Le credo du militant de Shalom Akhshav

Thème : Shalom Akhshav : action et influence

Ha’aretz
mis en ligne le 29 mars 2005
par Doron Rosenblum

Il n’est pas inutile de (sou)rire de soi-même. La manifestation récemment organisée par la gauche israélienne a été un flop : environ 10.000 personnes. Les colons, une semaine auparavant, en avaient mobilisé des centaines de milliers. Doron Rosenblum, tout en donnant par la bande une explication à cet échec, se moque ici de la culture de la manifestation à Shalom Akhshav (La Paix Maintenant), de sa naïveté supposée, de ses mythes et de ses habitudes. Bien que caricatural, bien sûr, il y a du vrai

sur le site d’Ha’aretz

Ha’aretz, 25 mars 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Je crois dur comme fer qu’adviendra la Manif. Celle qui, même si elle a du retard, finira par arriver, c’est certain.

Comme dans un rêve, je la vois, dans ma tête, flotter au-dessus du Monde, vociférer et charrier le mécontentement.

La grande Manif, celle du Grand Soir, celle de la rédemption. Celle qui nous fera passer des temps anciens aux temps nouveaux, comme on croyait autrefois.

Je la vois dans ses moindres détails : avec son ballon gonflable géant qui se balancera près du monument à la mémoire de la Shoah, comme un ivrogne au grand cœur ; avec sa grosse colombe en carton ; avec les "Test : un - deux ! Test : un - deux !" pour vérifier le bon fonctionnement des énormes haut-parleurs ; avec le bruit des barrières métalliques qu’on traînera pour bloquer l’accès aux rues adjacentes ; avec l’hélicoptère qui tournoiera au-dessus de nous ; avec la police montée déployée partout ; avec la foule qui s’écoulera vers la place Rabin comme des torrents d’eau dans un immense évier… Combien sommes-nous ? Quatre cent mille, cinq cent mille ? "Un million, d’après une estimation prudente de la police."

Parfois, on me tire de mes rêveries et on me dit : "imbécile ! commence à vivre ! tu ne peux pas vivre de manif en manif, surtout si des décennies s’écoulent entre elles. Et puis, de toute façon, ce qui compte, c’est ce qui se passe entre les manifs ; la politique, ça se fait au jour le jour dans le monde de la politique, dans le monde des grands, à la Knesset, dans les partis, dans les territoires - pas sur la Place [Rabin]"… Mais moi, je souris car je sais : les jours passent, les années passent, mais la Manif demeure. Même quand la Place est vide, elle est toujours là. Elle attend son heure.

Les gens me disent que je fais une fixation : que j’ai toujours 29 ans ; que j’en suis toujours au 29 septembre 1982, et que je n’ai jamais dépassé la "manif des 400.000" [1] - comme ces anciens des spectacles à l’armée qui ne se sont jamais remis d’un bref printemps juvénile et qui, depuis, fluctuent entre nostalgie, reproduction et espoir de se recycler dans autre chose. Mais moi, au fond de moi, j’y crois : la grande Manif est devant nous et non derrière. Vous allez voir ce que vous allez voir.

Alors oui, les colons nous ont volé (comme d’habitude, avec 20 ans de retard) non seulement le travail de la terre, les chansons, le souci de la sécurité, les médias, les années 80 elles-mêmes, mais aussi la manif des 400.000, et même le ballon gonflable.

Alors oui, la semaine dernière, on a eu du mal. Mais c’est seulement à cause d’une mauvaise organisation, et parce qu’il n’y avait pas d’artistes. Et d’ailleurs, l’estimation de la police est très sujette à caution : 10.000 personnes ? Pour moi, ils étaient 380.000 - si l’on compte tous ceux qui sont restés chez eux. Mais bon, je ne serai pas mesquin.

Oui, nous avons été pris dans une sorte de dissonance cognitive : appeler les anciens de la "manif des 400.000" - dont la victoire majeure est d’avoir fait tomber Sharon - à manifester pour Sharon et son désengagement, c’était un peu … dialectique, je dirais. Surtout que Sharon n’est pas venu chanter, et n’a même pas daigné éternuer dans notre direction. A vrai dire, j’ai moi-même eu du mal à me retenir, pendant la manif, de ne pas laisser échapper un "Sharon assassin !", par habitude, et j’ai dû remiser quasiment la totalité du répertoire des manifs pour Rabin, et même le "Sois fort, là où tu es".

Et quand est arrivé le moment des discours, nous n’avons plus du tout su quoi dire : qu’"une nouvelle aube s’annonce" ? Que "Nous n’oublierons pas et ne pardonnerons pas" ? [2] Alors, nous avons fini par entonner la Hatikva (hymne national, ndt). Mais nous avons quand même menacé les colons : s’ils veulent une guerre civile, alors allons-y, avec plaisir, on les attend dehors : moi, Yossi Beilin, la "majorité qui a décidé" et peut-être aussi Youli Tamir (si elle n’est pas en congé sabbatique). [3]

Mais la Manif reviendra. Croyez-moi. Plus imposante que jamais.

Avec les 400.000, plus la croissance naturelle, avec le ballon gonflable géant qui se balancera près du monument à la mémoire de la Shoah, comme un ivrogne au grand cœur ; avec les "Test : un - deux ! Test : un - deux !" des énormes haut-parleurs ; avec les "Combien sommes-nous ? Quatre cent mille, cinq cent mille ? Un million, d’après une estimation prudente de la police."… Et "maintenant, chanton-ons un chan-ant pour la paix" [4] et, tiens, voilà Leibowitz, et Rabin, et regarde, il y a Kaveret [5] qui revient… et la poitrine qui enfle à la vue des "grands" assis à la tribune dans leurs chemises bleu clair, qui savent quoi dire, avec des mots si beaux… et le rugissement de la foule qui se soulève comme une mer déchaînée… et puis, là, vous savez bien : voilà, on l’a fait, de nouveau.

La Manif, c’est-à-dire, parce que le reste, c’est de la politique à la noix, et, excusez-moi, mais moi, je ne suis pas un politicien.