"Rien ne sert de courir, il faut partir a point", dit la tortue au lievre dans la celebre fable d’Esope [1] sur les vertus de l’opiniatrete face au leurre de la vitesse. (...)
Deux projets de paix cherchent actuellement a gagner les peuples israelien
et palestinien aux compromis douloureux qu’ils devront faire si un accord definitif entre les deux parties doit jamais voir le jour. Bien qu’ils se dirigent tous deux vers la meme ligne d’arrivee (plus ou moins), leur strategie pour y arriver sont aussi differentes que celles des personnages d’Esope.
Le "lievre" israelo-palestinien est incarne par les anciens ministres Yossi Beilin et Yasser Abed Rabbo, qui doivent le 4 novembre prochain reveler en grande pompe leur "pacte de Geneve". Le projet a demarre comme un sprint. Heureux de cette aubaine, les medias israeliens lui ont consacre toute leur attention. Les journaux israeliens sont noyes d’informations sur ses differentes clauses, les editorialistes et les analystes louent ses vertus ou deplorent ses deficiences, tandis que Beilin et ses amis israeliens travaillent au corps la television et la radio, accordent des interviews, fournissent des explications, et ripostent aux critiques emanant des cercles gouvernementaux.
Pendant ce temps, un autre projet marche tranquillement, une "tortue"
israelo- palestnienne, en quelque sorte. Connu sous le nom de "Voix des
Peuples", il est dirige par Ami Ayalon, ancien commandant en chef du Shin Bet, et par Sari Nusseibeh, president de l’universite palestinienne Al-Qods. Il a moins de glamour, a genere moins de publicite, et encore moins de pompe, mais l’approche lente et tranquille semble pour les chercheurs de paix israeliens et palestiniens la seule maniere de pouvoir gagner un jour.
L’approche Ayalon-Nusseibeh se fonde sur le constat que si l’on veut batir un immeuble stable, il faut commencer par etablir une fondation solide. Les deux hommes pensent que si les Israeliens et les Palestiniens peuvent etre convaincus d’accepter le raisonnement qui est derriere les compromis qui font mal, ils trouveront beaucoup plus facile de tolerer lesdits compromis. Et donc, au lieu de concocter tous les details entre soi, et de presenter aux deux peuples qui n’en peuvent mais un accord cles en mains, Ayalon et Nusseibeh ont choisi de partir du terrain. Ils ont formule une "Declaration de Principes" generale, pour un accord definitif, et se sont mis a affronter les opinions israelienne et palestinienne en une dure entreprise de discussion, de dialogue et de persuasion.
En juin dernier, Ayalon et Nusseibeh ont demande aux Israeliens et aux
Palestiniens de signer une petition acceptant leur "Declaration de Principes". A l’heure actuelle, plus de 80.000 Israeliens et plus de 65.000 Palestiniens l’ont fait. Le processus est long et laborieux. Du cote israelien, le message est diffuse dans des stands de signature sur les trottoirs, dans des soirees privees ou des petits groupes se reunissent, et dans des conferences regionales. Les Palestiniens font du porte-a-porte. Les recrues se font une par une. Les organisateurs savent que cela peut prendre plusieurs annees, mais ils sont prets pour un long voyage.
Bien sur, les grands titres consacres au pacte de Geneve ont leur valeur. Ils aiguisent encore plus la prise de conscience que trop de temps et d’efforts ont ete gaches dans des initiatives de paix fondees sur des mesures par etapes sans objectif final, qui s’embourbent dans des discussions sans fin sur "qui fait quoi le premier".
Mais dans un Israel qui tangue de crise en crise, les grands titres d’aujourd’hui seront vite oublies, et remplaces par le dernier attentat, le dernier assassinat ou la derniere crise gouvernementale. Les medias peuvent donner a une initiative de paix le coup de pouce final vers la ligne d’arrivee, mais ils ne peuvent pas l’y amener. Si le progres vers une reconciliation entre Palestiniens et Israeliens est une course, c’est une course de fond et non un sprint, et les qualites requises pour vaincre ressortent davantage de l’endurance que de la legerete de pied. Si le pacte de Geneve doit etre plus qu’un feu de paille, ses auteurs doivent avoir a
l’esprit la morale de la fable.