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Quand Khaled rencontra Niva : un atelier à Givat Haviva

mis en ligne le dimanche 17 février 2002
par Ori Nir

Souhad de Sakhnin venait de jeter une petite bombe dans la salle de dialogue. "Quand il y a un attentat terroriste", avait-elle dit, "j’ai mal pour les gens qui en sont victimes. Mais je suis aussi un petit peu contente, parce que je soutiens la lutte des Palestiniens dans les territoires". Les jeunes juifs firent de gros efforts pour ne pas laisser la remarque de Suhad gâcher l’atmosphère amicale...

(Trad : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant)

C’etait le matin du deuxieme jour de la rencontre entre les eleves de premiere du lycee de Sakhnin (Sakhnin est une ville arabe proche de Haifa, ndt) et ceux de l’Ecole Leo Baeck de Haifa. Suhad de Sakhnin venait de jeter une petite bombe dans la salle de dialogue. "Quand il y a un attentat terroriste", avait-elle dit, "j’ai mal pour les gens qui en sont victimes. Mais je suis aussi un petit peu contente, parce que je soutiens la lutte des Palestiniens dans les territoires".

Les jeunes juifs, qui rencontraient la semaine derniere leurs equivalents arabes, sous les auspices du Centre Judeo-Arabe pour la Paix a Givat-Haviva, firent de gros efforts pour ne pas laisser la remarque de Suhad gacher l’atmosphere amicale qui avait regne tout au long de la premiere journee. Pendant toute cette journee, ils ont fait connaissance, personnellement et culturellement. Il y eut meme quelques legers flirts.

Quand Suhad dit ce qu’elle a dit, les jeune juifs se sont abstenus de reagir. Ce n’est qu’apres, encourages par le moderateur, Ayoub Aamad, qu’ils ont exige d’elle des explications. Niva, une jeune fille ouverte et a l’aise, des fleurs dans les cheveux, demanda a Suhad : "je ne comprends vraiment pas. Demain, je pourrais mourir a une station de bus, en route vers l’ecole. Est-ce que ca te rendrait heureuse ? Je pourrais etre blessee, souffrir terriblement, et a la fin, mourir. Est-ce que tu comprends combien tout cela peut etre effrayant, de savoir qu’en allant chez l’epicier, quelqu’un peut se faire exploser, et te tuer ? De savoir qu’il y a ici des arabes qui veulent nous voir partir, qui pensent que ce pays ne devrait etre qu’aux arabes ? Cela me fait peur, j’ai envie de vivre, et de vivre ici. J’aime vivre ici".

Suhad ecouta calmement, et repondit calmement : "alors pourquoi allez-vous bombarder des civils et des enfants dans les territoires ? Eux aussi ont peur. Eux aussi ont envie de vivre". Elle dit alors a Niva qu’elle aussi avait peur, quand elle voyait un juif avec une calotte.

La rencontre avait lieu dans l’une des salles du Centre Mordekhai Anilevitch, consacre a l’etude, la memoire et l’enseignement de la shoah a Givat Haviva, Cette salle est situee face a un mur qui represente les mouvements juifs de resistance au nazisme, et couvert de grandes images de combattants juifs en France et de partisans en Yougoslavie. "C’est la salle qu’ils nous ont choisie", commentait ironiquement Amar, le moderateur, avant d’ouvrir l’atelier du matin".

Le premier exercice de l’atelier a consiste en la preparation d’une carte d’identite. Chaque eleve etait muni d’un morceau de papier, de stylos et de feutres, et avait la consigne de se fabriquer une carte d’identite, comme il le desirait. Khaled dessina une colombe tenant un rameau d’olivier, et ecrivit sa date de naissance. Niva dessina un paysage de printemps bucolique. Orianne ecrivit "nee en Israel, sexe : feminin". Khalil : "citoyen d’Israel, lieu de residence : Sakhnin, sexe : masculin". Sharon : "aime la natation et le football". Gilad : "aime tous les sports". Mohammed  : "joue milieu de terrain dans l’equipe de jeunes de Sakhnin". Shahin : "nationalite : arabe, reside dans l’Etat d’Israel". Aucun des eleves n’inscrivit le mot "juif".

Les comportements differaient egalement selon les groupes. Les arabes s’assirent en cercle, penches en avant. De temps en temps, ils se consultaient pour savoir s’il fallait ecrire "Palestinien", ou mentionner la Palestine, ou indiquer qu’ils etaient citoyens israeliens, s’il fallait ecrire d’abord Israelien ou Palestinien, ou ecrire qu’ils venaient de Sakhnin. Les juifs etaient plus detendus. Ils riaient. Ils debattaient pour savoir s’il fallait mettre qu’ils aimaient le chocolat, ou qu’ils parlaient hebreu. Pendant toute la rencontre, les juifs se sont montres plus ouverts, et plus bruyants. Les arabes, pour la plupart, faisaient de gros efforts pour inspirer de la sympathie.

A la fin de cet exercice, les deux groupes donnerent au moderateur de grands morceaux de papier, qui combinaient textes et dessins. Au bas de leur page, les arabes avaient dessine un grand drapeau palestinien en couleurs, avec ce texte laconique au-dessus : "nationalite : arabe, citoyennete : israelienne, ville : Sakhnin, un groupe arabe vivant dans l’Etat d’Israel".

Le papier des jeunes juifs avait pour titre : "les eleves de Leo Baeck". Il y avait le dessin d’un globe terrestre, avec une fleche pointant vers la Baie de Haifa, et un croquis du terrain de l’ecole. Sous le croquis, ils avaitent ecrit ce texte : "citoyennete : israelienne, nationalite : juifs, ages : 16-17, nourritures favorites : glaces et chocolat, parlent hebreu et anglais, ont tous visite au moins un pays etranger".

Dans les debats qui ont suivi, les differences de perspective entre les deux groupes etaient elles aussi tres claires : les arabes avaient du mal a faire des compromis sur les questions d’identite ou de symboles. Les juifs n’avaient aucun probleme a changer d’hymne national, pour en adopter un autre qui refleteraient des valeurs universelles.

Ces rencontres ont lieu dans le cadre du programme d’education civique. Les proviseurs et les professeurs d’ecoles arabes et juives ont la possibilite de choisir de participer ou non a ce programme, et d’en determiner le format. En termes de quantite, Givat Haviva est l’organisation la plus active pour ce genre de rencontres. Recemment, elle a obtenu le Prix pour la Paix de l’UNESCO, pour reunir ainsi juifs et arabes. Ces activites comprennent principalement des rencontres et des debats, ainsi que des projets concernant l’expression artistique et le travail communautaire.

A la suite des evenement d’octobre 2000 (au cours desquels 13 citoyens israeliens arabes furent tues par la police dans une manifestation), les rencontres se sont arretees. Quelques mois plus tard, elle reprenaient, d’abord sous forme intra-communautaire, puis peu de temps apres, les rencontres entre juifs et arabes ont recommence, avec quelques differences significatives.

"Apres les evenements, nous avons pris conscience que nous aurions du travailler plus en profondeur", dit le Dr Sarah Ozacky-Lazar, directrice du centre. Pour tous les membres de l’equipe, ainsi que pour les autres organisations qui se consacrent a ce genre de rencontres, il etait evident que desormais, elles serviraient davantage a discuter des dechirures entre les deux communautes qu’a faire simplement connaissance, personnellement et culturellement. Il etait egalement devenu evident qu’il fallait tenir compte des hesitations des parents, des professeurs et des proviseurs par rapport a des rencontres et des confrontations avec "l’autre cote". Les parents et les professeurs juifs hesitent a envoyer des eleves a Wadi-Ara (region a majorite arabe, ndt), ou se situe le campus. Les parents arabes hesitent a envoyer leurs enfants en-dehors de locaux arabes, et le personnel enseignant arabe s’inquiete des implications d’une confrontation avec des juifs.

Dans la petite salle de Givat Haviva, les eleves revinrent apres une pause, pour commencer un nouvel atelier. Les moderateurs, Ayoub l’arabe et Benny le juif, rajouterent une dose de conflit, mais parmi ces jeunes aux hormones actives, le contact etait deja present. Pour cet atelier, les eleves furent divises en groupes mixtes, ou ils devaient discuter de sujets controverses (le droit au retour, le changement d’hymne national, un service militaire ou civil pour les arabes, un Etat pour tous ses citoyens, etc.). Dans le groupe de Niva et Suhad, il etait prevu de parler de sujets touchant a la constitution, mais la conversation a glisse tres vite vers le sujet des attentats et l’etablissement d’un Etat palestinien. Niva et Suhad discutaient. Khaled, un grand et beau jeune homme, garda le silence pendant pratiquement tout le debat, jetant a Niva des regards par en-dessous.

Le groupe voisin etait assez anime. Trois jeunes filles juives peremptoires, et deux garcons arabes relativement timides. En tentant de se mettre d’accord sur le droit au retour, Orianne et Keren proposerent a Ala et Jasar de trouver asile dans l’un des 22 Etats arabes. Les deux Arabes, amuses, proposerent aux filles de retourner en Europe. A la fin, ils se mirent d’accord pour que le retour s’accomplisse a l’interieur du territoire de l’Etat palestinien, et qu’un dedommagement soit propose a ceux qui choisiraient de ne pas exercer ce droit.

Avant de s’attaquer aux probleme de l’hymne national, du service militaire et de la constitution, l’une des filles demanda a Jaser comment on disait en arabe "arrete, ou je tire". Elles gribouillerent alors quelque chose sur un bout de papier, en gloussant. Entre autres, elles avaient ecrit en hebreu et en arabe : "rien de tel qu’un baiser sur la bouche".

Apres la pause dejeuner, les eleves demanderent aux moderateurs de les laisser avoir une discussion ouverte, avec le groupe tout entier. Chacun avait peur de parler le premier. Finalement, Niva ouvrit les debats en disant qu’elle aimerait comprendre comment ses homologues de Sakhnin se sentaient, ce qui les derangeait en tant que citoyens arabes d’Israel. La discussion devia vers d’autres directions. Il ne fut pas question de la delicate situation des arabes citoyens arabes israeliens, mais du conflit dans les territoires, de Yasser Arafat et d’Ariel Sharon, des terroristes et des attentats. Suhad demanda : "pourquoi le fait de tuer des Palestiniens est-il bon, et tuer des juifs mauvais ?" Sharon repondit : "il n’y a rien de la sorte. Les tanks ne tuent pas les enfants". Mohammed repliqua : "Non, il ne font que demolir leurs maisons". Tout le monde a ri.

Niva detacha une fleur de ses cheveux et la donna a Khaled. "C’est seulement parce que tu es gentil", dit-elle. Puis elle entra le numero de telephone de Khaled dans le repertoire de son portable, et nota le sien sur un bout de papier. Khaled trouva un appareil photo, et demanda a quelqu’un de prendre une photo du groupe. Niva l’enlaca a la taille, il rougit, et elle dit : "Je ne sais pas. Peut-etre que ce n’est pas bien, peut-etre que la d’ou tu viens, ca ne se fait pas", mais elle se serra contre lui et sourit. Les deux se promirent de garder le contact.

L’une des filles de la classe de Niva dit a une autre fille qu’"elle ne pouvait pas croire" que Niva ait donne a Khaled son numero de telephone. Elle etait tres choquee. Niva doit etre malade. Elle aime les Arabes.

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