La thérapie du docteur Obama

par David Chemla

À écouter ou lire ici les premières réactions au discours prononcé devant des représentants de la jeunesse israélienne à Jérusalem, on constate à quel point nos commentateurs “spécialistes” de ce vieux conflit comprennent mal cette société israélienne. Obama, lui, l’a comprise.

Certes, la position exprimée lors de cette première visite en Israël en tant que président des États-Unis n’est pas révolutionnaire, il n’a fait que répéter la position traditionnelle de toutes les administrations américaines depuis pratiquement 1967 : Les États-Unis sont et resteront l’allié éternel d’Israël parce que cette alliance repose avant tout, au-delà des intérêts communs, sur de mêmes valeurs ancrées dans le message biblique à la racine de ces deux démocraties.

Mais, parallèlement, les États-Unis réaffirment par la voix de leur président que seule la création d’un État palestinien assurera aux Israéliens leur sécurité, et ils condamnent l’occupation et le développement des implantations qui rendent la création de cet État impossible.

Rien de nouveau donc sur le fond ! Mais tout sur la forme. J’entends des voix, ici, dire qu’Obama n’a pas imposé un gel de la colonisation comme condition à la reprise des négociations. C’est vrai, mais l’aurait-il fait, aurait-il été autant entendu qu’il l’a été par ce public qui se méfiait pourtant de lui depuis 4 ans, après l’avoir adulé lors de sa première élection ? Non ! Obama a compris, mieux que tout autre politicien au monde, ce que sont sans doute les véritables obstacles à la paix : le scepticisme et la peur qui engendrent le renfermement sur soi et l’indifférence par rapport à la souffrance de l’autre.

Obama n’est pas venu en tant que président donneur de leçons mais en tant que psy pour écouter. Il l’avait d’ailleurs annoncé avant de venir. En deux jours, il a multiplié les gestes et les mots qui lui ont permis de charmer et conquérir le public israélien. Obama est l’un des rares hommes politiques qui croient à la puissance des mots. Jeune sénateur, il s’était fait connaître sur la scène politique américaine à la convention démocrate de 2004 par un discours qui l’inscrivait déjà dans la lignée d’un Martin Luther King ou d’un John F. Kennedy. Certains commentateurs politiques israéliens analysaient sur le vif son discours de Jérusalem comme un sandwich : entre deux couches de mots où se trouvaient tout ce que les Israéliens voulaient entendre, à savoir leur droit ancré dans l’histoire juive à cette terre, la mémoire de la Shoah ravivée par la perspective d’un Iran nucléaire appelant à leur destruction, leur besoin de sécurité justifié par l’instabilité de la région et la réalité des menaces de leurs ennemis, le courage de leur armée et la résilience de leur population face au terrorisme, la force de leur démocratie, la richesse de leur technologie et de leur culture, la garantie de leur alliance avec le grand frère américain … Obama a inséré entre ces deux couches la pilule amère, en trouvant pour la première fois les mots justes pour parler de la douleur des Palestiniens et de la légitimité de leur cause. Même Ahmed Tibi, député arabe israélien connu pour ses altercations répétées à la Knesset avec des députés juifs ou des représentants du gouvernement, en convenait et ne trouvait pas les mots pour féliciter le président quand il a commenté en direct à la télévision israélienne ce discours. Ce qui l’a le plus étonné, dit-il, ce furent les applaudissements enthousiastes de la jeunesse israélienne chaque fois qu’Obama parlait de la nécessité d’un État palestinien. Il semblait découvrir hier ce que les sondages confirment de façon constante, à savoir qu’une majorité de la population israélienne est pour la création de cet État.

Mais comment donc Obama a-t-il réussi à ensorceler le peuple israélien ? Il a réussi non en le critiquant, comme le ferait un maître d’école, mais en lui manifestant son amour. L’écrivain A.B. Yehoshua disait récemment, lors d’un de ses passages à Paris, que les Israéliens veulent qu’on leur fasse l’amour. Et Obama le leur a fait pendant 2 jours.

S’adressant aux jeunes, il a ramené ses différends avec son « ami Bibi » à du matériel pour l’émission satyrique en tête de l’audimat en Israël « Éretz Néhédéret ».

À la veille de Pessa’h, la pâque juive, il a dit sa fierté d’avoir introduit à la Maison Blanche la lecture de la Haggadah le soir du séder pour que ses filles connaissent cette histoire universelle qui est celle de la conquête de sa liberté par un peuple. Il a rappelé comment l’histoire de l’Exode d’Égypte avait inspiré la lutte des Afro-Américains dans leur conquête des droits civils, à laquelle tant de Juifs américains furent associés, allant jusqu’à citer les propos de Martin Luther King à la veille de son assassinat prédisant, à l’instar de Moïse, « qu’il ne serait peut être plus avec le peuple quand celui-ci entrerait en terre promise ». Il ne manquait pour accompagner son discours que la voix rauque de Louis Amstrong chantant un negro spiritual dans ce palais de la nation où Obama s’exprimait.

Il a rappelé les propos tenus par cet enfant, rencontré lors d’une précédente visite à Sderot, qui lui avait parlé de sa peur la nuit devant les missiles susceptibles de tomber sur sa maison. Il a évoqué les victimes du terrorisme du Hezbollah en Bulgarie, en profitant pour dire à Assad, son allié, qu’il sera redevable de ses crimes envers son peuple. Il a rappelé l’opposition des États-Unis au nucléaire iranien en disant que toutes les options restaient sur la table et que le temps de la diplomatie n’était pas illimité. Oui, Obama comprenait le besoin de sécurité ressenti par la population israélienne et il a martelé aux Israéliens dans leur langue : « Atem lo levad » – Vous n’êtes pas seuls face à vos ennemis !

Puis, s’adressant à la jeunesse israélienne, il lui a parlé du futur et de la paix. Il leur a dit être convaincu de la volonté de paix du peuple israélien et comprendre le scepticisme de ceux qui, parmi eux, n’y croyaient plus. Puis, il a parlé du courage de ceux qui, comme Menah’em Begin et Yitz’hak Rabin, avaient pris des risques pour cette paix. Il leur a dit qu’il aurait pu se contenter d’affirmer le soutien traditionnel des États-Unis à Israël, mais qu’il avait préféré venir leur parler en ami.

Et là, il a affirmé trois points essentiels qui, rassemblés, tracent une perspective :

• La paix est nécessaire pour garantir à Israël de rester un État juif et démocratique et pour essayer de bâtir de nouvelles relations avec les peuples de la région ;

• La paix est juste, et il a rappelé toutes les injustices faites aux Palestiniens du fait de l’occupation, appelant le public juif à se mettre à leur place. Puis, il a affirmé qu’Israël avait, avec le président Abbas et son premier ministre Salam Fayyad, des partenaires ;

• La paix est possible mais, mettant de côté pour l’instant les plans et les processus, il a demandé à chacun ce qui pouvait être fait pour reconstruire la confiance entre les deux peuples. Il a poursuivi en s’adressant directement à chacun, par-dessus la tête de ses dirigeants, pour dire qu’aucun politicien ne prendrait de risque s’il n’y était pas conduit par la volonté populaire et a conclu par cet appel à la mobilisation : « Vous devez créer le changement que vous voulez voir. » Il y avait un air de Yes you can dans ce discours.

Et maintenant, une fois que le charme sera retombé et que chacun sera dégrisé, que faire ?

Avant ce voyage, la plupart des commentateurs considéraient que son but était d’aligner les positions israéliennes et américaines sur la question iranienne. On peut penser que sur ce point, bien qu’il puisse y avoir, comme l’a reconnu Obama, des appréciations différentes de la situation, rien ne sera entrepris par l’un sans l’accord de l’autre. Personne n’attendait par contre d’avancée sur la question palestinienne, compte tenu, notamment, de la composition du gouvernement nouvellement en place à Jérusalem où le lobby des colons occupe une place de choix.

Je suis quant à moi persuadé que la vraie raison de ce voyage était ce discours, celui d’un homme sincèrement inspiré comme il l’a dit en conclusion par le tikoun olam, cette philosophie de la vie tirée de l’expérience juive de vouloir changer le monde pour l’améliorer. En s’adressant au peuple d’Israël, à travers sa jeunesse, le président Obama a fait un pari qu’il a semble-t-il gagné, au-delà de ce qu’il pouvait espérer – toucher le cœur des Israéliens, sans pour autant s’aliéner celui des Palestiniens.

Au Moyen-Orient plus qu’ailleurs, il faut toujours tenir compte des émotions et de la volonté des peuples. Elles peuvent balayer des régimes, comme on l’a vu récemment en Égypte, ou pousser à des accords de paix comme ce fut le cas après le voyage de Sadate à Jérusalem. Peut-être plus tard, nous référant à ces deux derniers jours, dirons-nous qu’il y a un avant et un après ! Obama a tracé un avenir possible. Dès la semaine prochaine, son secrétaire d’État John Kerry doit revenir pour essayer de le mettre en musique. Mais rien ne sera possible sans la mobilisation des peuples de la région. À eux donc maintenant d’agir et à nous de les aider sur ce chemin difficile et plein d’embûches.