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Les check-points de l’assignation

mis en ligne le vendredi 29 octobre 2004
par Frédéric Sarter

Cet article rédigé par Frédéric, un étudiant de La Paix Maintenant, est une bonne illustration du climat actuel, existant dans une certaine mouvance pro-palestinienne, qui est dénoncé dans les conclusions du rapport sur le racisme et l’antisémitisme publié cette semaine par Jean-Christophe Ruffin

En ce moment se déroule à Paris un festival du cinéma palestinien, d’excellente qualité : des films très divers y sont présentés, des réalisateurs sont présents.

Première surprise et première amertume : connaissant l’engouement français pour la cause palestinienne, je m’attendais à de longues files d’attente, à des salles combles, peut-être à des publics échauffés, militants. Mais où sont passés ces milliers de personnes qui manifestent pour la Palestine avec des slogans souvent réducteurs et simplistes, sinon carrément outranciers ? Certaines séances de "Ford transit" se sont données pour trois personnes ! ! ! Ce film a pourtant été primé au festival de Haïfa (à moins que ce soit ça le problème : un festival israélien, pensez !). C’est aussi un film en prise directe avec la complexité de la société palestinienne d’aujourd’hui. Il semblerait donc que dés lors qu’il est question de culture, de regards croisés, complexes, et non plus simplement de crier "enfants d’Irak, enfants de Pa-les-tine", l’intérêt public se délite sérieusement.

Cette impression de malaise s’est confirmée hier soir, lors de la projection du film "Atash", de Tawfiq Abu Wael. Tawfiq est un arabe israélien, un "Palestinien de 48", un Palestinien d’Israël. Originaire d’Umm el-Fahm, il a fait ses étude de cinéma à l’université de Tel-Aviv, et il n’a visiblement aucun problème avec l’état hébreu, son pays. Il est Palestinien, se déclare palestinien, de culture palestinienne. Il est Israélien. Une large partie de l’équipe technique et artistique du film est composée de Juifs israéliens -des camarades d’études, des gens avec qui il partage des visions artistiques, etc. Le film est un chef d’oeuvre incandescent, qui porte un conflit familial -l’impuissance du père, la mort du père, la relation trouble entre un père et sa fille, la relation douloureuse entre un père et son fils- à des hauteurs de tragédie grecque, avec une force visuelle et sonore rare. Un très grand film donc, primé un peu partout dans le monde, notamment à Cannes et en Israël, où il a été ovationné au festival de Jérusalem.

Mais voilà : le public est décontenancé. Un film palestinien-israélien sans méchants soldats-z’israéliens, sans check-points : impensable ! Alors le débat avec le réalisateur, brillant jeune homme de 28 ans, prend une tournure surréelle : la première question s’étonne de l’absence de "l’occupation" dans le film, à part le passage d’un hélicoptère. Mais quels check-points, quelle "occupation" voudriez-vous qu’il y eût ? Le film se passe en Israël ! Il faut d’ailleurs 5 à 10 minutes au public pour le comprendre : "Mais où c’est alors Umm el-Fahm ? En Cisjordanie ?" -ceci après que Tawfiq air répété plusieurs fois que Umm el-Fahm était en Israël, à l’ouest de la ligne verte, etc. Finalement, très décontenancé, ayant épuisé les points de repère israéliens, il lâche : "pas loin de Jénine et Tulkarm", et le public retrouve instantanément sa carte mentale et son orientation, avec un soulagement perceptible... Etonnant, non ?

Le surréalisme en marche continue ensuite : Tawfiq essaie d’expliquer qu’il a fait un film universel, qui pourrait aussi bien se dérouler à Alger, en Iran ou ailleurs. Le public veut à toute force réinjecter des métaphores politiques. Une femme se dit très gênée que le personnage du père soit traité de façon si dure, "parce qu’il y a quand même beaucoup d’Israéliens dans l’équipe technique", alors ça la met mal à l’aise qu’un personnage palestinien soit vu de façon aussi sévère (je vous laisse peser le racisme implicite de la remarque). Elle va jusqu’à voir dans la mort du père une image d’Arafat ! A quoi le ralisateur répond, amusé : "If you want it to be Arafat, OK, Chirac also if you want, whatever...". Une autre intervenante parle de son "privilège" de ne pas vivre dans les Territoires pour pouvoir faire un film comme celui-ci. Bref tout au long du débat, le réalisateur cherche à défendre sa vision artistique, personnelle, intime
-  qui n’est pas déconnectée du contexte politique-, sa filiation avec Bergman, sa culture particulière palestinienne et sa recherche d’universel à travers cette culture, et le public cherche à le ramener sur le terrain de la revendication politique élémentaire.

Un beau dialogue de sourds. Qui serait drôle si ce n’était pas tragique. Car ce film qui a bouleversé la critique à tous les festivals, on n’arrive pas à le distribuer. En Israël, par les effets conjugués du boom de la vidéo et des pressions du Mouvement Islamique (dont Umm el-Fahm est le centre politique), il n’y a plus de cinéma dans les villes arabes, et le film ne peut être vu que dans le petit réseau des cinémathèques israéliennes.

Distribution dans les pays arabes dont le film exalte la langue et la culture : n’y pensez pas, voyons, c’est un film IS-RAE-LIEN ! Et au cours une conversation devant le cinéma, Tawfiq Abu Wael nous apprend avec un petit sourire désabusé qu’il a beaucoup de mal à le faire distribuer en France, parce qu’il n’y a pas les stéréotypes attendus, les soldats, les check-points... Vous voyez le tragique de cette ironie ? Un Palestinien, même s’il est Israélien, doit être un "bon" Palestinien, bien rangé à sa place de victime, à la place qui lui est assignée par l’idéologie ambiante.

Mais j’ai un peu noirci le trait : au cours du débat, deux personnes sont venues au secours de Tawfiq et se sont insurgées contre cette assignation. Et le hasard ou l’ordre des choses a fait que l’un était un franco-israélien, l’autre une militante pro-palestinienne. Deux personnes d’horizons politiques et culturels différents, mais qui visiblement connaissaient toutes deux la complexité de la situation, et se retrouvaient sur la REALITE et non sur des fantasmes.

Oui, un Palestinien, un Israélien, un Palestinien-Israélien ont le droit de parler d’autre chose que du conflit !

Ils ont aussi le droit d’en parler, bien sûr : il est nécessaire que des films palestiniens parlent des check-points, de la vie sous l’occupation, il est nécessaire que des films israéliens parlent des attentats, de la peur. Mais il faut absolument s’interdire de les assigner à ce "témoignage", à dire ce que l’on attend d’eux qu’ils disent.

Il en va de même pour les Juifs du monde entier, toujours sommés de s’expliquer sur Israël, de condamner Israël, de défendre Israël, etc. ILs ont le droit de parler d’Israël, de leur attachement ou non-attachement à Israël, de leurs critiques ou de leur admiration. Ils ont aussi le droit de garder cela pour eux. Ou de s’en foutre royalement. Ou d’avoir d’autres préoccupations. De parler d’autre chose.

De même nous avons le droit d’être plus ou moins pro-israéliens, plus ou moins pro-palestiniens. Mais nous n’avons pas le droit de nier l’autre "camp", nous devons, même si notre coeur préfère l’un des deux côtés du conflit, garder notre raison attentive aux aspirations légitimes de l’autre peuple.

Et nous n’avons pas le droit d’enrôler de force Israéliens et Palestiniens dans nos combats, de plaquer sur LEUR conflit nos aspirations et nos rêves, de leur assigner la tâche de réaliser NOS utopies.

Et nous n’avons pas le droit d’avoir nos "bons" Juifs, nos "bons" Israéliens -ou nos "bons" Palestiniens. Bien rangés comme il faut à leur place dans NOS idéologies.

J’espère bien que dans dix ans le peuple palestinien aura un cinéma vivant
-  avec des films politiques mais aussi des comédies, des tragédies, des drames familiaux.

Si nous aimons Israël ou/et la Palestine, nous devons les aimer par et pour leur REALITE, leur richesse, leur diversité culturelle et humaines. Et non pour NOS fantasmes.

Si nous trouvons le courage de franchir ces check-points de l’assignation, de la pensée idéologiquement fichée et figée, alors nous pourrons voir des réalités complexes, en mouvement. Nous pourrons appréhender la diversité de la société israélienne autrement qu’à travers les problèmes -réels- de discrimination. Nous pourrons cesser d’assigner à la richesse de ce pays, de ces deux pays, de ces deux peuples, les bornes étroites de notre vision.

En attendant, il est urgent que le film de Tawfiq Abu Wael soit distribué. Ou alors il ne fera plus de films. Ou bien, et c’est peut-être pire, il renoncera à sa vision personnelle pour faire les films que l’on attend de lui. Avec des check-points et de méchants soldats z’israéliens. Est-ce que c’est vraiment cette liberté là que l’on lui souhaite, que l’on souhaite à tous les Palestiens, Arabes israéliens, Juifs israéliens ?

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