Une première pierre pour un édifice de pondération

Thème : Retrait de Gaza

Ha’aretz , mis en ligne le 7 février 2004
par Editorial de la rédaction du Ha’aretz

"Même si Sharon traîne les pieds, et meme si son plan n’est appliqué qu’en partie, on peut etre satisfait de ce que lui, l’idéologue, ait montré la voie. Maintenant, il faudra suivre de près la façon dont il se comportera, pour voir s’il a la capacité, politique et pratique, de traduire ses déclarations en actes."

Pour la premiere fois, le premier ministre Ariel Sharon a detaille son plan de retrait de Gaza. D’apres ce plan, Sharon compte evacuer 17 colonies et rapatrier leurs 7.500 habitants en Israel. Il compte egalement evacuer trois autres colonies en Samarie. Sharon a ete clair : son intention est de "demenager des colonies des endroits ou elles nous causent des problemes, ou des endroits ou nous ne resterons pas dans le cadre d’un accord definitif", ajoutant qu’il avait deja ordonne la planification de ces evacuations, y compris dans leurs aspects techniques, financiers et juridiques. Cette publication a seme le trouble sur l’echiquier politique. A droite, on menace deja de faire chuter le gouvernement, et on invoque la trahison des valeurs. A gauche, on doute fortement des declarations du premier ministre. L’Autorite palestinienne a elle aussi exprime son scepticisme, attribuant les plans de Sharon a une operation de relations publiques avant sa prochaine visite a Washington.

On ne peut blamer ceux qui ne prennent plus au serieux les declarations d’Ariel Sharon. L’experience a enseigne aux Israeliens comme aux Palestiniens qu’il y a un large fosse entre ce qu’il dit et ce qu’il fait, et on peut se montrer sceptique sur la facon dont 20 colonies pourraient etre evacuees, alors que les avant-postes illegaux ne l’ont pas encore ete. Le laps de temps evoque est egalement assez long : entre un et deux ans, soit le temps que Sharon estime necessaire pour executer son programme, ce qui n’indique pas une determination sans faille.

Mais les paroles de Sharon ont une importance capitale, car elles denotent un changement de fond par rapport aux principes qui ont guide toute son action au gouvernement jusqu’aujourd’hui. Son plan ne considere plus toute colonie comme une forteresse qui ne peut etre abandonnee. Il comprend qu’une colonie peut etre un fardeau, et qu’on peut la quitter quand elle "pose des problemes a Israel".

Sur le plan ideologique, Sharon a reduit le concept du Grand Israel aux portions de territoire qu’Israel souhaite garder, le reste etant des zones ou ’Israel ne restera pas, de toute facon". De fait, il declare donc que les aspects pragmatiques l’emportent sur les aspects ideologiques, et que l’entreprise de colonisation elle-meme est negociable. Les conditions qu’il avait lui-meme posees (pas de retrait sans accord de paix, pas de retrait sous le feu) ne tiennent donc plus.

Ce qu’a dit Sharon est de la plus haute importance, parce ce que sont les mots d’un premier ministre dont le nom a ete associe de pres a l’entreprise de colonisation, et qui s’exprime du plus profond de ce qu’est la droite aujourd’hui. En tant que tel, Sharon donne le signal de depart d’un processus de ponderation, fonde sur le changement de l’opinion publique. Ainsi, il apporte sa pierre a la fondation qui permettra a tout dirigeant desireux de negocier avec les Palestiniens, et voudra discuter du demantelement des colonies.

Meme si Sharon traine les pieds, et meme si son plan n’est applique qu’en partie, on peut etre satisfait de ce que lui, l’ideologue, ait montre la voie. Maintenant, il faudra suivre de pres la facon dont il se comportera, pour voir s’il a la capacite, politique et pratique, de traduire ses declarations en actes.