Une Palestine de PlayStation

Ha’aretz
mis en ligne le 4 août 2007
par Aluf Benn

Oui, il y a des "bruissements de paix" : déclarations diverses et variées, rencontre Abbas-Olmert lundi prochain, une conférence internationale (avec les Saoudiens ?) pour cet automne. Mais attention : un optimisme, même raisonné comme celui d’Amos Oz dans son dernier article), dans une situation par ailleurs surréaliste où la "bonne" Palestine est largement fantasmée ("de PlayStation"), pourrait être plus que néfaste. Aluf Benn propose un objectif plus modeste, sans d’ailleurs beaucoup d’illusions : le "test du barrage routier"

Ha’aretz, 1er août 2007

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Traduction : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Bonne nouvelle : quelque chose du processus de paix est en train de mijoter. Pour la première fois depuis sept ans, un premier ministre israélien déclare qu’il y a des Palestiniens à qui parler, à savoir le président Mahmoud Abbas et le premier ministre Salam Fayyad. Le gouvernement israélien prend des initiatives de paix. Ehoud Olmert a convaincu Amos Oz, le maître à penser de la gauche sioniste, qu’il a l’intention de se retirer des territoires. Les deux parties se rencontrent et échangent des gestes de bonne volonté. Tony Blair se promène dans la région. L’administration américaine annonce une conférence de paix pour cet automne.

Mauvaise nouvelle : ces plans et initiatives se fondent sur une réalité fantasmée, et sur la création d’un Etat palestinien imaginaire. Une Palestine de Playstation.

L’hypothèse de base est qu’Abbas et Fayyad sont trop faibles et ne pourront pas imposer l’ordre et la sécurité en Cisjordanie. Ou, comme un haut représentant israélien le dit, ils sont agréables et modérés, mais ils tiennent dans leurs mains des stylos et non des armes. La bande de Gaza est tombée entre les mains du Hamas et on ne sait pas quand ni comment elle fera partie de l’Etat-Fatah censé naître en Cisjordanie.

Pour Israël, le problème essentiel, ce sont les tirs de Qassam. Israël ne pourra tolérer que sa population et son aéroport soient à portée des roquettes palestiniennes. Récemment, le ministre de la défense Ehoud Barak a dit lors d’une réunion qu’Israël ne pourrait pas renoncer à son contrôle sécuritaire sur la Cisjordanie, au moins jusqu’à temps qu’il obtienne les moyens d’intercepter les roquettes à courte portée.

Pareil projet pourrait prendre entre trois et cinq ans. Pour Barak, il n’y a aucun doute : c’est la présence de l’armée sur les collines qui surplombent l’aéroport Ben-Gourion qui empêche qu’on tire sur lui, et non une quelconque retenue de la part d’organisations palestiniennes.

Regardons la réalité en face : en l’absence d’une force de sécurité palestinienne efficace et d’un système israélien d’interception de roquettes, il ne peut y avoir de retrait significatif de la Cisjordanie, ni de remise de territoires à un Etat palestinien.

Tout retrait symbolique de colonies illégales ou isolées est également improbable. L’armée arguera qu’elle est en pleine préparation en vue d’une guerre possible au Nord, et qu’elle n’a pas de temps à perdre dans des heurts avec les colons. L’état-major fera part de son inquiétude face aux conséquences sur le moral, en particulier celui des officiers religieux, très présents dans les unités-clés combattantes.

Les propositions d’évacuations [de colonies] avancées par le vice-premier ministre Haïm Ramon, qui dirige la commission interministérielle chargée des colonies illégales, seront bloquées par son rival Barak, qui y verra une sorte de harcèlement politicien.

Dans ces circonstances, le fossé qui sépare le discours diplomatique de la réalité s’élargit. Bien sûr, il vaut mieux parler de paix que s’écharper. Mais cela pourrait susciter des espoirs exagérés du côté palestinien, qui une fois brisés, pourraient de nouveau mener à la reprise du conflit. Olmert comprend cela et tente de combler ce fossé par le moyen d’un accord de principes ratifiable politiquement par les deux parties. Cela permettrait de gagner du temps et d’espérer qu’entre-temps, les choses s’arrangent.

Mais il existe une autre manière de traduire les bonnes intentions en changements réels : alléger les restrictions imposées aux Palestiniens de Cisjordanie dans leur liberté de circulation. Il n’y a pas d’aspect plus cruel et plus douloureux que celui-ci, et pas d’obstacle plus important pour la reprise de l’économie palestinienne et l’amélioration de la vie quotidienne. A quoi sert de proposer des rencontres entre hommes d’affaires des deux côtés, comme l’a fait Blair, quand les routes de Cisjordanie sont bloquées ? Echanger des cartes de visite avec des collègues israéliens ne servirait pas à grand-chose pour les commerçants et les entrepreneurs de Naplouse et de Hebron, qui veulent surtout se rendre visite entre eux.

Le "test du barrage routier" est un bon indicateur du sérieux des intentions israéliennes et de la capacité d’Olmert à modifier la situation existante. Or, pour le moment, il a été mauvais : il y a plus d’un mois, Olmert avait ordonné à l’armée de démanteler des barrages routiers. Sans résultat. Ses instructions se sont perdues dans les arcanes de la bureaucratie militaire, très occupée à son "travail d’état-major". L’armée et le Shin Bet considèrent les barrages comme un outil indispensable pour lutter contre le terrorisme, et ils n’y renonceront pas. Barak, lui, est pour faciliter la vie des Palestiniens, mais il n’a pas encore trouvé le temps de se rendre visite au commandement du front Centre pour étudier la chose en profondeur.

La sombre conclusion qui s’impose est que le partenaire israélien est faible, lui aussi, et qu’en l’absence d’un leadership capable d’imposer sa politique sur le terrain, le processus de paix continuera d’être mené comme un exercice virtuel, dans des conférences diplomatiques et dans des dîners.