Une langue orwellienne qui reflète un monde sens dessus dessous

Thème : Culture, langue et conflit Stratégie, défense, armée

Ha’aretz
mis en ligne le 8 juillet 2006
par Yossi Sarid

"sauver Gilad Shalit", "se débarrasser de la menace des Qassam", "renverser le Hamas", "restaurer notre force de dissuasion", "instaurer un nouvel ordre" : chaque jour, la guerre à Gaza trouve un nouveau sens, ce qui veut bien dire qu’elle n’en a aucun. Et, au passage, Shimon Peres en prend plein la figure

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Ha’aretz, 7 juillet 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

J’aurais peut-être été pour une politique "œil pour œil" si je n’avais compris qu’une nouvelle loi permet des découverts bancaires illimités en matière d’yeux et de dents. En conséquence, avant de déchirer les yeux de nos ennemis et de leur arracher les dents, il serait sage de préserver la prunelle de nos yeux. Ce n’est pas facile : à travers le brouillard des roquettes Qassam améliorées qui tombent sur Ashkelon, il est difficile d’apercevoir Gilad, et avec tous ces micros, il est difficile d’entendre son appel. La voix de son père a elle aussi été avalée [1].

Esther Wachsman, la mère de feu Nakhshon Wachsman (soldat kidnappé et tué par le Hamas en 1994) a eu raison d’écrire cette semaine ne pas savoir si elle vivait dans le "1984" d’Orwell, à Chelm ou à Sodome. Mais cette mère endeuillée n’a pas pensé à une autre possibilité : le double ou le triple langage n’étant pas une contre-indication à la bêtise, et la bêtise pouvant aller avec la méchanceté, il est tout à fait possible que nous vivions dans une sorte de combinaison entre la "Ferme des Animaux" [autre roman d’Orwell], Chelm et Sodome.

Quand l’opération Pluies d’Eté sera terminée, sa raison d’être aura été complètement oubliée. Plus elle dure et plus s’éloigne son objectif initial : le sauvetage du caporal Gilad Shalit. Aujourd’hui, on parle déjà de "nouvel ordre", ou de "modifier la situation stratégique", ou de "restaurer notre force de dissuasion", et il est impossible de ne pas se rappeler avec horreur le "nouvel ordre" instauré au Liban il y a 24 ans : Ariel Sharon (puisses-tu te réveiller de ton sommeil), tu as des successeurs dignes de toi.

Comme lors de la guerre du Liban, les objectifs de la guerre de Gaza changent tous les jours. Voilà ce qui arrive lorsqu’on n’a aucun objectif politique clair. En ce moment, il s’agit de sauver Ehoud Olmert, Amir Peretz et Dan Halutz, le chef d’état-major. Le "nouvel ordre" instauré dans les territoires ressemblera à celui qui règne en Irak, en Afghanistan et en Somalie, et la "force de dissuasion restaurée" rappellera celle qui fonctionne avec la Corée du Nord et l’Iran.

Non seulement les objectifs de cette guerre changent au gré de l’humeur au petit-déjeuner, mais les "lignes jaunes" aussi. Une ligne jaune s’efface pour faire en apparaître une nouvelle, elle-même immédiatement remplacée par une autre. Peut-être le ministre de la défense n’a-t-il pas remarqué que cette ligne vient de franchir le seuil de son domicile : les roquettes Qassam sur Sderot et Ashkelon sont du terrorisme, les bombardements de Beit Hanoun et de Beit Lahya sont du terrorisme, les tracts lancés du ciel destinés à apeurer les habitants et à les faire partir sont aussi du terrorisme. L’attaque contre une base militaire de Tsahal n’est pas du terrorisme, c’est du registre de la guerre.

Tsahal, qui s’apitoie sur son sort, bénéficie toujours du soutien qu’il demande, alors que les habitants de Sderot, comme ceux de Kiryat Shmona par le passé, sont ceux qui se sentent exposés. Cela aurait dû être l’inverse, parce que des civils qui sont attaqués de tous les côtés ont toujours raison. Au lieu de les accuser de panique et d’hystérie, Shimon Peres aurait mieux fait d’accuser ses collègues paniqueurs au gouvernement, les chefs militaires sans boussole, et lui-même également.

Que peut-on attendre d’un gouvernement dans lequel Peres joue le rôle d’éducateur de ses cadets ? Cette semaine, pour le 50ème anniversaire de la campagne du Sinaï, il l’a de nouveau considérée avec nostalgie et décrite comme "la plus réussie des guerres d’Israël" parce que seuls 172 soldats avaient été tués. Mais ce fut aussi la plus stupide des guerres, et ces "172 seulement" ont été des victimes mortes en vain : les succès ont rapidement tourné à l’aigre, parce que la campagne du Sinaï n’avait pas non plus d’objectif politique réaliste. Ce fut la dernière des guerres coloniales et impérialistes des Anglais et des Français, et notre première à nous. Si c’est cela, "la plus réussie des guerres", et si, vu de la fenêtre de Peres, les Raisins de la colère (campagne de bombardements du Sud Liban en 1996) la plus réussie des opérations, on peut alors imaginer ce que pense de l’opération actuelle notre vice-premier ministre et ministre en charge de l’Histoire : ce qui a été sera, et ce qu’il a été est et continuera d’être.

Une langue orwellienne, où tout signifie le contraire de tout et où tout peut changer, exprime en général un monde sens dessus dessous : un "nouvel ordre" pire que l’ancien, où des civils combattent au front, où des soldats sont des civils innocents et sans défense, où des guerres ratées sont réussies et à imiter. Et où un soldat captif, vers lequel vont nos pensées, est aussi pion qui, au début de la partie, est placé en première ligne de l’échiquier, puis sacrifié en un coup.