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A questions difficiles, réponses sans concessions

mis en ligne le vendredi 15 novembre 2002
par Americans for Peace Now, Yossi Alpher

Entretien avec Yossi Alpher, expert israelien en securite. (l’entretien a ete realise par APN, Americans for Peace Now, le 7 novembre 2002).

Yossei Alpher est un ancien haut officier du Mossad, et l’ancien directeur du Centre d’Etudes Strategiques Yaffee, a l’universite de Tel-Aviv. Il a aussi ete conseiller d’Ehoud Barak au sommet de Camp David. Avec Hassan Khtaib, ministre du Travail de l’Autorite palestinienne, Yossi Alpher a cree un site de dialogue israelo-palestinien : Bitterlemons

APN : Maintenant que les elections ont ete fixees a fin janvier, debut fevrier 2003 (au 28 janvier, ndt), comment evaluez-vous les 20 mois du gouvernement d’union nationale conduit par Sharon, du point de vue des interets strategiques d’Israel, et plus particulierement en ce qui concerne le probleme palestinien ?

ALPHER : Sharon a ete un succes tactique et un desastre straegique. Et il a eu de la chance. Sharon est entre en fonction 5 mois apres le debut de l’actuel conflit israelo-palestinien, et dans ce qui a suivi un apparent effondrement du processus d’Oslo. Il a promis aux electeurs "la paix et la securite". Durant son mandat, la securite s’est deterioree, et les chances de paix ont recule. On a aussi assiste a une deterioration extremement grave de la situation economique.

Echec total ? Du point de vue de Sharon, non. On ne peut douter qu’il se soit attele a demanteler les accords d’Oslo, a discrediter Arafat et l’OLP en tant que partenaires pour une negociation, a retablir le controle d’Israel sur la Cisjordanie (et sur la Bande de Gaza, ce qu’il n’a encore eu ni le temps ni l’occasion de faire), et a renforcer le mouvement de colonisation. Dans une large mesure, il a atteint ces objectifs, tout en gardant le soutien du Parti travailliste et de l’administration Bush, et meme en evitant une grave deterioration des relations d’Israel avec l’Egypte et la Jordanie. Cela a exige une sophistication tactique considerable.

Mais au niveau strategique, il s’agit de "reussites" douteuses. Elles ne representent aucune alternative realiste a la paix, et repprochent de plus en plus Israel vers une pente glissante qui la menerait a une situation "sud-africaine", alors qu’une solution a deux Etats devient de plus en plus difficile a realiser, et que l’identite meme d’Israel en tant qu’Etat juif et democratique est menacee par l’occupation, le developpement des colonies et la demographie. Sharon, comme d’autres a droite, pense qu’il pourra "se debrouiller" d’une maniere ou d’une autre avec ces contradictions, et sous-estime les reactions nationales, internationales et religieuses. Mais Sharon a toujours echoue au niveau strategique, souvenons-nous de la guerre du Liban en 1982.

Il faut pourtant saluer le succes de Sharon a eviter le conflit ouvert avec les voisins arabes d’Israel, malgre le conflit qui se prolonge, comme ses bonnes relations avec l’administration Bush, et sa capacite a maintenir l’"unite nationale" et a beneficier d’excellents sondages pendant pres de deux ans. En tant que politicien, ses qualites tactiques sont remarquables. Sharon s’est montre un maitre es manipulation, en manipulant pratiquement tout ceux qui l’entouraient, a commencer par les travaillistes Ben Eliezer et Peres. En Israel, on n’avait pas vu de telles qualites politiques depuis des annees, au niveau du Premier ministre.

L’un des secrets de sa reussite a ete la chance. Sharon a beneficie de l’incapacite scandaleuse d’Ehoud Barak a diriger un gouvernement, comme de celle de Netanyahou qui l’a precede. Dans le camp palestinien, Yasser Arafat semble avoir commis toutes les erreurs possible et a ainsi permis a Sharon de mettre en oeuvre son programme vis-a-vis des Palestiniens, et de justifier les actions militaires israeliennes. Et pour finir, George W. Bush s’est montre un allie arrangeant, en particulier apres le 11 septembre 2001. Imaginez que Sharon ait eu affaire a Clinton !

Une autre maniere d’apprehender les resultats de Sharon est de se demander si un autre homme politique aurait pu faire mieux. La reponse est oui, mais de facon limitee. Il y a eu au cours de ces 20 mois de nombreuses ouvertures pour essayer de mettre en place un cessez-le-feu, en evitant les assassinats cibles, et en motivant les Palestiniens par un plan de paix realiste. Sharon a fait le contraire, manquant ainsi l’occasion de commencer, pour le moins, a stabiliser la situation. Mais, etant donnes l’apparente incapacite d’Arafat a accepter une veritable coexistence avec Israel, et le manque d’interet de Bush a diriger un processus de paix, on peut douter qu’un tel processeus, ou meme un cessez-le-feu total, eut pu emerger de ce genre d’initiative.

Compte tenu de cet etat de choses, la vraie chance que Sharon a manquee (et qu’un autre homme politique a sa place aurait pu exploiter) est l’option que Barak a recommandee en quittant son poste : un redeploiement unilateral et le demantelement de colonies, afin d’assurer l’avenir d’Isral en tant qu’Etat juif et democratique, meme si la paix avec les Palestiniens doit prendre quelque temps. Non seulement Sharon a rejete cette option, mais il a aggrave les degats en encourageant discretement ses allies colons a installer autant d’"avant-postes" (en realite des proto-colonies) que possible.

Dans les annales des efforts faits par les patriotes israeliens et des Juifs concernes pour eviter qu’Israel ne glisse vers une situation d’apartheid, cette action de Sharon, soutenue par la presence des travaillistes au gouvernement, et commodement ignoree par Bush, restera comme son heritage le plus negatif.

APN : dans les sondages, le Likoud mene devant le Parti travailliste, dans une proportion proche de deux (deputes) pour un. Compte tenu de la complicite des travaillistes dans l’echec du gouvernement sortant, et de la proximite des elections, a-t-il la moindre chance de representer une menace pour le Likoud ?

ALPHER : si Ben Eliezer reste le leader du Parti travailliste, les chances sont minces, d’abord a cause de cette complicite, et aussi parce que l’election de Ben Eliezer aux primaires travaillistes du 19 novembre entrainerait presque certainement une scission au sein du parti. Yossi Beilin a menace d’entrainer avec lui une aile colombe, qui tenterait de fusionner avec le Meretz, Roman Bronfman (Choix Democratique) et peut-etre des Arabes israeliens moderes, et de constituer une coalition a gauche qui mordrait sur l’electorat travailliste.

Mais tous les recents sondages indiquent que Ben Eliezer sera battu aux primaires par le maire de Haifa, Amram Mitzna. Le troisieme concurrent, Haim Ramon, abandonnera probablement la course et declarera son soutien a Mitzna. En supposant que Mitzna l’emporte aux primaires, et s’il veut conduire les travaillistes a la victoire, il devra exploiter un certain nombre d’avantages, et surmonter quelques obstacles.

Le premier avantage de Mitzna est qu’il est un nouveau visage dans le paysage poitique israelien, avec tres peu de cadavres dans son placard. En tant que maire de Haifa, il a plutot reussi, et en partie grace a lui, la communaute arabe de la ville, assez importante, est restee calme pendant les evenements violents d’octobre 2000. C’est probablement le seul leader travailliste d’importance acceptable au moins au yeux des plus moderes parmi les citoyens palestiniens d’Israel. Et son programme est different de celui de Ben Eliezer.

Ce programme est prometteur, mais pose un certain nombre de problemes. Mitzna veut demanteler toutes les colonies de la Bande de Gaza des son entree en fonction, et offrir a l’OLP de reprendre les negociations sans conditions prealables. Si ces negociations echouent, il opterait pour un retrait unilateral, et pour un demantelement des colonies isolees de Cisjordanie. Il semble que ces deux idees soient populaires : les sondages montrent de facon reguliere qu’une grande majorite d’Israeliens soutient a la fois une solution negociee, et un retrait unilateral ainsi qu’une "separation", et les colonies sont de plus en plus contestees.

L’idee de reprendre des negociations precisement avec Arafat a peu de chance d’etre populaire, celui-ci ayant perdu toute credibilite aux yeux de l’opinion israelienne. Neanmoins, le programme de Mitzna offre un certain nombre de potentialites sur le plan electoral, surtout s’il concentre ses attaques sur les colonies et leurs implications pour l’avenir d’Israel. La difficulte sera de transformer une attitude moderee de l’opinion en votes concrets, en la persuadant que l’attitude belliqueuse de Sharon envers les Palestiniens (que soutiennent 70% de l’opinion au niveau immediatement tactique) est contraire a une solution a deux Etats, un retrait et un demantelement des colonies, toutes mesures que l’opinion soutient a un niveau plus strategique et general.

La capacite de Mitzna a reussir dans cette tache reste la grande inconnue. En ce sens, son manque d’experience au niveau national est un probleme, il va affronter Netanyahou ou Sharon, qui tous deux ont ete premiers ministres, qui tous deux savent fort bien manipuler l’opinion publique, et qui tous deux sont beaucoup plus connus du public.

Cela nous amene a la question du candidat du Likoud. Le Likoud va tenir ses primaires fin novembre, et pour l’instant, les sondages donnent a Netanyahou une bonne chance de detroner Sharon (les derniers sondages, realises apres cet entretien, donnent plutot un avantage a Sharon, ndt). Si c’est le cas, la tache du candidat travailliste en sera facilitee, car si Netanyahou est legerement plus populaire que Sharon au sein du Likoud, au niveau national, Sharon l’est beaucoup plus. A cet egard, s’il perd les primaires, la reaction de Sharon et son soutien eventuel a Netanyahou, qu’il deteste, jouera aussi un role.

Le plus grand avantage de Mitzna ou de Ramon, et meme, dans une certaine mesure, de Ben Eliezer, malgre ses etats de service dans la coalition sortante, reside peut-etre dans la responsabilite directe de Sharon dans les graves problemes economiques d’Israel. Avec un Israelien sur cinq vivant en-dessous du seuil de pauvrete, le Parti travailliste devrait pouvoir exploiter la situation a son avantage. En quittant la coalition, Ben Eliezer a deja commence a exiger une nouvelle echelle des priorites : les problemes socio-economiques plutot que les colonies. C’est la formule qui a aide Rabin a battre Shamir en 1992.

Enfin, dans l’evaluation des chances des travaillistes dans les elections a venir, un autre facteur intervient : l’eventualite d’une guerre dans le Golfe. Une campagne americaine dans le Golfe peut precipiter une escalade de violences sur le theatre israelo-arabe, en impliquant l’Irak, le Hezbollah et/ou les Palestiniens. Au minimum, il y aura une montee des tensions. Il est raisonnable de penser qu’une telle situation augmentera les chances de Sharon, car l’opinion, instinctivement, souhaitera eviter de "changer de cheval" a un moment critique pour la securite d’Israel, et Sharon pourra se presenter comme le solide navigateur qui tient fermement la barre, par gros temps. Il est tout a fait possible que Sharon ait eu cette eventualite a l’esprit quand, le 5 novembre, il a brusquenement rompu les negociations en vue de constituer une nouvelle coalition, et choisi des elections anticipees auxquelles il s’etait violemment oppose, ne serait-ce que la veille.

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