Nétanyahou met en péril la sécurité nationale d’Israël

par Ron Ben-Yishaï

Trad. : Michaël Taugis pour LPM ; Notes : Michaël Taugis & Tal Aronzon pour LPM.

Photo : Nétanyahou et Lieberman. Crédit Gil Yohanan [DR]

YNet, le 19 mai 2016

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Le chapô de l’édition électronique du Yédioth A’haronoth

Le Premier ministre joue à l’apprenti sorcier aux dépens de la nation, en confiant le ministère de la Défense à Avigdor Lieberman, qui n’a aucune expérience, à la place d’un professionnel expérimenté. Par cette mesure sans précédent, il envoie à l’armée un message clair : les valeurs auxquelles elle est traditionnellement attachée ne sont plus d’une importance capitale.

La tribune de Ron Ben-Yishaï

Le limogeage du ministre de la Défense, Moshé Ya’alon, et son remplacement par le député Avigdor Lieberman sont des manœuvres qui montrent que le Premier ministre, Benyamin Nétanyahou, n’a aucun sens des responsabilités. Le Premier ministre compromet la sécurité nationale jusqu’à l’excès, par pur opportunisme politique, en cédant à l’aile droite de son parti. Nommer Lieberman à la place de Ya’alon est aussi un acte immoral, car Nétanyahou fait ainsi passer un message à l’adresse des hauts commandements respectifs de l’armée israélienne, du Shin Beth [1] et du Mossad [2] : il les met en garde contre toute déclaration qui pourrait être interprétée comme une opposition au gouvernement, puisque désormais, quiconque n’a pas le doigt sur la couture du pantalon court le risque d’être mis à l’index.

Cette mesure qui porte directement atteinte à la sécurité nationale est due à l’irresponsabilité du Premier ministre. Il remplace un ministre de la Défense qualifié, chevronné, raisonnable – qui a toujours gardé la tête froide et a maintes fois fait par son efficacité la preuve de ses compétences stratégiques – par un député qui n’a pratiquement aucune expérience en matière de sécurité, dont le caractère est imprévisible et qui devra, dès les premiers moments de son entrée en fonction, prendre des décisions qui vont affecter nos vies.

Au long de sa carrière militaire, Ya’alon a accompli de nombreuses missions. Pour n’en citer que quelques-unes, il a commandé l’unité d’élite des parachutistes, les commandos de la Sayeret Matkal ; il a été chef d’état-major de l’armée israélienne et ministre de la Défense de deux gouvernements différents. Il a également commis des erreurs, mais elles restent négligeables au regard de la sûreté de jugement dont il a constamment fait montre en tant que commandant et ministre.

Le ministre de la Défense d’Israël ne doit pas forcément être un militaire. Un civil pourrait être tout à fait compétent dans ces fonctions, comme l’a montré l’ancien ministre de la Défense, Moshé Arens. Mais ce ministre doit avoir un peu d’expérience, ainsi qu’une certaine compréhension des questions de sécurité – susceptibles l’une et l’autre de lui permettre de prendre des décisions et d’approuver des opérations alors qu’il ne dispose, pour ce faire, que de quelques heures.

À supposer que l’expérience de Nétanyahou sur ces questions puisse, par moments, pallier l’inexpérience de Lieberman, il ne faut pas oublier que le ministre de la Défense est livré à lui-même lorsqu’il prend une multitude de décisions d’une portée considérable sans consulter le Premier ministre. Le ministre de la Défense est celui qui approuve les plans opérationnels, les commandes [de matériel ou d’équipements] etc., avant même leur présentation au Premier ministre et au cabinet de sécurité. Le ministre de la Défense est comme un videur à l’entrée d’une discothèque, et nous allons à présent voir si Lieberman laissera passer des plans opérationnels lorsqu’ils se trouveront être contraires à ses opinions politiques.

Or, on se prépare maintenant à ce qu’un homme qui a proposé de bombarder le barrage d’Assouan et de transformer Gaza en terrain de foot trône au siège du ministère de la Défense à Tel-Aviv. On devrait se souvenir que c’est ce genre de déclarations qui a fait de Lieberman une persona non grata en Égypte, du temps où il était ministre des Affaires étrangères. La coopération sécuritaire avec l’Égypte est la pierre angulaire de la sécurité nationale d’Israël, alors que Daesh menace nos frontières au sud et au nord. Il n’est pas difficile d’imaginer la réaction du président égyptien Abdel Fatah al-Sissi lorsqu’il apprendra que c’est avec lui qu’il devra désormais collaborer. De plus, la communauté internationale, États-Unis compris, ne va pas voir d’un très bon œil la nomination de Lieberman et le limogeage de Ya’alon. Ce n’est un secret pour personne qu’entre l’administration Obama et Ya’alon ce n’était pas le grand amour, car il avait tendance à exprimer ses opinions négatives avec une certaine verdeur. Néanmoins, les Américains le respectaient pour ses compétences. Il savait négocier avec eux et avec leur ministre de la Défense.

En conclusion, un mot sur le message que Nétanyahou adresse à l’armée à la faveur de cette décision, et sur les effets néfastes que la destitution très médiatisée de Ya’alon – un homme guère éloigné de Lieberman sur le plan politique, mais capable de s’exprimer avec respect et de faire montre d’égards envers la dignité humaine – aura peut-être sur l’appareil sécuritaire en Israël. Il se peut que cette décision provoque ce contre quoi Ya’alon et l’adjoint du chef d’état-major de l’armée israélienne [3] nous avaient mis en garde : une politique d’intimidation du haut commandement de l’armée israélienne l’obligeant à modifier ses comptes-rendus et ses opérations au gré des lubies des groupes les plus extrémistes et les plus véhéments au sein du parti au pouvoir, au lieu de donner la priorité aux besoins du pays en matière de sécurité nationale.

Avec cette décision dramatique, Nétanyahou envoie un message clair à l’armée israélienne : les valeurs auxquelles elle était jusqu’à présent attachée et qui fondaient ses règles de conduite ne sont plus de saison. Désormais, c’est à des sources plus bibliques qu’on va puiser les principes auxquels elle est censée adhérer, à commencer par celui-ci : « Si un homme s’apprête à te tuer, devance-le et tue-le » [4] – même s’il n’a ni la capacité ni les moyens de passer à l’acte. Ce n’est pas seulement immoral, c’est également dangereux - le risque augmentant de pair qu’une autre confrontation avec une jeune Palestinienne âgée de 12 ans et armée de ciseaux ne déclenche un conflit de grande envergure avec les Palestiniens.

Ceux qui auront à subir les conséquences les plus lourdes de cette nouvelle orientation seront les Palestiniens, mais les soldats de Tsahal [5] et les citoyens israéliens vont aussi en payer le prix fort. La communauté internationale acceptera l’affirmation selon laquelle Israël « exécute des enfants ». Le remplacement de Ya’alon par Lieberman est le signal qu’attendaient les têtes brûlées et les boutefeux issus du “bon côté” de l’éventail politique, le signe qu’ils ne doivent se faire aucun scrupule d’allumer le prochain brandon de la discorde.

Il est honteux que le Premier ministre, par cette manœuvre politicienne, joue à l’apprenti sorcier au détriment de la sécurité des civils de son pays. Quant à moi, le jour où Lieberman occupera le fauteuil du ministre de la Défense, je sais que je vais dormir beaucoup moins bien la nuit.

Notes

[1] Anagramme deSheroutei Bitakhon, les “Services de Sécurité” [intérieure] du pays.

[2] Abréviation usuelle du Mossad léModi’in ou-léTafkidim Meyouhadim, litt. “Institut de Renseignement et de Missions spéciales”.

[3] Yaïr Golan, dont la récente allocution lors du Jour de la mémoire de la Shoah a ouvert une polémique sur l’état des valeurs morales dans l’armée, et plus généralement le pays, après des décennies d’occupation. Voir sur ce site la traduction de ce discours (http://www.lapaixmaintenant.org/All...) et le billet d’humeur d’Ilan Rozenkier qui le commente (“La nouvelle bataille du Golan” : http://www.lapaixmaintenant.org/La-...).

[4] Écrit Rachi, au 13e siècle en Champagne, venant conforter le premier verset d’Ex. 22 – « Si le voleur est trouvé en effraction, s’il est frappé et meurt, pas de sangs [versé en réparation] pour lui » (Trad. André Chouraqui). cf. traité Berakhot, 58 a, Talmud de Babylone.

[5] Acronyme de Tsva Hagana LeIsrael, litt. “Armée de défense d’Israël”.