Un ancien chef adjoint du Shin Bet parle !

Thème : Révoltes et questionnements dans la société civile israélienne Perspectives historiques Une autre politique est possible Stratégie, défense, armée Renseignement, services secrets

Yedioth A’haronoth , mis en ligne le 12 novembre 2003

Un ancien chef adjoint du Shin Bet aborde les sujets qui fâchent, sans langue de bois

Yediot Aharonot, 31 octobre 2003

(synthetise et transmis par APN - Americans for Peace Now)

Trad. : Gérard Eizenberg pour La paix Maintenant

Du terrorisme

Israel Hasson, ancien commandant en chef adjoint des Services Generaux de Securite israeliens (plus connus sous le nom de Shin Bet), donne un long interview dans l’edition du week-end de Yediot Aharonot, dans lequel il commente pour la premiere fois en public la situation securitaire actuelle. Hasson a servi pendant 21 ans dans le Shin Bet, les deux dernieres annees en tant que commandant en chef adjoint. Sous l’administration Barak, il mena au plus haut niveau des negociations avec les Palestiniens. Au sommet de Camp David, il fit partie de trois des quatre groupes de travail : Jerusalem, securite et frontieres. Aux Etats-Unis, au Caire, a Sharm al Sheikh, a Taba, et au cours d’innombrables conversations, officielles et officieuses, il a cotoye les deux parties pendant au cours de periodes capitales.

Aujourd’hui dans les affaires, il fut, pendant les deux premieres annees de l’intifada, un des rares liens entre les dirigeants palestiniens et le gouvernement israelien. Il essaya d’expliquer, d’attenuer, et surtout d’avertir de ce qui pouvait se produire si aucun espoir ne pointait a l’horizon. Ses efforts ont echoue, et c’est la raison pour laquelle il a decide aujourd’hui de s’exprimer publiquement.

Pour lui, Israel ressemble a un personnage de dessin anime, sous les pieds duquel il n’y a rien, et la seule raison pour laquelle il ne tombe pas dans le vide est qu’il n’a pas encore regarde en bas. Bientot, predit-il, si aucun changement n’intervient, viendra la chute. "Le temps est presque ecoule", dit-il a son intervieweur, Ofer Shelah. "Il est difficile de pointer avec precision le moment ou il n’y aura plus de retour possible, mais il est proche. L’infrastructure de l’explosion finale est deja en place, et la question est seulement de savoir ce qui la provoquera (...) Quand on met bout a bout tout ce que nous avons dit sur la destruction de l’infrastructure du terrorisme, quand on voit que nous avons deja tue cinq fois le responsable du Hamas a Hebron, quand on voit que tout cela n’a aucune base politique, on se rend compte que notre situation empire encore et encore. Ceux qui ne font que detruire constamment l’infrastructure terroriste sans s’occuper de la motivation (des terroristes, ndt), rendent la situation d’Israel bien pire et ne jouent pas leur role de dirigeants. Qui dans ce pays pense serieusement que Tulkarem beneficie de l’entreprise sioniste ? Comment ce que nous faisons la-bas aide-t-il a faire baisser la motivation pour le terrorisme et contribue-t-il a l’avenir d’Israel ? Avoir un debat sur le terrorisme en s’interrogeant sur le tonnage des bombes est absurde. Une victoire sur le terrorisme est de la pure folie."

De Camp David

"On a donne beaucoup trop d’importance aux negociations de Camp David. Et c’est quelqu’un qui a participe a trois des quatre groupes de travail a Camp David qui vous le dit. Au niveau officiel, des choses qui ont ete mises sur la table, nous etions tres loin de declarations qui nous auraient rapproches d’un accord".

Ofer Shelah demande s’il y a eu une situation a Camp David ou Arafat a ete confronte a une decision a la Ben Gourion, c’est-a-dire consistant a accepter ou refuser un accord. "Je crois que non", repond Hasson. On a fait une erreur en considerant Camp David comme une situation dichotomique : ’je vous ai fait une offre, vous avez refuse, maintenant debrouillez-vous’. Arafat a ete mis dans une situation de ’a prendre ou a laisser’ sans lui laisser beaucoup d’espace pour continuer a discuter. Ce qu’a fait Barak a ete mauvais : partir pour Camp David en disant a l’opinion avant de partir ’Jerusalem unifiee capitale d’Israel’, et une fois la-bas, discuter de l’avenir de Jerusalem comme s’il s’agissait d’une session de brainstorming. Ca ne marche pas comme ca."

Shelah dit que la plupart des Israeliens pensent que la voie diplomatique a echoue, que les Palestiniens se sont vus tout offrir, et qu’ils ont dit non. Tres peu d’Israeliens pensent qu’Arafat veut aboutir a un accord quel qu’il soit. "Et alors ? Le fait qu’Arafat ne le veuille pas n’est pas nouveau", dit Hasson. Mais "vouloir’ ne constitue pas une base pour faire de la politique ; je veux une majorite juive a Naplouse, et des tas d’autres choses. Et alors ? Est-ce realiste ? Arafat est confronte a un dilemme qui n’est pas simple. Il doit etre le premier dirigeant arabe et musulman qui reconnaisse le droit d’Israel a exister et ce qui nous relie a cette terre du point de vue religieux. Aucun dirigeant arabe, y compris ceux qui ont signe des accords avec nous, ne nous a jamais donne cela. Ils n’ont affirme leurs droits que sur les territoires qui leur ont ete rendus ; mais le veritable debat est celui du droit, non celui de l’existence. Je n’ai pas besoin de l’approbation des Palestiniens pour exister."

De la force

Ofer Shelah continue en disant qu’Israel attendait des Palestiniens qu’ils prennent des mesures contre le terrorisme, ce qu’ils n’ont pas fait. Israel Hasson repond : "Quand Bibi (Netanyahou) a ete elu, il y avait 2.000 militants du Hamas sous les verous. A l’epoque, meme le Hamas considerait que les attentats de fevrier-mars 1996 avaient ete une erreur stratgique. Et cela a dure quasiment un an. Il faut comprendre combien il est difficile par exemple pour Jibril Rajoub de mettre en prison son frere, un officier du Hamas. Shelah dit qu’apparemment, Israel avait eu tort de penser qu’il le ferait. "Et nous, que faisons-nous de plus ?", demande Hasson. "Nous avons deja detruit l’infrastructure terroriste 300 fois, et nous le ferons encore 300 fois. Le terrorisme ne cherche pas a nous vaincre militairement. Il cherche a saper notre moral et nos bases ideologiques, a s’attaquer aux fondements de notre societe. A cause du terrorisme, nos sens se sont emousses. Nous ne sommes plus unis autour de nos objectifs et de notre destin, ce qui nous unit, c’est d’etre victimes du terrorisme.

Ceux qui ne se rendent pas compte que le terrorisme a atteint ses objectifs si l’on considere ce a quoi nous ressemblons aujourd’hui ne sait pas ce qui nous arrive. Voila le crime qu’a commis le niveau politique. Nous n’utilisons que la force, et moi, je voudrais que quelqu’un me montre comment cela a favorise nos chances de survie. On nous dit que les Arabes ne comprennent que la force. Et donc, nous avons bombarde la Syrie. Cela a-t-il entraine une seule alerte en moins ? La seule issue, c’est qu’un dirigeant nous propose un programme, sur lequel il soit elu, et qui dise aux Palestiniens : ’nous savons ou nous voulons aller, et nous y irons, que vous le vouliez ou non’."

Du debut de l’intifada

On demande a Israel Hasson s’il accepte la version de l’establishment militaire selon laquelle l’intifada a ete planifiee, et que son objectif etait d’obtenir par le terrorisme ce qu’elle n’avait pas pu obtenir par la negociation. Il repond :

"C’est une erreur de faire commencer l’histoire a partir de septembre 2000. On peut la faire commencer n’importe quand. Pour moi, le processus commence en 1995. En fevrier de cette annee-la, on a demande a Ilan Biran (alors commandat en chef du Centre des Operations) et a moi-meme de presenter un plan pour l’entree eventuelle de l’Autorite palestinienne en Judee et en Samarie. Nous avons constitue des equipes qui ont etudie les differents aspects dans la perspective des interets israeliens en Judee et en Samarie, sur 20 ans. Nos conclusions devaient apparaitre sur une carte qui montrerait les frontieres d’Israel proprement dit. Notre conclusion a ete tres claire : en 2015, ce qui veut dire demain, il y aurait 6,5 millions de Palestiniens a l’ouest du Jourdain, et un nombre egal de Juifs. Le probleme est : comment gouverner cet espace, et trois possibilites existent : l’apartheid, un Etat bi-national, ou une separation. La question est de savoir ou nous voulons aller. A Jerusalem, par exemple, dans 12 ans, 40% de la population sera palestinienne, 40% ultra-orthodoxe, et tout le reste ne representera que 20%. En 2030, et cela n’est pas loin non plus, il y aura 600.000 Palestiniens, et je ne parle que des limites municipales actuelles de la ville. Compte tenu de ces chiffres, de quoi parlons-nous exactement quand nous parlons d’un souverainete israelienne sur la capitale d’Israel ?

Ce qui se passe, c’est qu’Israel ne definit pas pour lui-meme la direction qu’il souhaite prendre. Les premiers ministres sont elus sur des programmes imprecis, promettent une chose et en font une autre, comme cela a ete le cas pour Rabin, Netanyahou, Barak et Sharon. Dans ce contexte, la question n’est pas de savoir pourquoi l’intifada s’est declenchee, mais pourquoi elle ne s’est pas declenchee avant septembre 2000. C’etait une situation qui n’attendait que l’etincelle, exactement comme l’accident de Jebalyah en 1987 a provoque le declenchement de la premiere intifada". Ofer Shelah remarque que Tsahal pretend avoir predit l’eruption de violence avant meme qu’elle eut commence. Hasson repond : "Je ne veuxpas discuter de cela, mais plutot de l’objectif defini par Tsahal, qui etait, et qui est encore, de defaire l’ennemi. L’objectif d’’assechement de la conscience’ est absurde. Nous, les Juifs, sommes les mieux places pour le savoir. Pendant 2000 ans, on a essaye de nous vaincre dans notre conscience, et nous sommes encore la. Quel analyste peut pretendre aujourd’hui que depuis trois ans, la motivation pour commettre des attentats ait baisse ? Je me souviens de ce que nous avons fait au Liban : nous avons ecrase l’OLP, nous sommes entres en conflit avec Amal (milice chiite, ndt), et resultat, le mutant Hezbollah est ne. Voila ce qui arrive quand on veut la victoire... Quiconque pense qu’apres encore trois annees comme celles-ci, il y aura encore une societe palestinienne et non le chaos se fait des illusions, et nous devrions le savoir apres notre experience au Liban."

D’un veritable plan de paix

Ofer Shelah demande s’il pense qu’il existe aujourd’hui une societe palestinienne avec laquelle Israel puisse parler et sur laquelle il puisse compter. Israel Hasson repond : "Oui, elle existe encore. La situation n’est pas encore irreversible. Je ne veux pas mentionner les noms de dirigeants possibles, car cela ne leur ferait aucun bien. Mais je suis convaincu que si un dirigeant israelien se leve et dit la verite aux gens, et adopte un plan qui assure veritablement l’existence d’Israel en tant qu’Etat juif et democratique, une majorite de Palestiniens l’acceptera. Ce plan devra comprendre sept points :

1/ Deux Etats, la Palestine seul Etat du peuple palestinien, et Israel seul Etat du peuple juif.

2/ Droit au retour des refugies palestiniens en Palestine, droit au retour du peuple juif dans l’Etat d’Israel, et non sur la Terre d’Israel.

3/ La frontiere entre les deux pays est la frontiere de 1967, avec echanges de territoires sur une base demographique, geographique et securitaire, a l’exception de Jerusalem.

4/ Jerusalem est la capitale d’Israel, Al-Qods est la capitale de la Palestine. Les quartiers juifs sont a Jerusalem, les quartiers arabes a Al-Qods, avec continuite territoriale.

5/ Les lieux saints sont administres conjointement sans qu’aucun cote n’ait la souverainete : le Mont du Temple est adminstre par les Palestiniens, les lieux saints du judaisme par Israel.

6/ La Palestine est totalement demilitarisee.

7/ L’accord marque la fin definitive du conflit.

Quiconque dira : ’je prendrai des mesures qui assureront l’existence d’Israel en tant qu’Etat juif et democratique avec une majorite juive’ ne sera peut-etre pas elu ici, mais s’il a la force de le faire, il y aura une majorite de Palestiniens qui l’acceptera." Cette majorite a besoin d’un leadership, dit Shelah. "Il y en a un", dit Sasson. Shelah repond qu’Israel pretend que l’homme du refus, Arafat, ne laissera pas ce leadership s’imposer. Hasson replique : "Montrez-moi un dirigeant israelien qui ait fait ce genre de declaration a l’homme du refus".

Du leadership palestinien.

Israel Hasson poursuit ses commentaires sur le leadership palestinien, et remarque "on assiste ici a des contradictions folles. Nos declarations ne veulent tout simplement plus rien dire. Il a ete dit qu’Arafat ’ne compatit plus’. Aux yeux de qui ? Puis le chef d’etat-major a dit ’nous avons gagne’. puis on a parle de ’l’effet domino de l’Irak’. Moi, je joue aux dominos avec mes enfants, et je voudrais qu’on m’explique ce qui se passe quand le premier domino ne tombe pas. Nous avons des debats insenses sur ce qui se passera apres Arafat. A l’occasion, je suis invite a de telles reunions, mais je refuse d’y participer. Si quelqu’un pense qu’apres Arafat, un leader apparaitra qui sera pret a accepter moins que les sept points que j’ai mentionnes, c’est le signe que nous ne connaissons pas les memes personnes. Une fois pour toutes, nous devons renoncer a la pretention de couronner le bon leader palestinien. Quiconque est acceptable pour nous perdra de sa popularite de l’autre cote, et la meme chose est vraie pour nous.

Il ne sert a rien de consacrer son energie a la question de savoir si Arafat compte ou pas. Au lieu de cela, nous devrions discuter de la question : ’et s’il ne veut pas, que fait-on ?’ Vous posez la question de l’alternative. Quand l’intifada a eclate, l’organisation la plus forte en Cisjordanie etait le service de securite preventive de Jibril Rajoub. Et, miracle, pendant un an et demi, cette organisation a ete une sorte de Shalom Akhshav palestinien, et n’a pas trempe dans le terrorisme.

Quiconque a des yeux, et qui se demande ce qui se produira, et comment les evenements peuvent evoluer, doit se demander a quoi cette politique etait due. Au leadership de Rajoub ? A la peur ? Quoi qu’il en soit, il etait clair que le service de securite preventive de Rajoub n’a pas participe au terrorisme, ce qui a mene a un conflit personnel entre Arafat et Rajoub. L’Etat d’Israel a brule ce pont et cette politique au nom de la guerre a l’infrastructure terroriste, infratsructure qui n’existait pas (Hasson fait reference au siege du QG de Rajoub a Betunya et au fait qu’on a tire sur sa maison). Resultat : nous avons perdu, pour longtemps, peut-etre pour toujours, un bien extremement precieux : un partenaire qui aurait pu nous aider a trouver une solution. Lui, comme d’autres, a ete accule a une situation ou la seule solution pour regagner du pouvoir au sein de sa societe a ete de choisir la voie du terrorisme. Dans une situation de guerre, de colere et de desespoir des deux cotes, si Israel cree une situation ou il n’y a aucun benefice a eviter le terrorisme, il cree la motivation pour le terrorisme. Nous sommes au milieu d’un processus qui va amener le Hamas au pouvoir dans les territoires palestiniens. L’Autorite palestinienne est incapable de reduire le terrorisme comme condtion prealable, comme point de depart, et ceux qui ne le comprennent pas ne savent pas ou ils habitent. Il n’y a pas de vide. On parle deja aujourd’hui d’une implication iranienne, meme au sein du Tanzim. Qu’aura-t-on ici dans un an ou deux ?"