La guerre des 6 jours, 40 ans après (chat avec David Chemla sur le site du Nouvel Obs)


Avec David Chemla, président du mouvement “La Paix Maintenant” en France, auteur de “Bâtisseurs de paix” (Liana Levi, 2005)

Question : Bonjour Monsieur Chemla . Une simple question: où est le “Chalom Akhshav
palestinien” ? Les souffrances, les morts, l’incompétence (récente) des
dirigants israeliens, et celle ( ancienne) des dirigeants palestiniens, sont
des deux côtés.Pourquoi ce qui existe en Israel, ne se voit pas chez les
Palestiniens ? Accablant constat non ? L’angélisme ne paie plus. Seule la
fermeté, avec la montée des périls, s’impose. Le désir de paix palestinien ,
c’est comme le Triangle des Bermudes ,…..on peut s’y perdre ! Un “ancien”
militant des “amis de Chalom Akhshav”, amer,déçu de votre mouvement .

Réponse : Eternelle question. Il faut d’abord comprendre qu’on ne peut pas
comparer les sociétés israëlienne et palestiniennes dans leur structure et
leur mode de fonctionnement. De plus, il est plus difficile de manifester
quand on se trouve dans une situation d’occupé que d’occupant. Ceci dit, si
l’on voit l’impact de la déclaration Ayalon et Nusseibeh, qui a été signée
par près de 200 000 Palestiniens et de 250 000 Israëliens, cela montre qu’il
y a une forte partie de la population palestinienne qui prend le risque en
la signant d’affirmer sa volonté d’une solution basée sur deux Etats, sans
droit au retour pour les réfugiés. Il faut aussi prendre en compte l’impact
de l’accord de Genève, soutenu par de nombreux hommes politiques
palestiniens, membres du Fatah ou d’autres mouvements. Le président Abbas
lui-même a souvent déclaré soutenir cette solution. Il faut comprendre que
les modérés se renforcent mutuellement. C’est pour cela que nous
privilégions dans l’action de notre association un soutien constant à toutes
ces initiatives soutenues par les deux populations.

Question de : M. Chemla, permettez-moi de vous dire que le désir de paix d’Israël est
malheureusement un leurre qui dure depuis plusieurs décennies. Comment sinon
expliqueriez-vous la colonisation continue des territoires?

Réponse : Comme je l’ai abordé précédemment, l’occupation de ces Territoires
est une conséquence de ce conflit. Il n’y avit pas de projet préalable à
celui-ci pour établir des colonies juives en Cisjordanie. Au cours de la
première décennie, jusqu’à l’arrivée au pouvoir d’un gouvernement de droite
en 1977, près de 10 000 personnes s’étaient installées dans les premières
colonies. Celles-ci suivaient en majorité le plan Allon (du nom d’un ancien
ministre travailliste à l’origine de ce plan), qui prévoyait d’installer des
colonies le long du Jourdain pour des questions de sécurité. Il y avait deux
exceptions : celle du Goush Etzion (région à l’est de Jérusalem), où il y
avait eu des villages juifs avant 1948 et qui étaient tombés pendant la
guerre d’indépendance. L’autre exception concerne les premières
implantations de religieux notamment à la ville d’Hébron qui est devenue
depuis Kyriat Arba. Aujourd’hui, il y a environ 270 000 colon dans les
Territoires, et près de 200 000 installés dans les faubourgs de Jérusalem.
Les motivations de ces gens sont multiples. Beaucoup y ont été pour des
questions économiques, et les sondages montrent que la majorité d’entre eux
serait prêts à revenir en Israël avec des compensations en cas d’un accord
(pour ceux se trouvent en Cisjordanie). Seuls 50 000, d’après les enquêtes
par notre mouvement en Israël se présentent comme des inconditionnels. Quant
à la majorité de la population israëlienne qui ne vit pas dans les
Territoires, elle est consciente de la nécessité de les rendre dnas le cadre
d’un accord. Le problème aujourd’hui est plus la faiblesse des dirigeants
des deux peuples qui ne sont pas en mesure de faire les choix nécessaires et
de les faire appliquer.

Question de : Etes-vous au fait d’un bombardement de navire américain en marge du conflit? Pourriez-vous nous en dire un mot?

Réponse : Effectivement, le bateau USS Libertyship a été coulé pendant les
premiers jours de ce conflit, et près de 35 marins américains ont été tués.
Israël a toujours avancé la thèse d’une erreur. Ce problème remonte parfois
dans les relations israelo-américaines.

Question : Est-il concrètement possible de revenir aux fontières qui existaient avant
la guerre des six jours ?

Réponse : Il est vrai que depuis 40 ans, un certain nombre de faits établis
semblent irréversibles. Toutefois, il ne pourrait y avoir de solution que si
celle-ci est fondée sur la notion de droit. Pour les Palestiniens, cela
implique la reconnaissance par Israël du tort qu’ils ont subi du fait de la
création de l’Etat et la mise en place de réparations. L’accord de Genêve
qui est un modèle montrant qu’il y a une solution possible à ce conflit, et
qui a été élaboré et signé par des représentants significatifs des deux
peuples, prend en compte les changements sur le terrain. Il est proposé dans
cet accord de faire des échanges de territoires afin de compenser ceux qui
resteraient du côté israëlien, sur le principe d’un km2 donné pour un km2
pris. C’est je crois la seule démarche possible, qui soit acceptable par
tous.

Question : De nombreuses personnes pensent que le problème proche-oriental découle de la création d’Israël et que la solution réside tout simplement dans la
disparition d’Israël ou dans son remplacement par un Etat binational. Qu’en
pensez-vous ?

Réponse : Palestiniens comme Israëliens sont attachés à leur identité. Je ne
vois nulle part dans le monde des Etats bi-nationaux qui aient réussi à
exister (voir les nombreux conflits dans les Balkans depuis la disparition
de la Yougoslavie, ou la situation du Liban). Il n’y a pas d’alternative si
on veut résoudre le problème, à celle des deux Etats. Par la suite, on
pourra envisager des formes de coopération régionale. Mais attention de ne
pas projeter notre situation en Europe sur d’autres régions du monde qui ne
sont pas au même niveau de développement. En Europe déjà, nous voyons les
difficultés que nous avons avec la construction de l’UE.

Question : Avez-vous vu le reportage hier soir sur la guerre des 6 jours sur la Cinq ?
Le premier ministre israélien de l’époque, si décrié, avait-il tort à votre
avis ?

Réponse : Il faut distinguer les causes de la guerre de ses conséquences. Ce
forum portant sur le 40ème anniversaire de la guerre des 6 Jours, je
souhaite d’abord revenir sur l’événement pour l’analyser, puis j’aborderai
ensuite les conséquences de ce conflit. Le reportage hier soir sur Arte
montre bien l’engrenage qui a conduit à la guerre. Le Premier ministre
israëlien Levi Eshkol, à la tête de son gouvernement, a essayé pendant les
semaines qui ont précédé le conflit de trouver une solution diplomatique.
Abba Eban, le ministre des Affaires étrangères s’est rendu dans les
principales capitales européennes et aux USA, mais aucune puissance n’a
proposé de s’interposer. Pendant dce temps en Israël, la population était
certaine de se trouver à la veille d’une seconde Shoah. Les appels au
meurtre et au rejet des Juifs à la mer sur les radios et télévisions arabes
ont eu un énorme impact sur la population israëlienne. les réservistes
étaient mobilisés depuis plusieurs semaines, et le gouvernement a dû choisir
de déclencher une guerre préventive afin de lever la menace. Je pense
qu’Eshkol a eu raison d’essayer d’éviter la guerre, et également de la
déclencher quand il a pensé qu’il n’y avait pas d’autres choix.

Question : Pourquoi les journalistes de gauche( pléonasme excusez moi) insinuent- ils
que cette guerre éclaire est davantage une défaite qu’une victoire pour
Israèl? Israèl existerait il toujours si il n’y avait pas eu les 6 jours?

Réponse : Je ne sais pas à quel journaliste vous faites allusion, mais je
profite de votre question pour aborder les conséquences de cette guerre. Le
5 juin 1967 fait partie des dates qui ont changé l’histoire du XXème siècle,
et dont les conséquences sont encore aujourd’hui déterminantes. Je vais
essayer de vous les présenter. 1) L’angoisse qui a précédé le conflit en
Israël a modifié le rapport des Israëliens à la Shoah. Pour ne plus se
retrouver dans une situation où de nouveau, l’Etat risquait d’être anéanti,
les dirigeants israëliens met en valeur la nécessité d’avoir des frontières
de sécurité. 2) La rencontre avec ces Territoires (pour la Cisjordanie) qui
furent le berceau de l’histoire biblique, a réveillé un mouvement religieux
messianique qui était quasi inexistant avant 1967, et qui s’est nourri de
l’euphorie de la victoire. 3) La rencontre avec les Palestiniens dont Israel
avait cherché avant 1967 à occulter la question, ne voyant en eux que des
Arabes et ne reconnaissant pas leur identité spécifique, est devenue une
question incontournable. 4)Enfin, la conséquence la plus marquante reste
cette occupation, que beaucoup après 67 imaginait temporaire, voyant dans
ces Territoires une carte d’échange en cas d’une éventuelle négociation, et
qui s’éternise depuis

Question : Israèl existerait -il encore si les 6 jours avait été une défaite?

Réponse : Difficile de réécrire l’histoire et de spéculer sur d’autres
scénarios. Mais probablement pas, selon les termes de votre question.

Question : Cher Monsieur, J’ai lu avec grand intérêt votre livre “bâtisseurs de paix”.
40 ans après la guerre de 1967, la situation est plus critique que jamais.
Pensant solidifier leur sécurité en renforçant la colonisation et en
dépeçant toujours plus le territoire palestinien, notamment à Jérusalem, les
Israéliens sont en fait en train de réserver un avenir bien sombre à leurs
enfants. Que faire pour leur ouvrir les yeux, et leur faire comprendre
qu’une “paix” injuste ne marchera jamais? Que non seulement elle est
moralement inacceptable, mais qu’elle est dangereuse dans leur propre
intérêt? Comment faire pour renforcer les voix précieuses comme la vôtre?
Merci d’avance pour vos réponses. Tarik

Réponse : Merci pour votre question. Je crois qu’effectivement, une paix ne
pourra survenir que lorsque les Israëliens seront suffisamment rassurés pour
faire les concessions nécessaires. C’est tout le sens du travail que nous
faisons au sein de la Paix Maintenant et que personnellement, j’ai essayé
d’expliquer à travers mon livre : donner la parole à ceux qui se battent sur
place pour une solution, en reconnaissant à l’autre son droit à l’existence
et à la sécurité, et expliquer les phénomènes de blocage existant dans les
deux sociétés. Les “bâtisseurs de paix” que j’ai interviewés sont tous des
patriotes de leurs camps respectifs, et qui ont su au cours de leur trajet
personnel prendre en considération l’existence de l’autre. La vraie sécurité
d’Israël ne viendra que lorsque l’Etat sera accepté et reconnu par ses
voisins. Mais nous ne sommes pas au sein de la Paix Maintenant des naïfs, et
nous savons qu’Israël devra toujours disposer d’une armée qui lui garantira
sa sécurité. Pour faire ouvrir les yeux aux Israëliens quant aux
conséquences néfastes de l’occupation, y compris pour leur sécurité, je ne
vois pas d’autre moyen que de combattre les stéréotypes que chacun se fait
de l’autre et de leur demander d’essayer de se mettre à la place des
Palestiniens pour comprendre qu’il est indispensable de mettre fin à
l’occupation.

Question de : IVous semblez approuver la décision de Levi Eshkol de donner son feu vert à l’offensive (l’agression en fait) au prétexte que les Arabes appelaient à
jeter les Juifs à la mer. Honnêtement ne pensez-vous pas qu’Israël était
parfaitement informé de l’impossibilité d’une telle action et de la
faiblesse des pays arabes?

Réponse : L’échelon militaire semblait d’après les sources et les
témoignages assez confiant dans sa capacité à faire face à ce conflit.
L’échelon politique a tout fait pour l’éviter. La populaiton elle, a cru à
la menace. Après un mois d’un engrenage, Israël n’avait pas d’autres
alternatives. Il est possible que Nasser ne voulait pas aller jusqu’à la
guerre. Au cours du reportage diffusé hier soir sur Arte, le commandant des
forces de l’ONU que Nasser avait reçu deux semaines avant le conflit
rapportait que Nasser lui avait dit qu’il était soumis à la pression de ses
généraux qui voulaient engager le conflit et se préparaient à envahir
Tel-Aviv. On laissera aux historiens le soin de trancher sur les
responsabilités des uns et des autres dans les causes de cette guerre. Ce
qui doit nous préoccuper maintenant, c’est comment sortir de ses
conséquences et que le septième jour de cette guerre soit enfin achevé. Le
temps qui m’était imparti est désormais écoulé. Je vous renvoie sur notre
site [->www.lapaixmaintenant.org] ou sur mon livre : “Bâtisseurs de paix”, paru
aux Editions Liana Lévi, si vous souhaitez poursuivre cette réflexion.

Merci à tous…

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