« Vous n’avez aucun avenir dans ce pays »

Thème : Colonisation, yesha Israël : quel sionisme ? quelle identité ? Fanatismes, fondamentalismes Hébron

Ha’aretz
mis en ligne le 11 août 2007
par Daniel Ben Simon

La poche de pus fanatique du quartier juif de Hebron, qui refuse désormais toute référence à l’Etat d’Israël, Etat qui continue néanmoins à le protéger et à l’aider. Au-delà du constat effarant (il est facile, il est vrai, de s’en prendre à ces dingues plutôt qu’à l’entreprise de colonisation dans son ensemble), des questions essentielles ne vont pas manquer de se poser sur la nature de l’Etat et de sa relation au monde juif religieux, ultra-orthodoxe ou pas, de plus en plus radicalisé.

Ha’aretz, 10 août 2007

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Au plus haut de la rage et de l’humiliation, les enfants de Hebron errent parmi les hommes en uniforme, en essayant de distinguer qui est juif de qui ne l’est pas, qui est de « notre » graine ou de la graine d’Amalek [1]. Au moment où la plupart des enfants israéliens passent leurs vacances dans des centres de loisirs ou en voyage, plongent dans la mer où dans la piscine, les enfants du centre de loisirs de Hebron paraissent vivre sur une autre planète. Les yeux brillants de haine, portant d’immenses calottes et de longues papillottes, ces enfants de 10 ans et moins circulent parmi les hommes en uniforme et examinent leurs médaillons. Quiconque ne porte pas un nom juif a droit à un traitement approprié. Ces petits sauvages aux yeux troubles hurlent insultes et malédictions. Enfants et déjà experts en théorie raciale. Les soldats se voient traiter de tous les noms mais, peut-être sur ordre, ils restent froids, comme catatoniques, sans émotion visible. Les enfants de Hebron rappellent par bien des côtés les enfants des camps de vacances de Jésus, ceux de la Bible Belt des Etats-Unis, empoisonnés par l’idéologie religieuse et devenus le fer de lance du fondamentalisme chrétien.

« Si quelqu’un vient pour te tuer, tue-le en premier », crie l’un des enfants à un policier des frontières qui porte un patronyme non juif (des immigrants russes et éthiopiens, ainsi que des Druzes, faisaient partie des unités présentes ce jour-là), peu de temps après l’évacuation des familles qui avait débuté mardi. Le petit approche son visage contre celui du policier, presque à le toucher : « Il est dit dans la Torah que je dois te tuer. Tu es de la graine d’Amalek. Tu es un goy, tu n’as pas le droit de mettre le pied sur la terre sainte. Allez-vous en, toi et tes amis ! »

Un soldat « juif » essaie de calmer l’enfant rebelle, et en réponse, il est assailli d’insultes : « Tu n’es pas juif du tout. Tu es un Nazi. On va te tuer, toi et tous les Nazis qui sont ici. » D’autres enfants, dégoulinants de haine, entourent le groupe de soldats et l’observent avec amusement, comme dans un zoo. Les mères, assises non loin de là, regardent leur glorieuse progéniture en ayant du mal à cacher leur satisfaction.

A quelques mètres de là, une femme nommée Anat Cohen tente encore de perturber l’évacuation de l’un des immeubles. Emaciée, pieds nus, la tête couverte d’un foulard, elle accable les soldats d’injures. Alors qu’elle est en train de hurler, on entend des coups de feu : ce sont des Palestiniens de Hebron qui célèbrent la fin du baccalauréat. Les tirs sont des tirs de joie. Mais elle est persuadée que ces tirs sont des tirs de réjouissance face à la douleur de l’autre, la sienne, et elle devient hystérique : « Debout, chiens ! ils tirent en votre honneur, alors debout, en leur honneur. L’ennemi arabe est en train de tirer en votre honneur, pour ce que vous faites aux Juifs. »

Un père et un fils, juifs ultra-orthodoxes de New York, regardent avec tristesse les magasins dévastés. Ils se parlent en yiddish. Le fils, Shmouel Landau, photographie les soldats, disséminés dans tous les coins sombres de l’ancien marché de gros. Il est 10 heures, l’évacuation est terminée. Les soldats scient, démantèlent et scellent toute entrée possible pour empêcher les évacués de s’y réinstaller.

Shmouel va envoyer les photos à ses amis de la secte hassidique Amshinov aux Etats-Unis, qui compte quelques centaines de membres en Israël. « Ce ne sont pas des juifs », dit-il en montrant les centaines d’hommes en uniforme. « Les vrais juifs, c’est nous. ». Son père acquiesce : « Tu me poses la question des soldats, je vais te répondre. Ils ne sont pas juifs. Regarde-les, ils sont russes, éthiopiens, druzes. Même ceux qui se disent juifs n’en sont pas. Ce sont des sionistes, des gauchistes. »

« Le gros problème d’Israël, c’est le sionisme », poursuit Shmouel. « Il a coupé les Juifs de la Torah et des valeurs juives. Vous n’avez aucun avenir dans ce pays. Au bout du compte, vous partirez tous, et nous serons les seuls à rester ici. »

Dans cette enclave de folie et de haine, « Israël » est un gros mot. Pas un seul de ses centaines d’habitants ne se définit comme israélien, comme si Israël était une colonie pénitentiaire. L’Etat d’Israël leur a fourni avec générosité protection, ressources, assistance et même sympathie, mais ils le considèrent comme un gouvernement étranger. La souveraineté israélienne prévaut sur la souveraineté de la halakha (la loi juive), et ainsi, à tous égards, Israël a gagné ici le statut d’ennemi.

A part la présence des soldats, il n’y a dans le quartier juif de Hebron aucun signe d’israélianité, tout est juif : le nom des rues, les slogans haineux peints sur les boutiques des Palestiniens, les longues barbes, les calottes. Quand on y parle hébreu, le vocabulaire est pauvre. Il n’y a ici ni livres laïques, ni culture israélienne. La plupart des enfants n’ont jamais mis le pied sur le sol d’Israël proprement dit, et les adultes n’y vont que rarement, en général pour des soins médicaux, des fêtes de famille ou des visites de consolation à des personnes en deuil.

« Je n’ai rien à te dire, tu n’es pas mon peuple, tu ne fais pas partie de mon peuple », déclare l’un des vétérans du quartier, qui a souhaité garder l’anonymat. « Vous êtes mes ennemis, et je prie pour que vienne le jour de notre vengeance, pour ce que vous nous avez fait au Goush Katif (évacuation des colonies juives de la bande de Gaza), et pour ce que nous faites à Hebron. Je vous hais plus que les Arabes. Vous paierez pour l’éternité pour ce que vous avez fait. » Il a 53 ans, 8 enfants. Le jour de l’évacuation de cette semaine, il s’est levé tôt et s’est présenté sur le champ de bataille avec ses enfants. « Nous ne nous sommes pas battus à fond contre vous parce que nous avons décidé de mener une guerre passive », dit-il. « Nous nous réservons pour la lutte finale. Vous n’avez aucun avenir dans ce pays, alors dis à tes amis de bien profiter du temps qui leur reste. Nous gagnerons par l’utérus de nos femmes. »

Crise de foi

Le désengagement de Gaza a provoqué une crise de confiance comme les colons n’en ont jamais connu depuis la guerre des Six jours. Dans leurs pires cauchemars, ils n’auraient jamais imaginé que le gouvernement irait jusqu’au bout et chasserait des Juifs de la terre « sainte » de Gaza. Pendant des années, ils ont été habitués, ou plus précisément, on les a laissé s’habituer, à dicter sa conduite au gouvernement. Et soudain, Sharon a changé tout cela. Même aux moments les plus aigus de la crise, ils ont cru les rabbins qui déclaraient que « cela n’arrivera jamais » et qu’au dernier moment, un miracle interviendrait qui empêcherait d’exécuter la décision. Depuis le désengagement, de nombreux colons se sont coupés du monde extérieur. Le choc de l’évacuation est encore une plaie ouverte.

Déjà, au cours de leur première tentative de se réinstaller à Homesh (l’une des deux colonies évacuées de Cisjordanie), la faiblesse du gouvernement à l’égard des rabbins a sauté aux yeux. Un fil, solide comme l’acier, relie l’évacuation d’Amona [2] aux tentatives de retour à Homesh, aux colonies détruites du Goush Katif et aux derniers événements de Hebron : la volonté d’effacer la honte du désengagement de la conscience des colons. Plus jamais ils ne seront évacués de leur plein gré, plus jamais ils n’iront comme du bétail à l’abattoir. Dans ce contexte, la haine envers l’Etat d’Israël et ses institutions a grandi, et le statut des rabbins fondamentalistes, dont beaucoup d’entre eux appartiennent au conseil rabbinique de Yesha (acronyme hébreu pour Judée et Samarie), s’est encore renforcé.

Deux ans après l’évacuation de Gaza, le gouvernement est confronté à une menace intérieure aux conséquences de nature stratégique. Nous vivons un moment crucial où la coexistence est tendue entre ceux dont les valeurs sont laïques et ceux qui mettent la halakha au-dessus de la loi des hommes. Il n’est pas certain que les centaines de milliers de porteurs de kippa se considéreraient encore comme faisant partie de l’Etat d’Israël au cas où un accord de paix serait trouvé, qui exigerait une évacuation massive de la Cisjordanie.

Dans ce cas, l’armée, dont la composition reflète celle de la société, verra se poser un dilemme entre ceux pour qui prime la souveraineté de l’Etat et ceux pour qui la halakha lui est supérieure. Pour la première fois depuis la conquête des territoires en 1967, il semble qu’Israël ne pourra pas éviter cette confrontation. On en a vu les premiers signes cette semaine pendant l’évacuation de Hebron, quand des dizaines de soldats ont préféré obéir aux commandements de la halakha plutôt qu’aux ordres de leurs supérieurs [3].