Pourquoi le Meretz a chuté

Thème : Politique intérieure israélienne Camp de la paix israélien

Ha’aretz
mis en ligne le 31 janvier 2003
par Elia Leibowitz

Sur le site d’Haaretz

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

A première vue, la raison de l’effondrement du parti Meretz semble reposer sur le message adressé à l’opinion publique israélienne durant les deux terribles années du gouvernement Sharon. Le Meretz persistait à dire qu’Israël devait tendre la main, et rechercher la main tendue de leur côté par les Palestiniens. Les dirigeants du Meretz, comme d’autres personnalités de gauche, disaient à l’opinion qu’une telle main existait bien de l’autre côté, et qu’ils se faisaient forts de la trouver. Ils ajoutaient qu’ils étaient en faveur d’un démantèlement des colonies, et que lorsqu’ils seraient au pouvoir, c’était ce qu’ils feraient, immédiatement après la première poignée de main avec l’autre côté.

Le fait de déclarer de facon incessante, dans tous les médias, à tout moment et en toute circonstance, que nous devons tendre la main et qu’Israël doit prendre une initiative politique et entreprendre immédiatement une négociation avec les Palestiniens constitue une double erreur.

D’abord, il est impossible de persuader un cerveau humain moyen, un jour ou deux après que le propriétaire de ce cerveau a constaté de ses propres yeux les dégâts d’un bus explosé laissant 23 morts et le double de blessés, que des négociations peuvent être menées avec la société qui a produit les auteurs de ces attentats. Peut-être une analyse posée et argumentée serait-elle en mesure d’expliquer que tous les Palestiniens ne sont pas des assassins, et même que les assassins ne constituent pas une majorité. On peut aussi, peut-être, démontrer dans un langage relativement simple, que le message de la gauche n’est pas de négocier avec lesdits assassins, mais avec un certain nombre de gens civilisés, qui veulent bien nous parler. Il reste cependant que face au vacarme des explosions, aux cris des blessés agonisants et aux hurlements des sirènes, cette explication posée ne passe pas de façon claire. Le message de la gauche est perçu par l’opinion comme absurde, pour ne pas dire complètement dingue, et ce même si ses auteurs le considèrent comme parfaitement sensé.

La seconde erreur est encore plus grave que la première. La position du Meretz et de la plupart de la gauche israélienne consiste à dire que le processus qui devra ramener le calme dans la région doit commencer par des négociations avec les Palestiniens. Il s’agit d’une erreur à la fois sur les plans politique et psychologique. Cela ne veut absolument pas dire que nous ne devons pas parler avec les Palestiniens. L’erreur, en revanche, consiste à croire, sans même parler du fait de le proclamer à l’opinion, qu’un retrait découlera de ces négociations. L’ordre des choses, aussi bien sur le plan chronologique que dans son essence, est exactement l’inverse. Des négociations fructueuses auront lieu après un retrait, ou au moins après une série de mesures prises par le gouvernement israélien, claires et irréversibles, qui démontreront de façon irréfutable qu’un retrait est imminent.

Cette erreur est dûe à une lecture erronée de l’histoire. Les traités d’histoire nous enseignent que les guerres entre les peuples se terminent par un processus de négociation. De là, un lecteur peu attentif en conclura que les négociations sont le truc qui permet d’en finir avec un conflit. Cependant, une lecture plus attentive et plus sérieuse montre que l’étape des négociations entre des parties opposées n’est que le résultat de la fin d’un conflit violent, et non la cause de cette fin. Les deux parties commencent à negocier lorsqu’elles arrivent toutes deux à la conclusion qu’elles ne peuvent plus rien obtenir par la violence. Il s’agit là d’une condition sine qua non. Cela se produit quand chaque partie reconnaît au moins les limites de sa propre force.

Pour la droite israélienne, Israël dispose d’une puissance illimitée au Moyen-Orient ; nous pouvons faire ce qui nous chante dans les territoires ; il n’y a aucune limite à notre force, ni géographique, ni démographique, ni morale. Dans leur réplique à cette vision de droite, le Meretz et la gauche ne font qu’à peine référence à la folie inhérente à la position de la droite à propos de la force d’Israël, alors que cette mégalomanie en constitue la fondation, et la faiblesse majeure. Le Meretz semble même partager l’opinion de la droite. C’est tout juste s’il note, de facon tout à fait correcte, qu’il ne s’agit pas d’une position tenable sur le plan moral. Il semble que la gauche en Israël ait encore à intégrer le fait que, tant que cette illusion de la droite sur "la force et la puissance entre nos mains" ne sera pas mise en pièces, il n’existe aucune chance de provoquer un changement dans l’opinion publique susceptible de forcer le gouvernement à commencer d’affronter sérieusement le sujet de la nécessaire évacuation des colonies.

Une véritable opposition au gouvernement actuel doit dire la vérité à la nation. Il s’agira d’un processus long, douloureux et frustrant, qui peut s’étaler sur des mois, ou des années. Le point essentiel de cette vérité qui doit être dite, c’est le fait que la portée de la puissance d’Israël s’arrete à la Ligne Verte de 1967. Une véritable opposition doit dire à la nation qu’il ne sert à rien de tenter d’étendre cette puissance au-delà, mais que derrière ces lignes, Israël est solide comme un roc. Elle devra également expliquer à l’opinion qu’il est d’un intérêt vital d’adresser aux Palestiniens un message clair et convaincant, selon lequel Israël, aujourd’hui, reconnaît cet état de fait. Ce message ne peut etre adressé que sous la forme d’une évacuation effective de colonies, unilatéralement, inconditionnellement, et sans autre considération pour ce que l’autre côté pourra faire.

Une opposition qui portera ce message connaîtra des temps difficiles. Elle commencera par être faible, et pourra même subir harcèlements et persécutions. Les événements à venir en Israël finiront par provoquer la nécessaire révolution des esprits, mais le prix à payer en sera intolérable. En fait, il est déjà intolérable. Un parti d’opposition qui adoptera ce programme sans flancher ni bégayer, et qui fera preuve de patience, de persévérance et de ténacité, peut jouer un rôle crucial dans l’accélération de cette révolution conceptuelle. Il aura alors une mission nationale essentielle, car il sauvera des vies. Dans le paysage politique israélien actuel, le Meretz, défait aujourd’hui, demeure la seule possibilité pour constituer le noyau dur de cette opposition.