Ma’oz Esther ou le miracle de la multiplication des évacuations

Thème : Colonisation, yesha États-Unis

Ha’aretz
mis en ligne le 29 mai 2009
par Nehemia Strasler

Du temps des relations incestueuses entre l’administration de Washington et le gouvernement israélien, les choses étaient faciles et le livret d’opérette bien réglé. Pendant que Bush jouait au golf, Condoleezza Rice tapait parfois du poing sur la table pour rappeler à Israël ses engagements (démantèlement des colonies illégales), la police évacuait une colonie et les médias pouvaient titrer : « Israël évacue une colonie » (Ma’oz Esther n’était pas le seul cas, même s’il s’agit d’un cas d’école). Le lendemain, les colons, hors champ des caméras, s’en retournaient sur les lieux. Et tout le monde était content. Il semble qu’aujourd’hui, les choses aient changé entre Jérusalem et Washington. Obama est, semble-t-il, sérieux quand il exige l’évacuation de colonies israéliennes de Cisjordanie. Il l’a répété à Mahmoud Abbas. Et Mitchell, son émissaire permanent au Proche-Orient, est au fait de ces petits jeux. Obama est-il le dernier recours de la majorité des Israéliens qui se voient imposer par une minorité agissante une politique dont ils ne veulent pas, par divers moyens dont le chantage (y compris financier) ? On en saura un peu plus à l’occasion du discours d’Obama au Caire, où il compte définir une nouvelle politique américaine pour la région

Ha’aretz, 26 mai 2009

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Ma’oz Esther est une colonie illégale particulièrement souple. De fait, elle fait l’objet d’un accord non écrit entre les colons et le gouvernement. Chaque fois que les Américains exercent une pression, la police reçoit des ordres, se met en mouvement, et plusieurs centaines de membres de forces de l’ordre évacuent cette minuscule colonie. En mettant leur vie en danger, ils démantèlent les quatre cabanes en tôle, les deux tentes et le bâtiment en bois qui contient des toilettes et des douches. Le lendemain matin, les colons retournent sur les lieux, reconstruisent les cabanes en tôle et remontent les tentes. Le conseil local leur remet l’électricité et l’eau, et enlève les ordures (bien qu’il s’agisse d’une colonie illégale).

Puis, les colons attendent sagement la prochaine évacuation. Ma’oz Esther en a déjà connu quatre, donc personne ne s’émeut. Chaque protagoniste joue son rôle dans une pièce destinée à jeter du sable aux yeux des Américains et à détourner leur attention des constructions qui se poursuivent partout en Cisjordanie.

Dès avril 2003, quand la Feuille de route a été présentée, le gouvernement israélien s’est engagé à démanteler 22 colonies illégales. Et alors ? OK il s’est engagé. Pendant ce temps, plusieurs dizaines de colonies illégales supplémentaires ont été érigées, non sans un clin d’œil de la part du gouvernement, car nous sommes très forts pour embobiner le monde entier - et surtout nous-mêmes.

Lors du conseil des ministres de cette semaine, Benjamin Netanayahou a dit : "Nous n’établirons pas de nouvelles colonies." Mais il a rajouté : "Il n’est pas juste de ne pas apporter de solutions à la croissance naturelle [des colonies existantes, ndt]." Bluff israélien géant. Car chaque colonie occupe une colline voisine ou une terre agricole palestinienne, construit des routes et des maisons et appelle cela « croissance naturelle ». Ce n’est pas une nouvelle colonie mais un nouveau quartier, disent les colons. Même les nouveaux immigrants qui s’y installent sont considérés comme une « croissance naturelle ».

Les colons ont un seul but : établir des faits accomplis sur le terrain pour rendre impossible toute solution de compromis territorial. Pas d’Etat palestinien, pas même un Etat palestinien cantonisé. Pour ce faire, ils agissent sur deux plans. Ils s’étendent constamment en construisant de grandes villes comme Ariel ou Ma’aleh Adoumim, enfoncées profondément en territoire palestinien. Et ils ont soin de faire de l’évacuation des colonies du Goush Katif (bande de Gaza) un traumatisme qui n’en finit pas et un fardeau économique impossible à supporter qui empêchera une évacuation plus importante en Cisjordanie.

Récemment, les partisans des colons à la Knesset ont formé une commission d’Etat chargée d’évaluer la manière dont les colons du Goush Katif ont été expulsés. Le ministre qui les représente au gouvernement, Daniel Hershkowitz (Habayt hayehoudi), a créé une commission ministérielle ad hoc. Il est vrai que les colons ont bénéficié d’un excellent traitement et de budgets pharaoniques, mais qu’importent les faits quand on a des objectifs politiques ? Ils n’ont pas cessé d’exiger et plus ils ont reçu, plus ils ont exigé pour, ainsi, discréditer le gouvernement et intimider les politiciens.

Au début, le budget alloué à leur évacuation était de 3,5 milliards de shekels (environ 700 millions d’euros), mais il a atteint 7 milliards (environ 1,3 milliard d’euros) à cause de diverses pressions. Et il ne s’agit là que de 1 751 foyers. Cela signifie que le budget pour évacuer 25 000 familles de Cisjordanie serait de 100 milliards, soit une somme rondelette qui pourrait être dissuasive.

Ehoud Barak, ministre de la défense, a promis de démanteler les 22 colonies illégales « dans les prochaines semaines. » Cela est parfaitement risible : quand il était ministre de la défense d’Ehous Olmert, il n’en a évacué aucune alors qu’il avait le soutien du premier ministre. Et maintenant, il va évacuer des colonies sous Netanyahou alors que le premier ministre est en faveur de leur expansion ?

Pendant 40 ans, le conseil représentatif des colons (Yesha) et les colons eux-mêmes, soit une minorité agressive et braillarde, nous a imposé leur programme. De force, ils imposent leurs opinions politiques à une majorité qui s’incline. La plupart des Israéliens sont en faveur d’une solution à deux Etats, mais la minorité rend cette solution impossible. Cette minorité compte lutter contre l’évacuation de colonies. Elle compte bloquer des autoroutes, ériger deux colonies pour chaque colonie évacuée, faire campagne contre le premier ministre et faire pression sur les partis Shas et Israel Beitenou (Avigdor Lieberman) pour qu’ils combattent le « gouvernement de l’expulsion ».

Mais en fait, ils n’ont pas beaucoup de soucis à se faire. Le démantèlement des colonies n’est qu’une grosse mascarade - à destination exclusive des spectateurs américains. Il est toujours possible d’évacuer Ma’oz Esther.