Alors que les députés de tous les partis avaient envahi la cafétéria de la
Knesset pour regarder la retransmission d’Annapolis à la télévision, le
ministre chargé des affaires stratégiques Avigdor Lieberman faisait fi de
l’écriteau d’interdiction de fumer au fond du grand auditorium. Clairement,
les débats sur le contenu de la déclaration conjointe israélo-palestinienne
[1] ne l’intéressaient pas. Et la décision d’entamer des négociations accélérées sur un accord définitif n’a pas beaucoup ému les cercles de droite, appartenant ou non à la coalition gouvernementale.
D’un autre côté, les décisions d’Annapolis lient les travaillistes au
gouvernement Olmert et protègent les ministres des éventuelles conclusions
du rapport Winograd (sur la gestion de la guerre du Liban). Même au Meretz,
on s’interroge sur la manière de traiter un homme de droite qui s’exprime
comme Uri Avnery.
Comment savoir qui a raison ? Ceux qui restent aux côtés d’Olmert parce
qu’ils croient/espèrent qu’Annapolis se terminera comme les innombrables
accords qui l’ont précédé ? Ou bien ceux qui restent parce qu’ils
croient/espèrent que, cette fois, ce sera différent ? Les preneurs de
décisions ont-ils tiré les leçons des échecs précédents, ou bien
conduisent-ils (involontairement ou délibérément), au pire, à un régime
d’apartheid, comme Olmert l’a déclaré lui-même, ou à un autre cycle de
violences ? Voici trois tests pour nous aider à résoudre cette énigme.
1. Le test des positions d’ouverture des négociations
Avant même le début des pourparlers sur un accord définitif, le gouvernement
doit clarifier ses positions d’ouverture sur chacun des points essentiels.
S’il adopte l’approche selon laquelle les Palestiniens doivent se contenter
de la clôture de sécurité comme frontière politique, accepter la
souveraineté d’Israël sur le Mont du Temple et effacer totalement tout
rappel du retour des réfugiés, nous pouvons économiser les frais entraînés
par la mise en place d’une Administration de la paix.
Mahmoud Abbas et la direction palestinienne, qui a émergé d’Annapolis avec
la mission de mener les négociations sur un accord de paix, est bien plus
faible que la délégation emmenée par Yasser Arafat à Camp David en juillet
2000. Après sept ans de « pas de partenaire », la destruction des
infrastructures du gouvernement central palestinien, la victoire du Hamas et
la perte de Gaza, la marge de manœuvre du Fatah est très réduite.
Mahmoud Abbas ne peut pas se permettre de renoncer à un seul centimètre
carré de plus qu’Arafat (les lignes de 1967), avec des ajustements de
frontières sur la base de l’égalité et de l’accord mutuel des deux parties.
Sur Jérusalem et les réfugiés, il ne servirait à rien de proposer aux
Palestiniens moins que ce que le plan Clinton offrait en décembre 2000 [2]
2. Le test du tissu social
Les principes d’Annapolis renvoient les parties à la formule de Rabin :
mener les négociations comme s’il n’y avait pas de terrorisme et combattre
le terrorisme comme s’il n’y avait pas de négociations. Toutefois,
l’expérience du processus d’Oslo nous enseigne qu’un canal diplomatique n’a
aucune valeur s’il ne s’accompagne pas d’une amélioration pour la population
occupée par Israël. Les limites imposées à la circulation, les
expropriations pour la construction de la clôture aussi bien que pour les
colons, les assassinats et les arrestations massives sapent le soutien de
l’opinion palestinienne à Abbas, et réduisent encore sa marge de manœuvre,
déjà étroite. Le démantèlement des colonies dites sauvages, un gel total de
la construction dans les colonies, sans se cacher derrière son petit doigt
(appel aux notions de « croissance et d’expansion naturelles »), et une
application totale des recommandations du rapport Sasson sur les colonies
sauvages ont toujours constitué le test des intentions du gouvernement
israélien [3].
3. Le test du chef d’équipe
Au sein de l’état-major, nombreux sont les généraux qui partagent toujours
la conception de « l’assèchement de la motivation » des Palestiniens qui
avait cours sous Shaul Mofaz et Moshe Ya’alon. Dans les départements
planification et renseignement, aussi bien qu’au bureau de liaison
diplomatie-sécurité du ministère de la défense, on dit et l’on écrit que si
l’armée devait se retirer de la Cisjordanie, nous serions obligés de
protéger les maisons de Kfar Saba (ville proche de Tel-Aviv et près de la
ligne Verte) des tirs de roquettes.
Si cela ne tenait qu’à eux, l’armée retournerait à Gaza. Ils n’ont aucune
empathie pour le côté palestinien et ne pensent pas que des gestes généreux
ni même un accord de paix feraient que les services de sécurité palestiniens
remplaceraient convenablement les forces israéliennes dans les territoires.
Or, bien qu’Olmert dise qu’il n’est pas impressionné par les scénarios
d’horreur de l’establishment militaire, il envisage de nommer un ancien
membre dudit establishment à la tête de l’administration de la paix, un
homme qui, depuis des années, s’est habitué à voir les Arabes à travers une
lunette de tir.
Lieberman n’est pas un imbécile. Après Annapolis, comme avant, il ne se
presse pas de quitter le gouvernement. Tant qu’il peut fumer tranquillement
ses cigares, ses amis de la colonie de Nokdim peuvent dormir sur leurs deux
oreilles.