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Ne pas céder à l’empire de la mort

mis en ligne le vendredi 9 août 2002
par Yossi Sarid

"Aux yeux de Jamal, son fils restera innocent, pour toujours, et les militaires diront qu’il s’agissait d’un "dangereux terroriste". Qui peut le dire ? Et d’ailleurs, cela n’importe plus. La machine de mort travaille sans discontinuer, et produit des morts, les leurs comme les notres, sans que personne ne puisse les séparer les uns des autres"

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

De nos jours, rien n’a moins de sens que la mort. Avant, dans nos contrees, les gens mouraient pour quelque chose. Pour quoi meurent-ils aujourd’hui ?

Nous (ma femme et moi) connaissons Jamal depuis longtemps. Il avait un garage a Tel-Aviv, depuis de nombreuses annees, et il reparait notre voiture, a l’occasion. Tout cela s’est termine l’annee derniere. Touche par les decrets d’expulsion, il est rentre chez lui, a Deir al-Balah, dans la Bande de Gaza.

Vendredi dernier, apres une longue periode de silence, il nous telephona et demanda a parler a Dorit. Nous pensions qu’il avait besoin de notre aide. Mais non, il voulait simplement nous dire que son fils aine avait ete tue par des soldats israeliens. Pour Jamal, son fils etait mort pour rien. Il n’avait commis aucun crime.

Je ne sais pas, et je n’ai pas cherche a savoir. A quoi bon ? Aux yeux de Jamal, son fils restera innocent, pour toujours, et les militaires diront qu’il s’agissait d’un "dangereux terroriste". Qui peut le dire ? Et d’ailleurs, cela n’importe plus. La machine de mort travaille sans discontinuer, et produit des morts, les leurs comme les notres, sans que personne puisse les separer les uns des autres. Jamal telephonait pour nous mettre au courant. Il ne demandait rien.

Quand Jamal avait encore son garage a Tel-Aviv, un incendie s’est declare dans un immeuble de bureaux voisin. Jamal risqua sa vie, entra dans l’immeuble en flammes, et sauva de nombreuses vies. Des Juifs. A l’epoque, si ma memoire est bonne, il recut une citation de la part de la police, qui ne lui fut d’aucune utilite quand ils furent tous chasses. J’imagine que le fils de Jamal a entendu son pere raconter cette histoire, plusieurs fois.

Plus tot dans la semaine, j’ai appele Amiram Goldin, qui habite Mitzpe Aviv, dans le district de Segev, en Galilee. Je l’ai appele pour lui exprimer mes condoleances apres la mort de son fils, Omri, tue dans l’attentat contre le bus a Meron. Que pouvais-je dire a Amiram, que je connais depuis longtemps, un partisan de la paix, et un ami personnel ? Omri est lui aussi un produit de cette machine de mort, qui fait son travail de facon automatique, aveugle et stupide. Amiram me dit qu’Omri etait soldat de Tsahal, mais aussi soldat du camp de la paix israelien. Il avait suivi son pere, et le terroriste l’avait tue.

La guerre actuelle est la plus cruelle qui soit, car elle n’a pas de sens. Les gens ont meme arrete de dire "que cette victime soit la derniere", car tout le monde sait qu’il y en aura beaucoup d’autres. C’est devenu une sorte de routine. Le desespoir et la betise ont touche de tels fonds que la vengeance est tout ce qui nous reste : le meurtre pour le meurtre.

Qui parle aujourd’hui de plans, de strategie, de paix, de securite ? Le jeu aujourd’hui s’appelle "vengeance". Nous agissons non pour dissuader ou pour empecher, mais seulement pour leur rendre la monnaie de leur piece, pour infliger de la souffrance. Les Palestiniens se vengent, nous nous vengeons, et vice-versa, et "Dieu des vindictes, Eternel, Dieu des vindictes, apparais" (Psaumes, 94.1). Ils n’ont plus d’espoir que leurs actes meurtriers puissent apporter quoi que ce soit, et nous aussi avons perdu espoir, nous repaissant dans la vengeance du sang, comme deux tribus de sauvages.

Il y a quelques jours, j’ai vu un sondage montrant une majorite en faveur de l’assassinat de Salah Shehadeh, qui impliquait la mort de femmes et d’enfants. C’est difficile a croire, mais la meme majorite comprenait parfaitement que l’assassinat de Shehadeh ne ferait qu’augmenter la terreur et le nombre de victimes. Les gens le savaient, mais soutenaient quand meme l’operation. En d’autres termes, on ne compte plus, on ne s’en fait plus. L’important est de leur donner une lecon. Bien que nous sachions fort bien qu’ils n’apprendront rien, ni nous non plus.

Nous essayons encore de compter, et de les garder dans notre memoire comme des individus, mais avec tous ces morts, cela devient difficile. Nous faisons un effort, parce que perdre le compte, c’est perdre son humanite. On souhaite se souvenir de tous, mais on ne le peut pas. La memoire du fils de Jamal et du fils d’Amiram restera avec nous apres la toilette des corps, peut-etre pas pour tres longtemps, mais en tas. Comme ceux qu’on voit lors d’une epidemie de cholera, en Afrique.

Pour ceux d’entre nous qui ne sont ni Arafat, ni Sharon, ni Ben-Eliezer, il est important que la mort signifie quelque chose. Parce nous ne pouvons pas ceder a la mort un empire de cette sorte. Quand la mort aura un sens, la vie, par ici, aura elle aussi de la valeur.

* A cette date, Yossi Sarid est president du parti Meretz et chef de l’opposition a la Knesset


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