La droite israélienne a besoin de la guerre à perpétuité

Ha’aretz
mis en ligne le 30 octobre 2010
par Ze’ev Sternhell

Ha’aretz, le 15 octobre 2010

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Traduction : Tal Aronzon pour La Paix Maintenant

Le “serment de fidélité” que le gouvernement projette d’ajouter aux réquisits d’acquisition de la citoyenneté israélienne continue d’alimenter les polémiques dans la presse et sur la scène politique, agissant comme un révélateur des oppositions profondes et des alliances idéologiques improbables en matière d’identité nationale. Historien et professeur de sciences politiques connu pour ses recherches sur les origines (notamment françaises) du fascisme et sa montée, membre fondateur de Shalom Akhshav, Ze’ev Sternhell poussait plus loin l’analyse dans Ha’aretz du 15 octobre : “Aux yeux de la droite, écrivait-il, les négociations en vue d’un partage territorial représentent un danger existentiel en ce qu’elles reconnaissent aux Palestiniens l’égalité des droits, sapant ainsi les fondements du statut unique des Juifs sur la Terre d’Israël.”

Reconnaissons-le, les chefs des partis de droite ont le sens de la stratégie et voient loin, tout comme ils savent trouver l’outil adéquat pour mener leur mission à bien.

Le nouvel amendement proposé à la loi de citoyenneté [1], voué à fomenter un état de constante hostilité entre les Juifs et tous les autres, n’est jamais qu’un aspect du plan plus vaste dont le ministre des Affaires Étrangères, Avigdor Lieberman, est le porte-parole officiel. L’autre aspect est la promesse du ministre aux nations du monde que notre guerre avec les Palestiniens sera éternelle. Israël a tout à la fois besoin d’un ennemi intérieur et extérieur, d’un constant sentiment d’urgence - car la paix, avec les Palestiniens dans les Territoires ou les Palestiniens de l’intérieur, est susceptible de l’affaiblir jusqu’à la limite du danger existentiel.

En effet la droite, y compris la plupart des dirigeants du Likoud, est pénétrée de la conscience que la société israélienne vit à l’ombre d’une menace d’implosion. Le virus démocratique et égalitaire dévore le corps politique de l’intérieur. Ce virus repose sur le principe universel des droits de l’homme et offre un dénominateur commun à l’ensemble des humains du fait qu’ils sont des êtres humains. Et quoi de plus commun aux êtres humains que leur droit à la maîtrise de leur propre destin et à l’égalité entre eux ?

Aux yeux de la droite, c’est précisément là le problème : les négociations en vue d’un partage territorial représentent un danger existentiel en ce qu’elles reconnaissent aux Palestiniens l’égalité des droits, sapant ainsi les fondements du statut unique des Juifs sur la Terre d’Israël. Aussi, afin de préparer les cœurs et les esprits au contrôle exclusif du pays tout entier par les Juifs, est-il nécessaire de s’en tenir au principe selon lequel ce qui compte vraiment dans la vie des êtres humains n’est pas ce qui les unit, mais bien ce qui les sépare. Et qu’est-ce qui sépare mieux les gens que l’histoire et la religion ?

Par ailleurs, une claire hiérarchie des valeurs existe. Avant tout, nous sommes juifs ; et seule la certitude d’une absence de conflit entre notre identité tribale-religieuse et les impératifs de la loi juive d’une part, et les valeurs démocratiques de l’autre, peut permettre à Israël d’être démocratique. Mais sa judéité se verra en tout cas accorder une nette préférence. Ce qui nous garantit une lutte sans fin, puisque les Arabes vont refuser d’accepter la sentence d’infériorité que l’État de Lieberman et du ministre de la Justice, Yaakov Neeman, leur destine.

C’est pourquoi ces deux membres du cabinet, avec le soutien tacite du Premier ministre Benjamin Netanyahou, ont repoussé la proposition voulant que le serment de fidélité s’inscrive “dans l’esprit de la déclaration d’Indépendance” [2]. À leurs yeux, la déclaration d’Indépendance, qui promet l’égalité de tous sans distinction de religion ni d’origine, est un texte destructeur dont l’objectif réel en son temps était d’apaiser les Gentils et de s’assurer leur concours durant la guerre d’Indépendance. Aujourd’hui, dans un Israël armé jusqu’aux dents, seul un ennemi du peuple [juif] pourrait vouloir donner statut légal à une déclaration qui, de toute façon, n’a jamais été prise au sérieux que par quelques-uns.

C’est là que la dimension religieuse s’inscrit tout naturellement dans le tableau. Exactement comme pour les conservateurs révolutionnaires du début du xxe siècle [3] et les néoconservateurs nationalistes de nos jours, la religion joue un rôle décisif en soudant la solidarité nationale et en renforçant la société.

La religion s’entend là, bien sûr, comme un système de contrôle social dénué de contenu métaphysique. Ainsi des gens qui exècrent la religion et son substrat moral peuvent-il évoluer à l’aise aux côtés de quelqu’un comme Neeman, qui espère imposer un jour la loi rabbinique en Israël. De leur point de vue, le rôle de la religion est de décréter le caractère unique de la judéité et de repousser les principes universels au-delà des limites de la vie nationale.

C’est ainsi que la discrimination et les inégalités ethniques et religieuses sont devenues la norme, et que le processus de délégitimisation d’Israël a franchi un palier. Et tout ceci est l’œuvre de mains juives.


NOTES

[1] “Je jure de respecter les lois de l’État d’Israël comme État juif et démocratique”, tel est le texte du projet d’amendement à la loi de Citoyenneté (qui régit les modalités de l’accession à la citoyenneté israélienne pour les non-Juifs, la loi du Retour les régissant pour les Juifs) proposé par Avigdor Lieberman et voté le 10 octobre par le gouvernement, malgré l’opposition des ministres travaillistes et de trois des ministres du Likoud.

[2] Selon un communiqué de l’AFP en date du 18 octobre, cependant, ce projet de serment serait d’ores et déjà en voie de modification, Benjamin Netanyahou ayant “demandé au ministre de la Justice de préparer un nouveau projet de loi [...] qui concernera toutes les personnes qui demanderont la citoyenneté israélienne”, y compris celles bénéficiant de la loi du Retour, donc.

[3] Mouvance intellectuelle et politique formée, dans l’Allemagne de l’après Première Guerre mondiale, de plusieurs courants unis dans la détestation de la république “bourgeoise” de Weimar et dans le rejet des Lumières. Revendiquant une certaine modernité et mêlant des thématiques souvent perçues comme contradictoires, les représentants de la Konservative Revolution voulurent concilier libération nationale et libération sociale dans une troisième voie, ni communiste, ni nationale-socialiste.