Trop peu, trop tard ? Qu’en est-il de la tentative américaine de relance des négociations de paix ?

par Amos Harel

Traduction : Tal Aronzon pour LPM

Illustration ci-contre : Caricature d’Eran Wolkowski pour Ha’aretz le 7/6/2013 (“Je pense que nous pouvons commencer...” )

Ha’aretz, le 31 mai 2013

http://www.haaretz.com/weekend/u-s-...

« À l’heure où le gouvernement israélien désespère John Kerry lui-même, nous montons à Jérusalem pour une manifestation de la dernière chance (samedi 15 juin au soir) », peut-on lire sur la page Facebook de Yariv Openheimer, secrétaire général de Shalom Akhshav.

À lire l’article d’Amos Harel dont nous donnons ici la première partie, on comprend mieux l’urgence ressentie par La Paix Maintenant. Si Shaul Ariéli, dont les participants au récent voyage de JCall ont pu apprécier la vaste connaissance du terrain, la finesse d’analyse et la détermination politique, croit encore possible la mise en œuvre de la solution à deux États, « les faits sur le terrain suggèrent tout autre chose », est-il ici écrit.

Les colons savourent discrètement ce qu’ils pensent être leur triomphe, tandis que les Palestiniens s’impatientent. Une troisième intifada s’annonce-t-elle ?

Quelques mois avant le 20e anniversaire des accords d’Oslo, et dans la perspective d’une nouvelle tentative de relance des pourparlers de paix – une pause s’impose afin d’examiner ce qui s’est passé sur la Rive occidentale du Jourdain [1] durant ces vingt dernières années. Une série de visites sur place renforce l’impression qu’en dépit des bonnes intentions du Secrétaire d’État américain, John Kerry, la réalité sur le terrain pourrait battre en brèche cette nouvelle initiative, comme cela s’est produit pour celles de la plupart de ses prédécesseurs depuis le milieu des années 90.

Le problème ne réside pas seulement dans les différences fondamentales d’approche entre les deux parties quant aux points clefs (Jérusalem, les frontières, les réfugiés), mais dans l’évolution de la situation sur le terrain – à commencer par l’expansion des implantations. La question, dès lors, est de savoir si la nouvelle tentative américaine vient trop tard.

Shaul Ariéli pense que non. Colonel en retraite, figure éminente de l’initiative de Genève et du Conseil pour la paix et la sécurité [2], et acteur majeur des pourparlers du temps où Ehud Barak était chef de gouvernement, Ariéli fait chaque semaine une tournée [d’inspection] sur la Rive occidentale du Jourdain. Tout en traversant la “Samarie”, il souligne la résurgence d’une période de construction dans les implantations. Mais il nous bombarde également de données qui, à ses yeux, démontrent que la direction des colons n’est pas parvenue à empêcher la fondation d’un État palestinien ni à mettre en œuvre l’annexion par Israël [des terres où se sont implantées] des colonies.

Quelque 360 000 Israéliens résident aujourd’hui sur la Rive occidentale (Jérusalem-Est non comprise). Les blocs d’implantations, où vivent 75% d’entre eux, n’occupent que 6% de la totalité de ce territoire. Ajoutons que 88% de ses habitants sont palestiniens et 12% seulement israéliens. À l’intérieur des blocs, le rapport est de 95 à 5 en faveur des Juifs ; à l’extérieur, il est de 97 à 3 en faveur des Palestiniens. Le rapport dans les zones construites des blocs est de 6 à 1 en faveur des Juifs ; mais, en dehors d’elles, il est de 16 à 1 en faveur des Palestiniens.

La conclusion d’Ariéli est que la domination juive ne s’étend qu’aux blocs d’implantations. Moyennant quoi, « il n’y a pas d’obstacle matériel à un accord d’échanges de territoires avec les Palestiniens, dans le cadre duquel Israël conserverait 4% environ de la Rive occidentale – soit la majeure partie de la région des blocs. Les dirigeants de Yesha [3] nous soumettent à un lavage de cerveau pour nous faire croire qu’ils ont rendu l’État palestinien impossible ; en pratique, cela ne s’est pas produit. Il y a 75 colonies israéliennes en dehors des blocs, mais 80% d’entre elles comptent moins de 2 000 résidents. Ce n’est pas un problème insurmontable si l’on montre assez de détermination. Tout ce dont nous avons besoin, c’est de courage et d’une décision politique. »

Durant les quinze années où j’ai couvert la situation dans les Territoires, je n’ai rencontré personne qui puisse rivaliser avec Ariéli en tant qu’expert de la situation sur le terrain. Mais là, un doute se fait jour. Se pourrait-il qu’Ariéli rejoue maintenant ce qu’on appelait dans son lointain passé de parachutiste (en une ère pré-politiquement correcte) “rafler la mise” ? En d’autres termes, interprète-t-il les faits en fonction de son atlas idéologique ?

C’est vrai, les colons n’ont pas « conquis le cœur » des Israéliens, et n’approchent en aucun cas l’objectif d’un million d’Israéliens à l’est de la Ligne verte, comme l’ont récemment prétendu certains de leurs dirigeants. Il est cependant difficile, par exemple en regardant Guidonim Ridge – la longue file de fermes et d’avant-postes juifs sur la ligne de crête surplombant la colonie d’Itamar, à l’est de Naplouse – de ne pas réfléchir à l’éventualité qu’ils aient déjà gagné, et à l’irréversibilité de facto de la situation sur le terrain.

La prolifération des implantations

L’hiver 1998, en tant que jeune correspondant militaire, j’ai parcouru pour la première fois ces crêtes en compagnie du commandant de la brigade régionale. Il parla abondamment de la création d’avant-postes illégaux, mais admit d’un même souffle que l’armée assurait leur sécurité. À chaque nouvel arrêt, nous découvrions que l’adjoint du ministre de la Défense en charge des implantations nous avait précédé de quelques minutes.

Au sein du gouvernement, il se trouve un département qui parle d’infraction à l’interdiction de construire ; un autre assure que les colons des avant-postes sont protégés ; et un troisième veille à ce qu’ils obtiennent les infrastructures et le soutien logistique nécessaires.

Deux jours après, je relatai pour la première fois dans Ha’aretz que le ministre de la Défense “blanchissait” (légitimait) des avant-postes en “Samarie”. Durant les visites suivantes – y compris durant les attaques meurtrières de la seconde intifada – il apparut sans équivoque possible que le programme [de construction] sur la ligne de crête allait s’étendant. Ce qui évoquait autrefois le Far West sauvage s’était mué en un réseau bien ordonné de fermes contrôlant une vaste zone. Une carte pend dans le bureau de Gershon Masika – à la tête du conseil régional de Samarie et à l’extrême-droite de la direction des colons – planifiant le nombre de nouvelles constructions dans les limites régionales. Masika n’a guère de raisons de se plaindre. La colonisation, tant légale qu’illégale, est plus florissante qu’elle ne l’a été de longtemps, aussi bien au sein des “blocs” que de l’autre côté du Mur (d’aucuns ont surnommé Masika “Hérode”, dans la foulée de la reprise de la construction au sein de la région). Le gel imposé à la construction au début du second mandat de Benjamin Netanyahu s’est délité. Les contrôles gouvernementaux se sont relâchés l’an passé et sont à leur seuil le plus bas depuis la constitution du nouveau cabinet, où la position des colons est plus puissante que jamais.

Les dirigeants du conseil de Yesha pensent que le gouvernement est de leur côté, mais s’inquiètent de ce que le boom actuel prenne fin du fait des pressions américaines. À posteriori, il est clair que les colons ont formé, plusieurs décennies durant, le plus fort groupe de pression d’Israël. Ils tiennent des bastions dans plusieurs ministères – Défense ; Logement ; Éducation ; Religion – ainsi que dans les services de l’administration des Terres et, depuis peu, jusque dans celle de la Nature et des Parcs. En tant que lobby, ils laissent les ultra-orthodoxes loin derrière eux.

Ces deux dernières années, dans les classes de préparation à l’armée, certains rabbins ont évoqué des places fortes jusque là négligées – le ministère des Finances et le Parquet – et la nécessité d’y introduire de talentueux jeunes gens issus de leur monde, afin de changer là aussi les mentalités. Si des gens à nous nichaient au sein du ministère de la Justice, disent-ils, il serait plus facile de régler les cas portés devant les tribunaux par des groupes de gauche, et qui ont conduit à l’évacuation de quelques avant-postes.

De ce point de vue, cependant, beaucoup a déjà été fait. Les fermes sur la crête dominant Itamar n’en sont qu’un exemple. La situation est largement la même à 15 km au sud, dans un bloc qui s’étend d’Ariel à l’ouest aux avant-postes de la vallée de Shiloah et à la route Allon montant vers le nord depuis Jérusalem. Un consensus existe en Israël qui vise à conserver les blocs d’implantations, même dans le cadre d’un accord à venir. Quoi qu’il en soit, durant les 20 années écoulées depuis Oslo, un bloc s’est habilement étendu vers l’est, posant un sérieux obstacle aux futurs programmes de développement palestiniens [4].

Benny Katzover, l’un des membres du groupe qui avait fondé le Goush Émounim (le Bloc de la Foi) en 1974, relate une rencontre avec le Premier ministre Yitz’hak Rabin à l’époque des Accords d’Oslo : Rabin expliqua qu’il transférerait aux Palestiniens toute la zone au nord de Naplouse, dans la mesure où il n’y avait pas là d’implantations. Les colons l’ont pris au sérieux. Katzover, demeuré de longues années à l’écart de la politique, passe maintenant son temps à guider les visiteurs. Debout au sommet du mont Kabir, à l’est de Naplouse et non loin de sa maison dans l’ancienne colonie d’Elon Moreh, il prend plaisir à raconter comment les implantations furent fondées dans les années 70. Nul besoin pour Katzover de se montrer plus explicite ; en ce qui le concerne, il est clair qu’il a d’ores et déjà gagné.

Sans grandes illusions

Face à la nouvelle tentative américaine, côté palestinien, le niveau d’espoir reste faible. D’éminentes personnalités au sein de l’Autorité palestinienne ne partagent guère l’optimisme enthousiaste de John Kerry. Ils soupçonnent que l’hésitant “serment d’allégeance” [5] de Netanyahu à l’idée des deux États est dénué de substance, et qu’il n’a pas envie de résoudre le conflit.

Tout comme Ariéli et Katsover, les Palestiniens comprennent ce qui s’est passé sur le terrain ces deux dernières années. Non seulement le nombre de Juifs a triplé, mais les colons ont étendu leurs avant-postes vers l’est, et une ligne continue d’implantations s’est formée depuis la Ligne verte presque jusqu’au Jourdain. Aux yeux des Palestiniens, les délais apportés à la résolution [du conflit] durant les sept années allant d’Oslo en 1993 à Camp David en 2000, suivies de treize ans d’intifada et de blocage politique, ont été exploités à fond par les colons. Même si les Palestiniens disent qu’ils persisteront à user de la menace d’un État binational, ils paraissent nourrir le doute que les colons, en poursuivant l’acquisition de terres et en gagnant plus d’influence encore, torpillent ce scénario-là aussi.

En guise d’alternative, l’Autorité palestinienne lorgne vers la piste internationale. Si l’initiative Kerry rate, les Palestiniens s’adresseront de nouveau aux instances internationales, dans le but d’y affermir leur position et de mettre Israël dans l’embarras. De précédents essais, à l’automne 2011 et de nouveau à l’automne dernier, n’ont guère eu de succès. L’Autorité palestinienne tente maintenant de concocter un plan plus cohérent en vue du prochain round.

Dans le même temps, l’Autorité palestinienne combat Israël – sur le terrain juridique et celui de la diplomatie – jusque dans la zone C [6], en fondant de simili avant-postes [7] et en formant recours devant la Cour suprême. L’Autorité a fixé une date limite à John Kerry, réclamant une reprise des négociations d’ici le 7 juin.

Sinon... et bien, sinon, les Palestiniens en sont persuadés, la route sera pavée qui mène à une troisième intifada.


[À suivre, la dernière partie de cet article : « Catch 22 à la mode israélienne. »]


NOTES

[1] “La Rive occidentale” [du Jourdain] : traduction littérale des locutions hébraïque (HaGadah haMaaravith) ou anglaise (West Bank) – Une dénomination purement topographique que nous préférons à “Cisjordanie”, par trop évocatrice de la période de domination jordanienne (1948-1967) ; et plus encore à “Yesha”, l’acronyme de Yéhudah véShomron, la Judée et la Samarie qui nous ramènent à l’Antiquité hébraïque, arasant au passage tout ce qui lui a succédé. Nous avons cependant conservé ici la “Samarie”, toujours entre guillemets, quand le distinguo géographique entre cette région nord de la Rive occidentale et sa sœur du sud l’exigeait.

[2] Le Conseil pour la paix et la sécurité, dont le nom marque à lui seul le programme, regroupe d’anciens officiers supérieurs de Tsahal, dont Shaul Ariéli.

[3] Le Conseil régional de Yesha – Yéhudah (la Judée) et Shomron (la Samarie) – représente comme le choix de son nom le laisse entendre exclusivement les colons. Logique, puisque ces territoires occupés en 1967 n’ont pour l’heure pas été annexés, comme ce fut le cas pour Jérusalem-Est. Successeur de fait de l’ex-Bloc de la Foi, il se fait comme tel le héraut des plus déterminés pour ne pas dire des plus extrémistes des colons.

[4] Voir sur le site de Shalom Akhshav la carte interactive des implantations établie par l’Observatoire des colonies et éditée par les Americans for Peace Now : http://peacenow.org.il/eng/APNmap

Et dans le portfolio au bas de cet article :

• Une carte, établie par Shalom Akhshav et accessible sur son site, répertoriant les programmes de construction lancés entre 2009 et 2012 par le gouvernement Netanyahu au sein et autour des implantations existantes : http://settlementwatcheastjerusalem...

• Un graphique établi sur la base des données rendues publiques par le Bureau central de statistiques israélien le 30 mai dernier : http://peacenow.org.il/eng/Construc....

[5] Amos Harel fait ici allusion au “discours de Bar-Ilan", très symboliquement prononcé en l’auditorium Begin-Sadate de ladite université par Netanyahu le 14 juin 2009, au tout début de son précédent mandat. Une sorte de discours à la nation (aux nations...) où, après un long rappel des faits de guerre arabes et palestiniens depuis 1947, il acceptait l’idée d’un État palestinien démilitarisé aux côtés de l’État d’Israël, et donc la solution à deux États, sous conditions... En bref un “oui mais”, dont il ne resta bientôt que le “mais”.

[6] Suite aux accords israélo-palestiniens intérimaires de Taba et à divers retraits israéliens, dont celui de Gaza, la Rive occidentale du Jourdain se trouve divisée en trois zones de statut différent : La zone A, sous contrôle civil et militaire palestinien, comprend les grandes villes palestiniennes, telles Ramallah, Jéricho ou Naplouse ; la zone B compte environ un quart du territoire, soumis à un régime mixte – civil palestinien et militaire israélien ; la zone C est elle entièrement sous contrôle israélien.

[7] Dits “à la Potemkine”, tels les trompe-l’œil que le favori de Catherine II aurait érigés sur le passage de l’impératrice pour masquer la misère des villages traversés.

 

Portfolio