Les Arabes israéliens : le Triangle et les limbes - 2e partie

par La Paix Maintenant, édition

Suite de notre voyage d’études. Deuxième partie de la journée de jeudi.

13h

Lydia Aisenberg nous présente notre excursion de l’après-midi dans une petite région de Cisjordanie incluse entre la Ligne Verte et la Barrière de séparation ainsi qu’à Bartaa un village divisé par la ligne Verte.

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Arrêt au village de Bartaa

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Même si le village se retrouve en entier du côté ouest de la barrière de séparation, la division administrative a toujours cours au sein du village. Il ne faut pas oublier que la ville n’est divisée que par un simple oued qui ne fait quelques mètres de large au sein de la ville : la séparation géographique n’est pas à la hauteur du gouffre politique entre les deux parties ! Ryad Kabbah, directeur du centre judéo-arabe pour la paix et originaire de la ville, a ironiquement comparé la situation à celle de Berlin ou Beyrouth !

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Les habitants de la partie ouest sont tous citoyens israéliens car habitant dans les frontières de l’Etat né en 1948.

Les habitants de la partie est ont été sous souveraineté jordanienne entre 1948 et 1967 et ont donc disposé de passeports jordaniens. Après la guerre de 1967, ils se sont retrouvés comme les autres habitants de Cisjordanie sous administration militaire d’occupation. Après les accords d’Oslo, La partie est de Bartaa a été incluse dans la zone B (sous administration civile palestinienne et sous contrôle israélien pour les questions de sécurité).

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Les habitants de cette zone ne peuvent donc pas quitter la Cisjordanie ; officiellement, ils ne sont pas autorisés à passer dans la partie ouest ! Mais la Barrière de séparation les sépare du reste de la Cisjordanie, ils sont confinés dans une petite zone entre la Ligne Verte et la Barrière, nommée "limbo land" (littéralement les limbes) par notre guide.

Par des mariages "mixtes" entre habitants des deux parties de la ville, environ la moitié des habitants de la partie est sont devenus citoyens israéliens avec leurs enfants. Ils peuvent donc circuler normalement en Israel. Reste la moitié des habitants de l’est limités aux "limbes"...


Rencontre avec Dr Ayad Djechean membre du conseil municipal de Nazareth et Safouan Fahoum, ancien Directeur du bureau du Maire, membres du Front Démocratique (parti Hadash présent à la Knesset) de Nazareth

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Safouan Fahoum nous décrit les arabes israéliens comme une "minorité palestinienne au sein d’Israel". Nazareth, la plus grande ville arabe israélienne, est située au coeur de la Galilée, la région nord d’Israel. Il existe en fait deux Nazareth : Nazareth Tahtit (littéralement d’en bas), la ville arabe, et Nazareth Ilit (d’en haut), la nouvelle ville.

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Alors que les arabes israéliens vivent sous administration militaire (jusqu’en 1966), les gouverments israéliens de l’époque lancent la judéisation de la Galilée par la création de villes destinées à être peuplées majoritairement par des juifs. Safouan Fahoum nous explique comment le gouvernement israélien a proposé d’acheter des terres privées aux résidents arabes afin d’installer cette nouvelle ville. Face au refus de la plupart des propriétaires, le gouvernement a forcé la vente de ses terres en les expropriant, l’argent des ventes étant mis à disposition sur des comptes en banque au profit des expropriés.

Safouan et Ayad insistent sur la discrimination que subit leur ville dans sa gestion municipale. Le budget municipal, abondé majoritairement par l’Etat d’Israel, est le de 70 à 80 % celui d’une ville juive de même taille. Ils feront remarquer, suite à nos questions, que les villes dites de développement (comme Sderot que nous avons visitée hier) disposent aussi de budgets défavorisés.

Par ailleurs, la population arabe israélienne est plus pauvre en moyenne : 15% des familles du secteur juif vivent sous le seuil de pauvreté contre 50% dans le secteur arabe. Cela induit un impact sur les impôts locaux et le budget de la ville s’en ressent d’autant plus.

Cette différence de budget se retrouve dans le manque manifeste d’infrastructures publiques. Les habitants de la ville dépendent beaucoup de missions étrangères (française, écossaise et italienne) pour les besoins de base (école, hôpitaux). 45% des élèves de la ville étudient dans des écoles gérées par les missions, par manque d’écoles publiques.

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Safouan insiste sur l’importance du climat politique israélien vis-à-vis des arabes. Par exemple, le gouvernement Rabin avait lancé des programmes d’infrastructures dans les villes arabes et de développement. Malheureusement, la situation n’a fait qu’empirer depuis. La question de l’Etat juif et démocratique se pose de plus en plus avec la tension autour de l’occupation des territoires palestiniens. Revient sur le devant de la scène (notamment avec Liebermann) l’interrogation des israéliens sur la loyauté des arabes vis-à-vis de l’Etat d’Israel. Des projets de lois menacent par exemple d’interdire les manifestations de commémoration de la Naqba.

Par ailleurs, Ayad revient sur la situation de discriminations à l’emploi : les arabes ne peuvent quasiment pas accéder à certains secteurs considérés comme sensibles ou stratégiques : eau, électricité, compagnies de sécurité, télécommunications, etc. Selon lui, pour beaucoup d’arabes, il ne reste que des emplois de service et de commerce pour subvenir à leurs besoins.

Safouan rappelle la revendication des arabes pour être reconnu en tant que minorité nationale, absente de tous les symboles nationaux (drapeau, hymne). "Nous ne sommes pas des migrants ! C’est l’Etat d’Israel qui est venu à nous." rappelle-t-il. De façon générale, il pense au rôle que pourrait jouer la minorité palestinienne au sein d’Israel en faveur du processus de paix et estime que les questions de la séparation en deux Etats et de la citoyenneté des arabes israéliens sont liées.


20h

Rencontre avec le Père Emile Shoufani

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Le père Shoufani se qualifie lui-même d’arabe israélien plutôt que de palestinien. Il considère que la revendication systématique du mot "palestinien", si elle peut avoir un sens historique, ne correspond plus à son vécu du moment. Il est "politiquement israélien, maintenant et pour le futur".

Il est une personnalité incontournable de la communauté chrétienne de Palestine. Il commence par nous expliquer qu’il ne nous parlera pas du conflit, même si c’est le sujet qui nous intéresse. "Il existe beaucoup de solutions mais le coeur n’y est pas" précise-t-il. Selon lui, l’essentiel est dans la communion avec l’autre, comme il l’a expérimenté dans l’un de ses derniers projets. Son projet, contrairement à d’autres mouvements militants, est "humaniste et spirituel". Il nous en rappelle la génèse.

La première intifida a fait exploser la coexistence entre juifs et arabes au sein de la société israélienne. A la mort de Rabin, on ne s’est pas arrêté pour tirer les conclusions de cet événement pour Israël mais aussi pour tout le Moyen-Orient. Plus de paix possible ? Peut-être pas mais il fallait changer de lieu ou de table de négociations.

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Suite à de nombreuses années de rencontres, de conférences, de réunions publiques avec des juifs israéliens, il s’est rendu compte que finalement, il était passé à côté de cette peur instinctive et physique que ressentaient les juifs israéliens, peur de la disparition liée à la Shoah. Le lieu de cette peur n’était pas l’essentiel dans sa démarche ; il insiste sur la prise de conscience suivante : "J’ai cherché les points communs entre juifs et arabes, tous les chemins vers la paix, j’ai organisé des congrès pour la paix, des rencontres mutuelles, des activités culturelles (...) Mais je n’ai pas vu cette peur. (...) Après 25 ans de rencontres, je ne connaissais pas vraiment [mes amis juifs] car je ne comprenais toujours pas ce qu’ils ressentaient."

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Le conflit est vécu au plus profond de l’être, chacun se sent menacé dans son existence charnelle par la simple présence de l’autre. On n’était plus du tout sur les questions de coexistence ou de tolérance. Il a alors demandé à des juifs israéliens de leur expliquer ce que c’était "d’avoir peur en tant que juif", le tout dans un esprit de communion. Après deux mois de discussions, on s’est rendu compte que toute une génération d’adultes qui vivait en Israel actuellement était la deuxième génération de la Shoah. Ils se sentent encore menacés physiquement à l’heure actuelle, à l’aune de cette histoire.

Or, on ne peut pas parler ou négocier avec quelqu’un qui se sent menacé. Il faut l’écouter et essayer de ressentir ce qu’il ressent. Huit mois de discussions les ont amenés à l’organisation d’un voyage à Auschwitz. Il insiste sur le point suivant : "Le but initial n’était pas de faire un voyage à Auschwitz mais la conséquence naturelle d’une réelle écoute sur les peurs ressenties par l’autre. C’est l’aboutissement d’une démarche et non une finalité en tant que telle. Nous n’étions pas là pour demander pardon, ni pour porter une quelconque propagande au sujet de la Shoah."

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Ainsi 300 personnes de toutes confessions se sont rendues à Auschwitz. L’un des points de rencontre importants du voyage était les prières en commun. Personne ne faisait sa prière dans son coin mais chacun devait faire la prière de tous. Il résume avec cette phrase en hébreu "Aher zé ah", "L’autre c’est le frère".

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Au retour de son voyage, on lui a demandé : "Que devons-nous faire en retour ? Que peut-on faire pour parler de la souffrance palestinienne ? Aller à Sabra et Chatila ?" Il a alors répondu "Non ! On finira fatalement par vouloir comparer les douleurs." Chacun doit faire sa démarche de compréhension vers l’autre. Il continue en substance : "Si on ressent profondément la douleur de voir Guilad Shalit prisonnier par le Hamas, on comprend tout de suite ce que ressentent les familles des 10000 prisonniers détenus dans les prisons israéliennes".