiniens provoquent Israël en lançant des missiles
Kassam sur des habitations israéliennes, à Sdérot notamment, qui ont fait deux morts et
plusieurs blessés.

 Si Israël ne peut pas ne pas répondre militairement à ces provocations, elle ne doit
pas non plus se laisser prendre au piège en répondant par une force excessive. Nous ne
sommes plus en 1948, ni même en 1967, quand Israël faisait face à une coalition des
armées arabes. Israël était alors numériquement plus faible que ses ennemis et il était
nécessaire de maintenir une dissuasion du faible au fort. Aujourd’hui, tout à changé.
Les cent morts palestiniens ont vite fait oublier les deux bébés qui ont péri il y a
quelques jours sous le feu des Kassam.

 Enfin, cette opération est elle aussi partie intégrante des manœuvres de Sharon pour
montrer à son camp que le Plan de désengagement n’est pas une capitulation.

Myriam Encaoua : En même temps, les terroristes ne donnent pas l’impression de vouloir
cesser les attentats. Le triple attentat de Souccot dans le Sinaï est là pour nous le
rappeler. Quelle analyse portez-vous sur cette recrudescence de la violence ?

Claudine Korall : On est d’abord encore une fois abasourdis par l’horreur, et par cette
volonté de répandre la terreur et le malheur parmi la population israélienne. C’est la
nouvelle forme de guerre à laquelle nous sommes exposés. Mais les Israéliens ne restent
pas terrés chez eux, ils ont le courage et la force de vivre au plus normal, dans cette
réalité de guerre. En ce sens le retrait sans aucune négociation avec des dirigeants
palestiniens responsables, constitue un danger pour les Israéliens. Les dirigeants
d’Israël doivent veiller à ne pas laisser, après leur départ de Gaza, le champ libre au
Hamas et au Djihad. Il est donc très important de sortir de Gaza, oui ! mais aussi de
prévoir l’avenir. C’est peut-être le but des négociations indirectes qui se déroulent
actuellement par l’intermédiaire des Egyptiens. Nous espérons que ces derniers pourront
mener à bien leur rôle de médiateur, même si l’issue de ces négociations doivent rester
secrètes.

Myriam Encoua : Avec toutes ces incertitudes, si on ajoute l’unilatéralisme affiché du
gouvernement, la Gauche n’est-elle pas en train de perdre son âme en soutenant le plan
Sharon ?

Grégory Haïk : Elle ne soutient pas Sharon, mais l’évacuation des colons ! Il ne faut
pas confondre ! Pour ne parler que de La Paix Maintenant, l’évacuation de Gaza est
considéré comme une première phase – et une première phase seulement – en vue de la fin
de l’occupation. Il s’agit aussi de montrer aux Israéliens que malgré l’activisme de
l’extrême droite, le démantèlement des colonies est possible. Quant à la gauche
parlementaire, elle fait face à un débat interne très délicat. Soit ils soutiennent le
démantèlement, ce qui mène tout droit à une coalition d’union nationale avec Sharon et
pose un problème de crédibilité vis-à-vis de leurs électeurs, soit ils rejettent le
plan
Sharon et doivent accepter de voter en compagnie de la droite nationaliste la plus
dure.
La Paix Maintenant n’est un parti politique, et peut rester à l’écart de ce dilemme. Ce
que nous demandons est clair : que ce retrait ne soit pas seulement une évacuation,
mais
que le gouvernement prévoie l’après-Gaza.

Myriam Encaoua : Vous soutenez le démantèlement des implantations de Gaza, mais le plan
de désengagement ne prévoit quasiment rien pour la Cisjordanie. Est-ce que cela vous
paraît suffisant ?

Grégory Haïk : Ce n’est pas suffisant du tout, d’ailleurs le plan de désengagement ne
parle que de l’évacuation de quatre petites colonies isolées en Cisjordanie, et bien
sûr
ceci, pour nous, est très inquiétant. Nous observons régulièrement sur le terrain que
l’activité de colonisation ne s’est pas arrêtée. Même le gouvernement israélien
continue
d’appeler à peupler les Territoires. Après une enquête que nous avons faite à Paris,
nous avons révélé il y a quelques semaines que l’Agence Juive en France incite les
Juifs
de France à s’installer à Ariel, qui se trouve au beau milieu de la Cisjordanie. Nous
avons transmis ces informations au secrétaire général de La Paix Maintenant, Yariv
Openheimer, qui a demandé des explications au directeur de l’Agence Juive, Salaï
Méridor. Ceci a fait l’objet d’un article dans Yedioth, et la réponse du gouvernement
est totalement affligeante : selon lui, Ariel ferait partie du consensus israélien au
même titre que Ma’alé Adumim…

Claudine Korall : Renseignement pris, l’Agence Juive de Grande Bretagne se limiterait
quant à elle au territoire israélien au sens propre. C’est visiblement un choix
politique délibéré de l’Agence Juive en France et du gouvernement israélien que
d’encourager l’Aliyah des Juifs de France vers les Territoires.

Myriam Encaoua : Revenons à la question des implantations. Il semble que le
gouvernement
a une attitude ambiguë, puisqu’il les encourage en Cisjordanie et d’un autre côté il
les dénonce à Gaza. N’est-ce pas finalement une stratégie d’Ariel Sharon pour
rallier la
droite de la droite ?

Grégory Haïk : C’est sans doute une stratégie, la question est de savoir si elle est
habile ! Si on fait la liste des appels à la mutinerie pour refuser les ordres
d’évacuation qui seraient donnés à l’armée, si on remarque tous les appels au meurtres,
la nazification du Premier Ministre et de l’Autorité du Désengagement comparée au
Jundenrat, la campagne de rue massive et agressive des colons, l’activisme tous azimuts
d’une poignée rabbins fanatiques, et en définitive la tentative de cassure de la
société
israélienne et de son unité, comment ne pas faire le lien avec la campagne qui a
précédée l’assassinat de Rabin ? Finalement, on a l’impression que Sharon courtise ceux
qui veulent sa mort.

Myriam Encaoua : Pour conclure, quel message voulez-vous faire passer auprès de nos
auditeurs ?

Grégory Haïk : Soutenir aujourd’hui Israël et les Israéliens, c’est soutenir le
désir de
la majorité des Israéliens, et cette majorité veut sortir de Gaza au plus tôt.