Travaillistes : la mort de l’idéologie

Thème : Politique intérieure israélienne

Ha’aretz
mis en ligne le 29 octobre 2006
par Uzi Benziman

ce soir (dimanche), le Parti travailliste va probablement décider de rester dans un gouvernement où siègera Avigdor Lieberman. En faisant cela, il signera peut-être sa fin

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Ha’aretz, 29 octobre 2006

Trad. : Gérard Eizenberg pour La Paix Maintenant

Dans le nouveau roman "Seeing" [1] de José Saramago, l’auteur décrit un Etat dont 80% des électeurs de la capitale votent blanc. Ainsi, cette société inventée par l’auteur portugais, lauréat du Prix Nobel, exprime sa protestation face à la conduite de ses gouvernants. Le message de Saramago s’applique à toute l’humanité et à Israël de fin 2006, le jour où le Comité central du Parti travailliste se réunit pour décider de l’avenir du parti dans le gouvernement Olmert, un gouvernement qui compterait dans ses rangs Avigdor Lieberman.

Le résultat attendu du vote du Comité central, qui permettrait aux travaillistes de rester dans le gouvernement Olmert, est encore une fois l’expression, plus flagrante que jamais, de la mort de l’idéologie dans la vie politique israélienne. Si Amir Peretz et Youli Tamir peuvent siéger dans un même gouvernement avec Avigdor Lierberman, c’est le signe, encore une fois, que les mots ne veulent plus rien dire. Et ce, non seulement parce que le leader travailliste avait déclaré [avant les élections] qu’il ne serait jamais d’accord pour être un partenaire de Lieberman dans a gestion des affaires de l’Etat, mais aussi parce que lui et son parti ont prétendu représenter une vision du monde totalement opposée à celle du fondateur d’Israel Beitenou [parti de Lieberman]. Lieberman offrait à l’électorat une option raciste, simpliste et autocratique, fondée sur la force. Les travaillistes leur proposaient une alternative de gauche, humaine, complexe et tolérante.

Ce soir, les membres du Comité central sont appelés par Peretz et le reste de la direction du parti à trahir leurs valeurs politiques et sociales et les promesses faites à leurs électeurs et à abandonner toutes leurs déclarations et intentions. On va demander à ces mêmes membres, non pas d’accepter une diversion tactique isolée et limitée, mais un abandon complet. Un parti qui appelait à une réconciliation avec le peuple palestinien, à une relation plus étroite entre les citoyens juifs et arabes d’Israël, à la fin de l’occupation, à concentrer les efforts de la nation à réduire les différences socio-économiques, est appelé aujourd’hui par sa direction à soutenir un programme politique qui cherche à intensifier la confrontation israélo-arabe, qui croit aux méthodes violentes et qui exige à ces fins la mobilisation des ressources du pays.

Le ministre Ofir Pines-Paz et le petit groupe de députés qui s’est joint à lui ([contre cette décision] n’ont probablement aucune chance, ce soir, de bloquer la motion de Peretz et des autres ministres acceptant l’entrée de Lieberman au gouvernement. Olmert a su appuyer sur les bons boutons et pousser Peretz, Ephraïm Sneh, Isaac Herzog, Benjamin Ben-Eliezer (tous ministres travaillistes) à accepter Israel Beitenou au gouvernement et à légitimer ainsi les opinions de ce parti.

La soumission a sa propre dynamique, et les dirigeants travaillistes en administrent une nouvelle fois la preuve : bien sûr, ils crient sur tous les toits leurs hésitations, mais ils se ruent en même temps avec certitude vers la ligne d’arrivée tracée par le premier ministre. Aucune originalité dans leurs prétextes : "nous influencerons de l’intérieur", "nous soulignerons la différence entre nous et la droite", "nous arrêterons le doigt sur la détente", etc. Ehoud Barak, lui aussi, avait sans sourciller promis un gouvernement laïque pour immédiatement après former un gouvernement avec les partis ultra-orthodoxes. Ariel Sharon n’a pas hésité à tourner le dos à son engagement envers les colonies israéliennes de la bande de Gaza. Et Olmert abandonne sans rougir son "plan de convergence".

Les politiciens israéliens ne saisissent pas le lien entre leur cynisme et l’indifférence qui envahit les électeurs. Ils ont été troublés quand la participation aux dernières élections n’a été que de 63,2% (contre 80% jusqu’en 2001). Mais ils ne comprennent pas que la facilité avec laquelle ils jettent leurs promesses aux orties affecte la confiance que l’opinion place en eux. Israël est aujourd’hui dirigé par Kadima, un parti de gouvernement qui n’est rien de plus qu’un emballage conçu par des publicitaires, et le Parti travailliste qui, ce soir, va se détruire de ses propres mains.