Six degrés de désespoir

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 26 août 2006
par Yossi Sarid

Après la guerre du Liban, la crise morale et politique éclate en Israël. Sur fond d’accusations d’incurie et de corruption, des mouvements spontanés se créent un peu partout, en particulier chez les soldats réservistes. Sarid se pose ici en vieux prophète imprécateur. Il agite le souvenir du bon vieux temps du Mapaï (écrit ici sans ironie), et recherche l’homme, un "autre Rabin" qui saura sortir Israël de là

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Ha’aretz, 24 août 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Dans la guerre qui vient de se terminer, Israël a prouvé qu’il ne sait pas gagner, et l’après-guerre prouve qu’il ne sait pas perdre : pour l’instant, personne ne s’est levé des ruines en disant "Je suis coupable", ni même " Je suis responsable". Aucun ministre ne s’est présenté à l’opinion en disant : "Je ne suis ni premier ministre ni ministre de la défense, mais en tant que ministre, j’ai failli à mon devoir, j’ai trahi votre confiance et j’assume ma responsabilité". Personne non plus ne s’est levé au sein de l’armée ou de la haute administration et n’a dit : "Bien sûr, nous obéissons aux ordres et aux directives, mais nous aussi avons notre responsabilité. Nous aussi avons du mal à regarder dans les yeux ces soldats qui demandent : ‘pourquoi, pourquoi nous avoir fait cela, et à tous ces civils abandonnés à l’arrière ?’. Nous n’avons que des excuses pathétiques à leur offrir, mais pas de véritables réponses."

Dans les médias, personne parmi ceux qui ont suivi aveuglément ce gouvernement et cet état-major comme s’ils étaient Moloch, n’a pris son stylo ou son micro pour dire : "J’ai suivi cette idiotie, et je suis un idiot. Je présente mes excuses et, pour réparer, je vais chercher un autre emploi où je serai moins nuisible."

Si un seul, un seulement, s’était levé le matin et avait commencé à marcher (comme le dit la chanson), de nombreux autres auraient peut-être suivi leurs traces. Mais personne.

Israël est devenu une nation de faux culs, qui ne pensent qu’à préserver leurs os. La responsabilité au niveau ministériel, militaire ou personnel, roule de porte en porte, d’une adresse à l’autre, sans que personne ne daigne la ramasser et dire : c’est la mienne, aussi. Les grands hommes sont ceux qui savent aussi se baisser quand ils échouent, quand ils faillissent, mais quand les hommes sont absents, il n’y a personne. La guerre du Liban, vouée à être un échec qui se répète, est une orpheline seule et solitaire. Tous la renient comme si elle était un bâtard conçu dans l’adultère. Olmert a bien déclaré à la Knesset que la responsabilité est entièrement sienne, et qu’il n’a aucunement l’intention de la partager avec d’autres, mais comme le reste de ses déclarations, ce n’est qu’une déclaration, qu’Olmert lui-même ne prend pas au sérieux, parce qu’il prend trop au sérieux sa personne même.

Si avant et pendant la guerre, nos dirigeants politiques et militaires étaient de mauvaise qualité, après la guerre, cela devient dangereux. Le gouvernement d’Israël et l’état-major de l’armée sont aujourd’hui deux entités hautement dangereuses pour la sécurité et la santé de l’Etat d’Israël. Nous avons connu des périodes avec des dirigeants plus ou moins bons. Mais jamais nous n’en avons connus de si proches de la calamité, comme un taureau en furie qui encorne ses propriétaires, les citoyens d’Israël.

La raison est claire : aucun leadership n’est revenu de guerre aussi humilié, et donc brûlant du désir de vengeance. Si pour les premiers jours de la guerre, il y avait débat (justifiée, pas justifiée ?), sur les derniers jours, il n’y en a absolument aucun.

Aujourd’hui, il est évident pour tout le monde que les trois jours qui ont suivi le cessez-le-feu ont servi un seul objectif : sauver Olmert de la vindicte populaire, sur le front et à l’arrière, sauver Peretz, sauver Haloutz, et pas nécessairement sauver la situation. Des gens désespérés ont pris la décision : des journées superflues pour un prix superflu. La lettre de nomination de la commission d’enquête peut en conséquence être limitée à ces trois derniers jours.

La ruée folle vers une victoire qui se refusait n’a pas cessé quand le cessez-le-feu est entré en vigueur. Lorsque l’information nous est parvenue, il y a une semaine, sur une opération de commando à Baalbek, nous avons eu du mal à en croire nos oreilles : inconcevable, nous sommes-nous dit. Une pareille opération ne peut se concevoir que si les services de renseignement ont localisé précisément nos soldats enlevés, sans quoi le risque ne peut pas être couru. Mais le constat de ces dernières années est triste et exaspérant : les informations venues du côté arabe sont fréquemment plus exactes que celles qui viennent du côté israélien.

Une unité d’élite a été envoyée à Baalbek pour tirer d’affaire les dirigeants politiques et militaires dont les sondages plongeaient. Le commando a bien capturé et ramené en Israël Hassan Nasrallah, mais surprise : ce Nasrallah-là n’était qu’un modeste marchand de fruits et légumes. Sans doute une couverture...

Olmert et Peretz ressemblent aujourd’hui à des chasseurs dépouillés de leur dignité, et que la dignité fuit. Assoiffés de résultats, quels qu’ils soient, et affamés de succès, même momentanés, ils sont eux-mêmes victimes de l’illusion optique appelée Fata Morgana : voilà, voilà, ils touchent à l’oasis, ça y est, mais l’oasis et la gloire se dérobent encore une fois, et de nouveau ils apparaissent, plus loin. Dans leur désespoir, ils n’abandonneront pas, ils continueront à courir après les fruits de leur imagination. Et leur route sera pavée d’échecs. Les hommes politiques désespérés sont des gens incroyablement dangereux. Et il n’y a rien d’autre à faire que s’en débarrasser.

Certains comparent les trios : Golda-Dayan-Elazar [1] et Olmert-Peretz-Haloutz. Fiasco alors, fiasco aujourd’hui, et celui de 1973 plus grave que celui de 2006. Mais la comparaison n’est pas possible. D’abord, il y a 33 ans, nous combattions deux pays (Egypte et Syrie, ndt) alors qu’aujourd’hui, nous avons combattu une petite organisation de guérilla.

/... [Ici, l’auteur développe un parallèle avec la guerre de Kippour, d’ailleurs très présente dans les esprits en Israël ces jours-ci. Nous l’avons supprimé, l’article étant déjà bien long. On peut le lire (en anglais) en suivant le lien mentionné au début de l’article.]

Où sont les députés, frais émoulus ou vétérans, de Kadima et du Parti travailliste, qui remettront Olmert et Peretz à la place dont ils n’auraient jamais dû bouger ? Est-ce imaginable qu’Olmert et Peretz eux-mêmes disent comme Golda et Begin : "Nous n’en pouvons plus" et quittent l’arène ? De son côté, Dan Haloutz, contrairement à David Elazar (1), ne semble susceptible de démissionner que s’il peut en entraîner d’autres dans la fosse commune des carrières prometteuses et décevantes. Elazar et Haloutz : deux officiers, mais un seul gentleman, qui a accepté un verdict qu’il ne méritait peut-être pas. Les gestes grands sont l’apanage des grands hommes ; les petits s’agrippent à l’autel sur lequel ils ne sont pas sacrifiés.

Avant même mon élection à la Knesset [en 1973], j’ai été nommé conseiller politique auprès du premier ministre. J’avais beaucoup d’affection et d’estime pour Levi Eshkol [2], un homme bon et bienfaisant, que ses qualités de cœur ont desservi. Le jour de mon entrée en fonction, je suis appelé dans le bureau d’Isser Har’el, principal conseiller d’Eshkol. En homme du Shin Bet et du Mossad qui se respecte, il ferme la porte à clé derrière nous et dit à voix basse : "Yossi, avant que tu commences, il faut que tu saches : un chef, n’importe quel chef, ressemble à une montagne, et à partir d’aujourd’hui, tu vas le rencontrer tous les jours. Plus loin tu seras de lui, plus la montagne te paraîtra haute, et plus tu t’en rapprocheras, plus elle te paraîtra petite. Et pourtant c’est lui la montagne, c’est lui le chef". J’ai gardé longtemps en mémoire les paroles d’Isser.

J’ai connu de près les "grands" qui ont dirigé Israël pendant les trois ans qui ont précédé la guerre des Six jours et pendant les années qui ont suivi, sauf le père fondateur, David Ben Gourion, que je n’ai pas eu l’occasion de connaître. Ce n’étaient pas des anges. Pour la plupart, ce n’étaient que des êtres humains. Mais en yiddish, leur langue natale, cela sonne beaucoup mieux : c’étaient des "Mentsch" [3].

Parmi les membres de la Vieille Garde aussi, il y avait bien sûr beaucoup d’égoïsme. Ce ne sont pas des humbles qui dirigent les nations, et les doux ne forment pas l’opinion publique. Et pourtant, ceux-là, les vétérans, n’ont pas reçu 9 des 10 rations d’égoïsme possibles. Ils se sont contentés de cinq ou six, et c’est ce qui fait, apparemment, la distinction cruciale entre eux et leurs héritiers.

Je ne me rappelle pas avoir vu de publicitaires monter et descendre ouvertement les escaliers du gouvernement. En fait, c’était moi, que les anciens considéraient comme le représentant des jeunes, qui leur donnais de temps en temps des conseils en relations publiques. Parfois, j’avais peur qu’ils marchent sur une mine, et j’essayais de les dissuader de prendre telle ou telle mesure hâtive. Hésitants, ils me jetaient alors un regard plein de pitié, et je comprenais très bien qu’ils disaient en réalité : Yossi, ne fais pas l’enfant, ne sois pas idiot, ce que tu proposes ne nous convient pas, ce n’est plus de notre âge.

Je pensais aux journaux du lendemain, eux pensaient aux manuels d’histoire. De Pinhas Sapir [4] et Eshkol, deux travailleurs infatigables qui ont bâti ce pays, j’étais très proche. Au lieu de faire bouger les sondages, ils préféraient faire bouger la réalité. L’opinion publique est importante, mais elle est comme les sables mouvants, ici aujourd’hui, demain là-bas, et ce n’est pas l’alpha et l’oméga. Pour Eshkol et Sapir, la voix de la foule ne sonnait pas comme la voix du Seigneur. En plusieurs occasions, vitales, ils ont remis leur sort personnel entre les mains du jugement de l’Histoire, et ils étaient prêts à supporter les retards de la Justice : Ne t’inquiète pas, disaient-ils avec résignation, un jour ils comprendront.

Ces deux hommes, à la foi en leur mission profondément ancrée, ont fini par devenir des proies faciles pour leurs successeurs. Sapir a quitté la scène en silence, après avoir été le faiseur de rois. Après la guerre de Kippour, on parla de lui pour le poste de premier ministre, qui pourrait rebâtir sur les ruines, mais il refusa. Sapir savait ce qu’on ne sait plus aujourd’hui. Il connaissait ses limites, et savait que n’importe qui ne peut ni ne doit être premier ministre.

Eshkol fut enterré vivant six ans plus tôt, quand le poste de ministre de la défense lui fut subtilisé, alors qu’il avait préparé Tsahal pour la bataille comme personne ne l’avait fait avant lui. Ce fut un "parricide" : les fils ont sacrifié le père. En mai 1967, il y eut un coup d’Etat militaire en Israël, même s’il eut des habits civils, et le sceptre passa à la jeune génération. Eshkol refusa d’accepter la sentence et tenta même d’enrayer le mal, mais il accepta le verdict de son mouvement, humilié et emporté comme une feuille morte. Aujourd’hui, je pense qu’Eshkol a eu raison. En tout cas, le tribunal de l’Histoire lui a rendu raison.

Y a-t-il eu aussi un coup d’Etat silencieux en juillet 2006 ? L’état-major, cette fois encore, a-t-il dicté au gouvernement sa conception oiseuse de cette guerre ?

Quand Eshkol mourut deux ans plus tard [en 1969], il ne resta à l’héritière, Golda, qu’à nettoyer les restes du dernier souper de la Vieille Garde. Mais elle trébucha, la vieille dame aux yeux obscurcis, et la vaisselle vola en éclats. Depuis lors, la nation tente de recoller les morceaux. Et ce qui a pu être recollé a de nouveau volé en éclats.

Depuis 1967, depuis cette maudite ligne de partage des eaux, seuls de mauvais gouvernements ont dirigé Israël, certains très mauvais et d’autres moins. Tous, au fond, ont été des gouvernements de continuité et non de changement. L’Etat d’Israël, avec ses deux partis principaux, est un pays sans réelle alternative. Témoin le fait qu’aucun gouvernement israélien ne s’est débarrassé de l’occupation, tous au contraire l’ont approfondie. Il y a eu ici ou là des signes de volonté théorique de formuler un plan de retrait, partiel ou quasi total, mais cela s’est toujours terminé par un accroissement et une expansion des colonies. Et le retrait de Gaza n’a été qu’un retrait pour consolider l’occupation de la Cisjordanie.

Idem dans le domaine socioéconomique : un gouvernement est parti, un autre est arrivé, et le fossé entre les couches sociales au mieux est resté le même, au pire s’est élargi.

Même quand il n’était pas possible de choisir entre les principaux partis, restait au moins la possibilité de choisir entre les hommes. Quand une personnalité politique était discréditée, une autre ramassait la mise. Entre les ronces, il était toujours possible de distinguer le vin, de remarquer la figue. Il y avait toujours de l’espoir, et quelqu’un à qui s’en remettre.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Le malaise général et l’angoisse qui parcourent le pays viennent de la disparition de toute personnalité alternative. Ce ne sont pas seulement des croyances et des opinions qui ont été invalidées : les hommes, eux aussi, ont dépassé leur date de péremption.

Ces derniers jours, on entend des échos qui appellent au retour de Benjamin Netanyahou et Ehoud Barak : c’est à la fois la preuve et l’explication du sentiment de dépression. Après tout, il y a peu de temps, les deux hommes étaient vomis par les électeurs, et voilà que certains les voient déjà comme la base d’un nouveau gouvernement. Si l’on languit Barak et Netanyahou, cela peut faire penser que bientôt, ce sera le vaisseau qui fuira les rats.

Le système politique, sous sa forme actuelle, est moribond. D’un côté, des politiciens corrompus et qui ont échoué, et de l’autre, tous ceux qui les protègent, par les mots, le bégaiement ou le silence. Jamais Israël n’a eu de dirigeants aussi pourris. Les politiciens engraissés sont morts, ce sont des cadavres de poissons puants qui ne font que flotter, et que le cours de l’eau emporte.

Tout geste, toute déclaration de leur part sont suspects. On peut conseiller des négociations avec la Syrie à propos du Golan, on peut les refuser, mais chacun sait ou soupçonne pourquoi soudain on pénètre sous ce dais de mariage, jusqu’à présent interdit.

A la fin de la guerre de Kippour, il était évident que Golda et Dayan rassembleraient leurs effets personnels en prévision d’un changement. Tous les yeux étaient alors tournés vers Itzhak Rabin. Mais où est le Rabin d’aujourd’hui ? Certainement pas dans ce gouvernement, ni dans cette Knesset, ni dans cet état-major, pas plus que chez le Président. Mais il est inconcevable qu’il ne soit pas là. Le trouverons-nous parmi les combattants abandonnés au front, ou parmi les civils abandonnés à l’arrière ? Tant de gens ont fait preuve de courage et d’initiative ce dernier mois, courage militaire et courage citoyen. Et si Rabin n’existe pas, nous l’inventerons. Il n’était pas d’une espèce si rare, et nous ne sommes pas si appauvris que cela.

Nos Sages disaient : "Si les anciens sont comme des anges, alors nous sommes comme des humains, et si les anciens sont comme des humains, alors sous sommes comme des ânes, et même pas comme l’âne de Rabbi Pinhas Ben Yaïr [5]." Les anciens, comme je les ai connus, n’étaient pas des anges mais des humains, ce qui nous laisse l’option de l’âne. Celui qui est parti conquérir un royaume n’a rencontré que des ânes, et depuis lors, entre les braiments des ânes, nous vivons à crédit.

Mais nous, les sept millions de citoyens israéliens, n’avons aucunement l’intention de périr par le glaive rouillé de nos dirigeants. Nous désirons la vie, et une bonne par-dessus le marché. Et ce ne sera que si nous ne perdons pas espoir que nous rebâtirons le sionisme de S. Yizhar [6]. réaliste mais humain.