Ce Monsieur « Sharafat » et les enfants (morts) qui le regardent

Thème : Le couple Sharon-Arafat Terrorisme Enfants, jeunesse, éducation

Ha’aretz
mis en ligne le 11 mars 2002
par Amos Oz

" En cette période de longues nuits sans sommeil, il m’arrive parfois de penser que j’aimerais croire aux fantômes. Je me tourne et me retourne inutilement dans mon lit et je me retrouve en train d’imaginer que je peux envoyer les fantômes de tous les enfants morts, israéliens et palestiniens, pour donner la chasse à Sharon et à Arafat"

Trad. :Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Hier un enfant, un bébé de neuf mois a été assassiné à Netanya par un groupe de Palestiniens armés. Aujourd’hui un enfant palestinien qui revenait de l’école est tombé, touché par une balle tirée par un soldat israélien à un poste de contrôle : le militaire avait peur qu’il cache un engin explosif dans son cartable. Des civils innocents meurent assassinés dans les deux camps, pratiquement chaque jour. Ils meurent, non parce qu’il n’existe pas de voie pour résoudre la crise mais, au contraire, ils meurent précisement parce que cette voie existe, et ici tous la connaissent parfaitement.

Chaque Israélien qu’on rencontre dans la rue sait quelle est la solution et il en va exactement de même pour n’importe quel Palestinien. Meme ces messieurs Sharon et Arafat connaissent la solution, qui est celle de la paix entre les deux Etats, fondée sur le partage de la région sur des bases démographiques.

En cette période de longues nuits sans sommeil, il m’arrive parfois de penser que j’aimerais croire aux fantômes. Je me tourne et me retourne inutilement dans mon lit et je me retrouve en train d’imaginer que je peux envoyer les fantômes de tous les enfants morts, israéliens et palestiniens, pour donner la chasse à Sharon et à Arafat. Et j’imagine que je suis capable de rassembler ces victimes innocentes autour des lits des deux leaders.

Deux hommes qui ont passé soixante-dix ans, tous deux prisonniers l’un de l’autre, à la merci l’un de l’autre, esclaves d’eux-mêmes et de l’autre. Prêts, chacun, à agir chaque jour exactement comme le prévoit l’adversaire : jeter encore de l’huile sur le feu, répandre encore plus de sang innocent.

Tout au long de ces nuits infinies d’insomnie, parfois m’apparaiî l’étrange fantôme de Sharon et d’Arafat condensés en un seul personnage : un Néron inquiétant, pervers, qui se divertit en jouant avec le feu, qui rit avec ferocité tout en alimentant les incendies sans parvenir à s’arrêter, sans trouver la paix. Et encore pendant ces nuits d’insomnie, je me retrouve à espérer que ce soit l’inverse qui se passe, que Sharon et Arafat puissent être chassés par les fantômes des enfants, qu’ils soient réduits au sommeil pendant des semaines et des mois, et ne se réveillent qu’après la signature du traité de paix. Jamais l’histoire n’oubliera leur culpabilité.

Parce que la solution existe. Parce que la solution est là, visible, évidente, devant nous tous. Parce que chaque Israélien et chaque Palestinien sait bien que cette terre devra être divisée en deux Etats souverains et devenir coimme une maison bi-familiale. Même ceux qui parmi nous, Israéliens et Palestiniens, haissent cette voie d’accord savent déjà au plus profond d’eux-mêmes que tout cela est inévitable, qu’il n’y a pas d’autre possibilité.

Au long des nuits d’insomnie, je soupçonne que même les deux freres siamois Sharon et Arafat, ou comme je les surnomme "monsieur Sharafat ", que même lui sait que c’est l’unique solution. Mais la peur et l’immobilisme les étouffent tous deux. Ils sont tous deux dominés par un passé sanguinaire. Ils sont dépendants, esclaves l’un de l’autre, au point que la dynamique historique du conflit au Moyen Orient tout entière devient l’otage de leurs peurs, de leur immobilisme.

Un jour, quand l’accord de paix pour la création de deux Etats parallèles sera réalisé et qu’un ambassadeur palestinien présentera ses lettres de créance au président d’Israel dans la partie occidentale de Jérusalem, alors que l’ambassadeur israélien fera de même avec le président palestinien à Jerusalem Est, nous tous, nous devrons rire. Mais rire en versant des larmes amères et nous demander à nous-mêmes : pourquoi avons-nous eu besoin de tant de temps ? pourquoi avons-nous dû verser inutilement tant de sang innocent ? Seuls les mères et les pères des enfants morts ne riront pas avec nous, ils seront occupés à poser ces mêmes questions à "ce Monsieur Sharafat".

 

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