Le Hamas a tué son fils - il oeuvre pour la paix

Thème : Abbas pour partenaire ? Comprendre l’Autre Initiatives de coopération et de coexistence Témoignages, "histoires humaines"

Israel Policy Forum
mis en ligne le 15 février 2006
par Yitzhak Frankenthal

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Israel Policy Forum, 10 février 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

On aurait pu s’attendre à ce qu’Itzhak Frankenthal, israélien, juif orthodoxe, ne soit pas très heureux de la victoire du Hamas le 25 janvier dernier. En juillet 1994, son fils de 19 ans, Arik, revenait chez lui de sa base militaire, pour un week-end de permission. A un carrefour, une voiture s’arrêta et le conducteur lui offrit de le prendre. Arik se rendit compte trop tard qu’il avait été kidnappé. Il se battit durement pour sa vie, mais ils étaient trois et lui était seul. Il fut abattu d’une balle. Les tueurs étaient du Hamas.

En tant que père, Itzhak Frankenthal n’a été ni surpris ni troublé par la victoire du Hamas. "Le Hamas a gagné à cause de l’échec de l’administration précédente. Le peuple palestinien n’a pas choisi le terrorisme, il a choisi de changer de dirigeants. Le Fatah paye aujourd’hui le prix de la corruption, et du fait que ce n’est pas sous sa direction que l’occupation se terminera".
Frankenthal n’a aucune illusion sur le Hamas. La victoire du Hamas "porte une ombre sur Israël. C’est un parti dont les forces militaires prennent leurs ordres de leurs quartiers généraux en Syrie et en Iran. Si le Hamas ne change pas très vite d’approche, cela coûtera très cher à la fois aux Israéliens et aux Palestiniens".

Rien de surprenant dans ces propos sauf une chose : Frankenthal parle sans haine d’une organisation qui a assassiné son fils. Ils ont assassiné "mon fils bien aimé, Arik, la chair de ma chair, mon grand fils aux yeux d’or qui avait le sourire innocent d’un enfant et la lucidité d’un adulte".

Frankenthal a le coeur brisé, et il est en colère, terriblement en colère. Mais cette colère le mène là où on ne l’attendrait pas. "Je n’ai pas voulu devenir un autre de ces parents endeuillés qui ont perdu un enfant et qui soutiennent cette même politique qui a causé sa mort. Je n’ai pas voulu cela".

Et il ne l’a pas fait. Homme d’affaires florissant, il a liquidé sa société et utilisé les fonds pour créer une association de parents endeuillés - palestiniens et israéliens - vouée à la réconciliation entre les deux peuples. Les parents se sont rencontrés, ont pleuré ensemble, et puis, ils sont allés porter le message de l’acceptation mutuelle dans les écoles et dans d’autres institutions. Frankenthal a sponsorisé des centaines de rencontres en Israël, à Gaza et en Cisjordanie.

Son travail l’a amené à fréquenter des endroits où on ne se serait pas attendu à trouver un Israélien portant kippa. A Gaza comme en Cisjordanie, il a rencontré des Palestiniens de tous horizons, y compris de nombreux militants du Hamas (ainsi que la direction du Hamas). Frankenthal m’a montré une cassette vidéo qui le montre à Gaza en train de s’adresser à une foulé énorme et de lui parler du besoin de réconciliation. Des centaines de jeunes gens écoutaient et hurlaient à la fois. La colère était intense.

"Certains de ces gars-là hurlent avec une telle colère... Ils n’ont pas l’occasion d’exprimer leurs émotions à un Israélien. Mais la colère, c’est si proche d’une douleur insupportable que souvent, ils hurlent jusqu’à ce qu’ils s’effondrent en larmes", dit-il.

Je lui ai demandé s’il n’avait pas peur à Gaza, à Jénine ou ailleurs. "Que peuvent-ils me faire de pire ? Me tuer ? Et alors ? J’ai perdu mon fils".

Frankenthal croit à la communication. Il pense qu’à la fois Israël et les Etats-Unis doivent entamer un dialogue avec le Hamas, dès que le Hamas aura modifié sa charte qui réclame la destruction d’Israël. Israël doit relever le défi du Hamas de façon constructive et positive. "C’est vrai, le Hamas a assassiné mon Arik, mais ce n’était pas la faute d’Arik, c’était parce qu’il n’y a pas de paix. Par des conversations avec de nombreux membres du Hamas, je sais qu’il existe aujourd’hui une grande chance. Israël et la communauté internationale doivent faire pression sur le Hamas pour qu’il modifie sa charte, comme ils ont fait pression sur l’OLP il y a une quinzaine d’années. Dès que le Hamas aura modifié sa charte, Israël et la communauté internationale doivent reconnaître le Hamas en tant que représentant légitime du peuple palestinien et entamer des négociations en vue d’une paix définitive."

"Il est possible de parvenir à un accord de paix avec le Hamas. En revanche, il est impossible de perpétuer l’occupation en espérant en même temps une période de calme. Cela n’est jamais arrivé et n’arrivera jamais".

Aujourd’hui, Frankenthal s’est engagé dans une nouveau projet qui augmenterait les chances de paix. Il a créé l’Insititut Arik (http://www.arikpeace.org/eng/) pour faire comprendre à ses compatriotes que "les Palestiniens réagissent aux souffrances que leur inflige l’occupation. Une fois l’occupation terminée, les deux peuples seront en mesure de vivre côte à côte, dans la coexistence et la stabilité".

A la différence de ses projets précédents, l’Arik Institute met l’accent sur le travail du côté palestinien. Il pense que les Israéliens n’iront vers la paix qu’une fois qu’ils auront confiance dans les intentions des Palestiniens.Il s’est donné pour mission d’organiser chez Palestiniens les efforts pour démontrer leur bonne foi.

Il comprend bien que les Palestiniens peuvent trouver cela injuste de les appeler, eux, les faibles, à devoir rassurer le plus fort. "Je sais que beaucoup de Palestiniens demanderont : ’pourquoi Frankenthal s’adresse-t-il à nous ? Pourquoi ne se bat-il pas pour en finir avec l’occupation ? Les attentats s’arrêteraient’. Et il y en a qui diront : ’il faut continuer les attentats en Israël, c’est le seul langage que les Israéliens comprennent’. C’est une grave erreur. Regardez par vous-mêmes : combien d’attentats avez-vous commis, et qu’avez-vous obtenu ?".

"Aujourd’hui plus que jamais, vous devez faire votre examen de conscience et prendre conscience de là où vous en êtes arrivés. Je ne dis pas cela avec condescendance, comme les Israéliens ont coutume de le faire, mais en tant que personne qui vous respecte et qui vous veut du bien, et surtout en tant qu’Israélien religieux et patriote sioniste. Sans le soutien de l’opinion israélienne, vous n’obtiendrez pas d’Etat palestinien, et vous continuerez à souffrir de la faim et de l’oppression. Les Américains et les Européens peuvent nous imposer un accord, mais en attendant, il y aura des milliers d’autres morts et nous n’aurons toujours pas cette paix à laquelle nous aspirons" ;

Ainsi, Frankenthal s’est fixé pour tâche de montrer à ses compatriotes qu’il y a au sein des Palestiniens un consensus pour la paix, en particulier après l’élection du Hamas. Il le fait en organisant des rencontres, en Israël et en Palestine, où les Palestiniens peuvent démontrer leur soutien à une coexistence pacifique avec Israël.

La semaine dernière, dans mon bureau, Frankenthal me montrait un document vidé remarquable où l’on voyait une manifestation à Jénine. Une grosse foule d’adolescents portaient des T-shirts fabriqués par Frankenthal où était écrit en arabe, en hébreu et en anglais : "je suis palestinien - je soutiens deux Etats pour deux peuples". Devant et derrière, il y avait les drapeaux israélien et palestinien. Des manifestations similaires ont eu lieu en Israël. Mais il est remarquable de voir des Palestiniens porter des T-shirts avec le drapeau israélien en plein coeur de la patrie palestinienne.

Il y a eu beaucoup d’autres manifestations, ateliers, programmes éducatifs et expositions, dont tous portaient le message que les Israéliens qui oeuvrent pour la paix ont des partenaires palestiniens. Comme leurs homologues israéliens, ces militants de la paix ne sont pas en majorité, mais ils existent. Mais il faut dire aussi que les militants ne sont nulle part en majorité ; les majorités ont tendance à demeurer silencieuses. Frankenthal dit qu’il a vu "de ses propres yeux" que "la plupart des Palestiniens, bien plus qu’une majorité", veulent vivre en paix avec Israël.

Il ne s’attend pas à ce que ses compatriotes le croient sur parole, raison pour laquelle il consacre aujourd’hui sa vie à encourager les Palestiniens à envoyer ce message. Seuls les Palestiniens, pense-t-il, peuvent faire comprendre aux Israéliens qu’ils ne sont pas une espèce à part, qu’ils ne sont ni intrinsèquement violents ni emplis de haine, mais des gens comme eux.

En tant que parent dont la violence palestinienne a pris un enfant, il a la légitimité nécessaire pour porter ce message. "Mon fils, Arik, est né dans une démocratie. Il avait une chance de connaître une vie normale, tranquille. Il adorait sa vie, et pensait par ailleurs qu’il fallait que nous parvenions à faire la paix avec les Palestiniens, sans quoi nous ne survivrions pas. L’assassin d’Arik est né dans une occupation terrible, subissant humiliation après humiliation, une sorte de chaos éthique ; Si mon fils était né à sa place, il aurait pu finir par faire la même chose. Que tous ceux qui sont sûrs de leur bon droit, qui parlent de la cruauté des meurtriers palestiniens, se regardent bien dans le miroir".

Frankenthal dit : "nous avons tous les droits d’exiger qu’il soit mis fin au terrorisme. Mais tant que nous ne verrons pas que l’occupation est une forme de terrorisme, nous ne comprendrons pas les Palestiniens. Et si nous ne les comprenons pas, nous n’aurons pas la paix avec eux, que le terrorisme et la guerre".

La mission de Frankenthal est donc claire. Faire comprendre aux Israéliens. Faire comprendre aux Palestiniens. Il ne s’arrêtera pas parce qu’il en est incapable. Il le fait pour son fils.