Amir Peretz : un souffle social au Parti travailliste ?

Thème : Politique intérieure israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 28 mai 2005
par Daniel Ben Simon

Dans un mois auront lieu les primaires du Parti travailliste. [1] Pour l’instant, personne n’oserait parier un centime sur la défaite du Likoud aux prochaines élections. Amir Peretz (ancien militant de Shalom Akhshav, ancien dirigeant syndicaliste) peut-il réussir là où Peres, Barak et d’autres semblent n’avoir aucune chance ? Pour cela, il faudrait déjà qu’il gagne ces primaires. Plongée dans la problématique orientaux-ashkénazes, ou, ce qui est souvent perçu comme la même chose, riches-pauvres, qui permet de comprendre quelque chose de la société israélienne

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Ha’aretz, 27 mai 2005

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Ni l’âge ni le temps ne l’ont endurci. A chaque histoire humaine qu’il raconte, ses yeux rougissent. Il pleure presque quand il rappelle que le père d’Itsik Moyal s’était inscrit au parti juste avant de mourir. Ou la rencontre fortuite avec une aide-soignante à l’hôpital, qui lui a dit que quand il deviendrait premier ministre, les gens danseraient dans les rues. Ou tous les gens ordinaires qui l’arrêtent dans la rue et déclarent que lui seul peut sauver le pays.

C’est là son public naturel. Les gens ordinaires. Avec eux, il se sent chez lui. Il parle leur langue et les comprend. Il les caresse, ils le caressent en retour. Ils racontent des blagues, parfois en arabe marocain. Ce n’est qu’avec eux qu’Amir Peretz abaisse les défenses qu’il a élevées autour de lui.

Récemment, il a élargi son cercle de rencontres pour y inclure de jeunes avocats, des experts-comptables, des millionnaires du hi-tech, des médecins, des entrepreneurs. Ils voulaient le connaître de près, voir comment il est vraiment. Ils lui ont posé des questions sur son attitude vis-à-vis du profit, du capital, des riches, sur le fossé entre riches et pauvres, et sur ce qui se passerait en cas d’explosion sociale. A sa grande surprise, il a trouvé chez eux un souci véritable pour le pays et une grande inquiétude concernant la détresse sociale grandissante dans la société israélienne.

A chaque rencontre avec ce genre de cercles, on lui demande comment être certain que les pauvres voteraient pour lui. Comment être certain qu’il les détacherait du Likoud et les amènerait à voter travailliste. On lui dit qu’il s’agit d’un "gène Likoud". S’ils pouvaient être certains qu’il remporterait les voix des Juifs orientaux qui votent instinctivement Likoud, ils travailleraient pour lui de toutes leurs forces. Et de tout leur argent.

Le scepticisme qu’il suscite le blesse. Il a l’impression qu’on ne pose ces questions qu’à lui, et à aucun autre candidat. Comme si lui seul avait pour mission de provoquer une révolution psychologique et électorale au sein des classes populaires. Pourquoi ne soumet-on pas Peres à ce test ? Ou Ehoud Barak ? Ou Matan Vilanï ? Même Benjamin Ben-Eliezer n’a pas droit à ces questions, lui qui pourtant véhicule une bonne dose de populisme.

"Si tu nous prouves que tu ramèneras des électeurs du Likoud vers le Parti travailliste, on est complètement avec toi", lui a promis un jeune avocat. Quand il entend cela, Peretz a l’impression d’être un candidat sous condition. Cette semaine, il rencontrait un millionnaire israélien qui fait souvent les titres de la presse économique. "Amir", lui dit l’homme, "je t’aime, mais tu sais bien que les classes populaires au nom desquelles tu t’exprimes finiront par voter Likoud. Alors, pourquoi te soutenir ?"

Malgré le scepticisme, les rencontres avec les jeunes entrepreneurs et les capitalistes lui ont donné de l’espoir. A sa grande surprise, il a découvert chez eux une certaine empathie pour les pauvres et les faibles, et de l’inquiétude pour l’image de la société. En tant que président de la Histadrout (confédération des syndicats), il a fait feu de tout bois sur les capitalistes. Plus d’une fois, lors de conflits du travail particulièrement durs, il les a traités de capitalistes ivres de leur richesse et sans autre souci qu’eux-mêmes. Aujourd’hui, il a changé d’avis. Depuis qu’il est candidat au poste de président du Parti travailliste, il a modéré son attitude vis-à-vis de groupes qu’il condamnait quand il était à la tête de la Histadrout.

Points d’interrogation

Les surprises et les interrogations ne concernent pas seulement les riches. Les "gens ordinaires" lui lancent des regards hésitants. Après lui avoir juré fidélité, l’avoir inondé d’amour et promis qu’"ils le suivraient jusqu’en enfer", ils lui disent ce qu’ils entendent dire : que sa candidature n’attirerait pas les ashkénazes, les gens aisés et l’électorat traditionnel de gauche. Même au sein de son cercle rapproché, Amir Peretz voit des points d’interrogation sur la légitimité de sa candidature.

"Amir, ne sois pas naïf !", lui a dit un syndicaliste. "Tu sais bien qu’ils ne te laisseront jamais gagner. Tu sais qu’ils ne voteront pas pour toi. Les riches ne voteront pas pour toi, ni les anciens du parti". Un autre proche lui a dit que le parti n’était pas prêt à mettre sa tête un candidat comme lui. "Pourquoi ?" ; lui demanda-t-il. "Parce que je suis marocain ? que je suis syndicaliste ? que je suis de Sderot ? A cause de ma manière de parler ? de ma tête ? Pourquoi ?"

"Pour toutes ces raisons", lui répondit l’homme.

Amir Peretz nomme cela le syndrome "Ils-ne-voteront-pas-pour-toi !". Dans [les quartiers bourgeois du] nord de Tel-Aviv, on lui dit que [la ville pauvre de] Dimona ne votera pas pour lui, et à Dimona, on lui dit que Tel-Aviv Nord ne votera pas pour lui.

"C’est un phénomène bizarre que j’ai du mal à expliquer", dit-il. Comme s’il ne pouvait toucher l’héritage qu’à condition de prouver qu’il a déjà en main la dot.

"C’est comme un trou noir qui se rapproche de vous. Les gens ne croient pas qu’on laissera quelqu’un comme moi être à leur tête. Je ne sais pas d’où cela vient. Parfois, je pense que c’est seulement en m’élisant qu’on fera tomber les murs entre les deux communautés, et disparaître les soupçons mutuels".

Le débat très médiatisé entre lui et Danny Yatom a placé sous les spots la rivalité entre deux Israéliens qui revendiquent la direction du pays : le sabra caustique, né en Israël, qui a connu essentiellement l’armée, et l’immigrant du Maroc qui habite une ville de développement, et qui a connu surtout les lignes de production des usines, au temps où il représentait la Histadrout. Toute sa vie, Danny Yatom a vu des uniformes kaki et des armes ; Amir Peretz a surtout vu des bleus de travail et des machines.

Ce débat lui a valu des vagues d’empathie et d’admiration venues de tous les côtés. Il était le faible, la victime. Yatom l’a attaqué avec l’arrogance et la condescendance caractéristiques du sabra de la première génération. Ce qui a fait le plus mal à Peretz, c’est que Yatom l’ait décrit comme quelqu’un arrivé là par hasard, dans des habits trop grands pour lui. Pour lui, cette déclaration révélait la peur du sabra devant ce qui est différent de lui.

"C’était une déclaration terrible", se souvient-il. "Cela revient à dire qu’il y a des groupes qui sont nés pour commander, et d’autres pour être commandés. Pour lui, nous sommes restés les mêmes apparatchiks, qui ne doivent pas oser aspirer au rôle de dirigeants".

Peretz a été blessé. Mais il a su tout de suite que, derrière Yatom, il y avait Barak. Il est persuadé que les deux hommes, avec d’autres anciens généraux, préparent une embuscade pour empêcher sa candidature. Il n’a rien contre Yatom, qui n’est que le messager. Mais Barak, c’est une autre histoire. Personne ne le dégoûte davantage. Pas même Benjamin Netanyahou.

Le conflit avec Barak a commencé dès que celui-ci eut pris le contrôle du parti. Barak ayant renvoyé la plupart des employés du parti, Peretz vint le voir à son bureau. A l’extérieur, les employés renvoyés manifestaient. Peretz exigea qu’il revienne sur sa décision. Barak refusa, expliquant à son visiteur que s’il cédait aux employés, qu’allaient penser Assad et Arafat ? Ils penseraient qu’il avait cédé aux pressions et tenteraient de le piéger. Peretz demanda comment il osait comparer des travailleurs à des ennemis. Barak répondit que sur le principe, il n’y avait pas de différence, et que c’était une question de leadership. Peretz se leva. "Je ne reste pas ici avec toi", dit-il, et il quitta le Parti travailliste.

Retour à la maison

Mardi dernier, il a lancé sa campagne. 1.500 partisans et sympathisants se serraient dans le quartier populaire de Hatikva. Peretz allait de l’un à l’autre, avec force embrassades et tapes dans le dos. Sans costume ni cravate. Peres n’est pas venu, ni Barak, ni aucun dirigeant du parti. Mais certains de ses anciens amis étaient là, qui, il y a quelques années, avaient tenté de prendre le parti. Sans succès.

A cette occasion, tous les groupes se sont mêlés. Un observateur chevronné de la scène politique décrit ce qui s’est produit comme un événement fondateur annonciateur d’une révolution politique. "Dans ce parti endormi, je n’ai jamais rien vu de tel depuis l’élection d’Yitzhak Rabin", dit-il. "Tout le monde est parti de là avec le sentiment que nous avions ici les énergies nécessaires à une révolution. Tous les secteurs étaient là : Arabes, Juifs religieux, Juifs laïques, kibboutzniks, moshavniks, cadres et ouvriers. Et pour la plupart d’entre eux, Amir symbolise le retour à la maison". Avraham Burg, Ouzi Baram, Natan Zakh [2] et d’autres sont montés à la tribune pour couronner Amir Peretz seul candidat capable de ramener le Parti travailliste au pouvoir.

Peretz lui-même déborde de confiance. Pour lui, il sera élu chef du parti aux primaires du 28 juin prochain. Il est certain de réussir à surmonter les mythes, les préjugés et les mauvaises vibrations qui sont en travers de son chemin. De tous les dirigeants, Menahem Begin est son modèle, pour avoir réussi à agréger un public qui a produit la défaite historique des travaillistes en 1977, quand le Likoud est arrivé pour la première fois au pouvoir. "Je veux être le Begin travailliste, bien sûr", précise-t-il. "S’il a réussi, c’est grâce au Second Israël [3], et pas pour le Grand Israël".

Comme Begin, il veut entraîner les masses vers une victoire qui définira un nouvel ordre des priorités dans ce pays. "Je veux provoquer une révolution qui enrôlera la société pour la paix", explique-t-il. "Mon rêve est que les habitants de Rahat et d’Ofakim [4] manifestent côte à côte, sans barrière de nationalité. Et quand les habitants de Césarée et d’Or Akiva [5] participeront à la même manifestation, côte à côte, je saurai qu’une vraie révolution aura commencé en Israël."

Il a un mois pour réussir. Il est convaincu que s’il gagne, il battra le Likoud aux prochaines élections. A condition, bien sûr, que se dissipe le "syndrome Ils ne voteront pas pour toi", qui forme une certaine ombre sur son parcours.