Une colonisation post-sioniste

Thème : Colonisation, yesha Israël : quel sionisme ? quelle identité ?

Ha’aretz
mis en ligne le 23 juin 2003
par Ze’ev Sternhell

"Dans l’entreprise de colonisation post-sioniste d’aujourd’hui, la dimension rationnelle de l’ancienne culture sioniste a été completement rasée. Plus que jamais, le sionisme attend notre retour."

article en anglais sur le site d’Haaretz

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Ce n’est pas la première fois, au cours de ces dix dernières années, que quand Israéliens et Palestiniens se lancent dans une boucherie mutuelle, on ressort l’idée d’un accord intérimaire, comme s’il s’agissait d’une sorte de potion magique. Pour ceux qui ont perdu espoir en une possibilité d’accord dans un futur raisonnable, c’est une tentative assez naturelle d’arrêter le massacre. Mais pour la droite colonisatrice et pour ses représentants au gouvernement, il s’agit de tout autre chose. Pour eux, un cessez-le-feu est simplement un moyen de de se défendre contre l’agression des goyim (non-juifs, ndt) et une occasion idéale de continuer la fête expansionniste.

Aucun accord intérimaire ne sera appliqué, aucun accord honoré impliquant l’arrêt de cette entreprise de colonisation qui ne respecte aucun droit, si une pression internationale n’est pas exercée sur Israël et si les Américains n’utilisent pas de sanctions pour faire aboutir à un accord final. Mais avant tout, la société israélienne doit se dissocier du mouvement de colonisation post-sioniste.

L’entreprise de colonisation est un phénomène qui, à première vue, poursuit la voie ouverte par les colons des anciens temps. Mais il possède des caractéristiques particulières qui en font une entreprise totalement différente du sionisme qui a construit ce pays. Les deux objectifs de base du sionisme à l’ancienne n’ont plus aucun rapport avec ce qui se passe dans les territoires : la colonisation ne sert plus ni à sauver un peuple a la recherche d’un refuge, ni à normaliser la vie des Juifs. C’est tout le contraire. La guerre sans fin que les colons tentent de nous imposer, et dont ils ont besoin comme le feu a besoin d’oxygène, met en danger notre avenir et attise la haine contre les Juifs en diaspora. Dans le même temps, en créant une situation coloniale dans les territoires, les colons font obstacle à la normalisation de la vie des Juifs.

Aucune société normale ne peut s’épanouir dans les conditions d’oppression générées par l’entreprise de colonisation. Le fait que cette entreprise ait eu la bénédiction des gouvernements d’Israël, les uns après les autres, et que la société israelienne ne l’ait pas combattue, ne change rien. Les rabbins des territoires ont raison quand ils parlent de la nouveauté que constitue l’entreprise de colonisation d’aujourd’hui. Il y a, sur les collines de Cisjordanie, les fondations d’un vrai post-sionisme : le post-sionisme du sang et de la terre.

Le sionisme ancien a pris une portion de cette terre pour y bâtir une patrie pour un peuple persécuté. C’est la souffrance des Juifs, et non quelque droit historique ni, cela va sans dire, quelque promesse divine, qui a constitué la seule justification morale à cet acte de conquête. Ce fut un processus long et douloureux, et un combat cruel pour la survie. Toutes ces années, nous avons tué et chassé les Palestiniens, et rendu leur vie insupportable. Mais nous l’avons fait parce qu’au bout du compte, nous n’avions pas le choix.

Il n’en va pas de même du post-sionisme. Ce nouveau mouvement foule au pieds les droits de l’autre, et lui rend la vie impossible sans autre nécessité que celle de s’étendre. Certains appellent cela obéissance à la volonté divine. D’autres pensent qu’il s’agit d’une exigence de l’Histoire, et qu’y désobéir équivaut à de la trahison. Ein Harod, Nahalal, les quartiers juifs de Haifa et de Jérusalem, voilà les fondations de notre renaissance nationale. Elon Moreh, Netzarim et Kiryat Arba menacent de nous engloutir.

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Mais le plus grave est que la société israélienne dans son ensemble est maintenant prisonnière de leurs chantages et de leurs menaces, explicites ou implicites. A cause d’eux, des jeunes gens mobilisés aujourd’hui sont forcés de mener une guerre où ils risquent à chaque instant de franchir la limite qui sépare le combat légitime du crime de guerre.

L’armée du sionisme à l’ancienne "tirait et pleurait". Elle attaquait et détruisait, pas toujours par nécessité. Mais ces actes lui faisaient mal, et au moins certains de ses officiers se posaient de difficiles questions. Plus d’une fois, ils partageaient leurs doutes avec leurs subordonnés.

La nouvelle armée (du moins c’est l’impression qu’on peut avoir à travers les interventions publiques de ses chefs) jouit d’une conscience exceptionnellement tranquille. Dan Haloutz et Shaul Mofaz sont deux des représentants les plus éminents de cette armée. Le premier restera dans les mémoires comme l’homme qui n’a rien ressenti en larguant une bombe, en dehors du leger frémissemnt de son avion. Et il ne s’agitssait pas de détruire un réacteur nucleaire en Irak, mais de semer la mort et la destruction dans un centre urbain tres peuplé. Mofaz, personnage pas très astucieux, a ruiné la crédibilité de l’establishment militaire.

De l’ancien haut commandement, bien peu demeure. Dans l’entreprise de colonisation post-sioniste d’aujourd’hui, la dimension rationnelle de l’ancienne culture sioniste a été complètement rasée. Plus que jamais, le sionisme attend notre retour.