Le prix de la victimisation

Thème : Comprendre l’Autre

The Guardian
mis en ligne le 8 février 2005
par David Grossman

En ce moment même va débuter le sommet de Sharm al-Sheikh. On s’attend à ce qu’y soit déclaré un cessez-le-feu des deux côtés. Des discours seront prononcés, des promesses probablement faites. Dans cet article, David Grossman, l’un des plus grands écrivains israéliens, et importante figure du camp de la paix, se place délibérément plus loin et envisage un type de discours qui sera très probablement absent du sommet : pour lui, faire un premier pas vers la paix, c’est, pour Israël comme pour la Palestine, admettre qu’ils ont été agresseurs aussi bien que victimes

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The Guardian, 8 février 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Qu’arriverait-il si le Premier ministre d’Israël commençait son discours aujourd’hui au sommet israélo-palestinien de Sharm al-Sheikh en reconnaissant la souffrance du peuple palestinien ? S’il déclarait qu’Israël accepte une responsabilité partielle pour ces souffrances ? Quel effet ces mots simples et directs auraient-ils sur l’opinion palestinienne ? La position d’Israël dans les négociations à venir en souffrirait-elle ? Israël y gagnerait-il ?

Quel sentiment auraient les Israéliens si le président de l’Autorité palestinienne commençait son discours en exprimant ses regrets pour les souffrances que le peuple israélien a endurées ? S’il reconnaissait, simplement et directement, que les Palestiniens sont partiellement responsables de ces souffrances ? Peut-on imaginer un pareil moment, dans la marée de soupçon et d’hostilité qui nous piège, eux et nous ?

Il est clair pour tout le monde qu’un accord de paix définitif entre Israël et la Palestine devra traiter des souffrances que les deux peuples se sont mutuellement infligées, et de la responsabilité de ces souffrances.

Personne ne doute que chaque côté négociera bec et ongles avant de consentir à reconnaître officiellement la souffrance de l’ennemi. Au cours des pourparlers de Camp David de l’été 2000, les Palestiniens ont cherché à donner un prix pour chacun des chapitres de leur tragédie nationale. Les représentants israéliens à Camp David découvrirent que les Palestiniens avaient calculé des indemnités pour chacune des maisons et des quartiers de Jérusalem d’où avaient fui des Palestiniens en 1948. De même pour tout village d’où des Palestiniens avaient été expulsés, et pour toute personne tuée par Israël au cours du conflit. Mais, quand le moment d’un traité sera venu, Israël pourra, lui aussi, soumettre une addition pour tout ce que les Palestiniens ont fait aux Israéliens, depuis le début du conflit jusqu’au jour dit. Israël donnera un prix pour toute attaque violente, y compris le bombardement des villes du sud, il y a trois semaines, depuis la bande de Gaza. Sans oublier la longue liste de biens qu’ont abandonnés les Juifs dans les pays arabes d’où ils ont fui.

Toutefois, la concession la plus difficile à faire, concession implicite qu’il y a lorsqu’on reconnaît la souffrance de son ennemi et qu’on en accepte une responsabilité, ne se situe peut-être pas sur le plan économique. Ce qui est réellement difficile, de chaque côté, c’est de renoncer à la perception qu’on a de soi-même comme unique victime du conflit. De chaque côté, se considérer comme victime donne de la force, de la motivation, un sentiment que sa cause est juste, de la cohésion. Cela relie les Israéliens comme les Palestiniens à leur identité historique. Les deux côtés, à leur manière, ont conçu leur histoire autour du sentiment que le destin les vouait à être victimes.

C’est précisément la raison pour laquelle une déclaration préliminaire du genre de celle que je suggérais plus haut aurait un effet réparateur sur les deux peuples. Un peuple qui est prêt à renoncer à détenir le monopole de l’"être agressé" se libère du défaitisme et de la paralysie inhérents au rôle de la victime unique et éternelle. Une nation qui est capable, après des générations de déni, de reconnaître sa responsabilité pour les souffrances qu’elle a causées (responsabilité que, de toute façon, elle acceptera tôt ou tard) découvrira très vite que son attitude vis-à-vis du conflit devient plus rationnelle et plus réaliste. Les autres points controversés deviendront moins chargés de symboles et de mythes. Ils n’en seront que plus humains, et bien plus faciles à résoudre.

Une pareille déclaration mutuelle peut pénétrer le coeur du conflit. Elle pourrait apaiser l’un de ses points les plus douloureux et les plus difficiles, un point qui depuis des années nourrit l’hostilité et le refus du compromis. Au bout du compte, la plupart des Israéliens et des Palestiniens connaissent les contours de l’accord définitif, et les limites des concessions que chaque côté est prêt à faire. Mais une acceptation mutuelle des souffrances peut donner au processus de paix la dynamique émotionnelle dont il manque si cruellement. Cela serait vraiment un geste grand, humain et généreux, qui s’élèverait au-dessus de l’aspect marchandage qui caractérise tous les autres domaines de la négociation. N’oublions pas que, derrière les chicaneries sur la libération de tant ou tant de prisonniers, sur la restitution de tant ou tant de kilomètres, il y a une double blessure : la blessure de l’insulte faite aux Palestiniens, et celle de l’insulte faite aux Israéliens. C’est l’insulte de la souffrance qui n’a jamais été reconnue, l’insulte des vies perdues dans un conflit qui aurait pu être résolu il y a longtemps si les deux peuples s’étaient montrés plus audacieux et plus généreux l’un envers l’autre.

Diffusé par Middle East News

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